Boualem Sansal : « Le simple fait d’atterrir à Prague sera déjà une émotion considérable »

Boualem Sansal

L’écrivain algérien naturalisé français Boualem Sansal compte depuis longtemps parmi les voix les plus marquantes, mais aussi les plus controversées de la littérature francophone. Dans ses livres comme dans ses prises de parole publiques, il critique régulièrement le régime algérien, l’islamisme ainsi que les tabous politiques du monde contemporain. Arrêté en novembre 2024, il a fait face à des accusations très graves, notamment en lien avec ses prises de position sur des questions géopolitiques et sur la question du Sahara occidental. Son cas a suscité une forte réaction internationale et est devenu un symbole des pressions exercées sur la liberté d’expression en Algérie. Après une douzaine de mois de détention, il a finalement été libéré, notamment grâce à une intense mobilisation internationale.

Dans cet entretien, Boualem Sansal évoque ouvertement son expérience de la prison, l’exil, la littérature et la politique - ainsi que son lien personnel avec la Tchéquie, où vivent ses enfants et petits-enfants.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité dans la version audio :

Peut-on commencer cet entretien en évoquant votre lien avec Prague, avec la Tchéquie, plus précisément avec la Tchécoslovaquie ? À quand remonte votre premier contact ?

Boualem Sansal : « C’est un lien très ancien. On est dans les années 1970, donc ça fait plus de cinquante ans. J’étais allé à Prague dans le cadre des échanges entre pays dits « frères » à l’époque : la Tchécoslovaquie communiste et l’Algérie socialiste. Il y avait des programmes d’échanges d’étudiants. Nous étions une trentaine de jeunes.

C’est là-bas que j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme, Anička. Nous nous sommes fréquentés, puis écrits. L’année suivante, elle est venue en Algérie, à Boumerdès. Nous avons compris que nous étions très amoureux et nous nous sommes mariés. Ensuite sont nées nos deux filles. La vie s’est construite ainsi. »

Prague dans les années 1970

Votre premier souvenir de Prague vous a-t-il marqué ?

« Oui, profondément. Prague est une ville extraordinaire, un véritable musée à ciel ouvert. On ne peut pas ne pas être frappé par sa beauté. J’avais aussi été très marqué par la gentillesse des Tchèques. Ils me semblaient doux, cultivés, ouverts. Ma femme incarnait cela aussi : belle et très cultivée. C’était un beau mariage, de beaux enfants et une période heureuse.

Puis la situation en Algérie est devenue de plus en plus difficile avec la montée de l’islamisme. Nous avons commencé à avoir peur pour nos filles. À l’école, derrière les apparences républicaines, il y avait un processus d’endoctrinement, notamment pour les enfants issus de couples mixtes. On a vu le drame venir, notamment l’impact de l’islamisme sur les filles.

Nous avons alors pris la décision de les envoyer à Prague, chez leurs grands-parents. Elles y ont été scolarisées. Petit à petit, cela a créé une séparation involontaire. »

Vous décriviez il y a une quinzaine d’années la Tchéquie comme votre « deuxième pays ». Est-ce toujours le cas ?

« Oui, bien sûr. C’est le pays de mes filles et de mes petites-filles. J’y ai donc des racines profondes. Mon ex-femme y vit toujours, nous sommes restés en très bons termes. Mes enfants ont grandi là-bas, y vivent encore.

Aujourd’hui, je réfléchis à faire en sorte que mes filles et mes petites-filles obtiennent la nationalité française. Elles auraient ainsi plusieurs appartenances. Moi-même, j’aurais pu demander la nationalité tchèque, mais à mon âge, cela me semble moins pertinent. »

Parlez-vous un peu tchèque ?

« Un peu, oui. Je me débrouillais autrefois, surtout avec mes enfants. Aujourd’hui, j’ai beaucoup oublié, mais je comprends encore un peu. »

« J’ai refusé le principe même de la grâce »

Vos filles se sont mobilisées pour vous de Prague pendant votre détention. Selon vous, quel rôle la Tchéquie a-t-elle joué dans votre libération ?

Sabeha et Nawal,  les deux filles de Boualem Sansal | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Il est difficile de mesurer précisément. Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu des pressions internationales venant de partout : la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, la Tchéquie, le Vatican… Officiellement, j’ai été gracié à la demande du président allemand. Mais en réalité, de nombreux acteurs ont contribué. »

Vous avez été libéré en novembre dernier, après avoir officiellement été gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune. Vous avez indiqué que cette grâce ne vous satisfaisait pas - ce n’est pas ce que vous souhaitiez…

« Non. J’ai refusé le principe même de la grâce, je l’ai d’ailleurs fait savoir au président. Je ne suis pas un criminel. Je demandais soit une libération pure et simple, soit un nouveau procès équitable, avec des observateurs internationaux et mes avocats – qui n’ont jamais pu venir. »

Mais on ne m’a pas laissé le choix. Un jour, au mois de novembre, on est venu me chercher, on m’a emmené directement à l’aéroport, puis dans l’avion du président allemand en direction de Berlin. Tout était décidé.

Mais quand on fait de la politique et de la littérature comme moi, on ne peut pas accepter ça, par principe. Moi condamné à mort et gracié, ce n’est pas possible. Les dictateurs, ils doivent être arrêtés et mis en prison, ce n’est pas à aux de m’accorder la grâce. Ce sera à moi demain, quand ils seront condamnés, éventuellement de dire ‘ils ont beaucoup volé et beaucoup tué, mais on ne va pas les condamner à mort, seulement à 20 ans de prison ‘ ! »

Vous envisagiez de retourner en Algérie…

« Oui. Mon intention était de revenir pour demander une révision du procès. Mais on m’a retiré mon passeport et ma nationalité. Je suis désormais dans une situation très particulière. J’envisage donc d’engager une action au niveau international, notamment contre le président algérien, que je considère responsable. »

Fouille à nu, humiliation, isolement

Vous avez été accusé de faits très graves et traité comme un criminel.

« Oui : espionnage, terrorisme, atteinte à la sûreté de l’État, d’atteinte à l’image de l’Algérie et au moral de l’armée… Je risquais la peine de mort. Finalement, face à la pression internationale, ils ont reculé. »

Comment avez-vous vécu votre incarcération dans la prison de Koléa, construite par une entreprise chinoise ?

La prison de Koléa | Photo: habib kaki,  Wikimedia Commons,  CC BY 3.0

« C’est une prison extrêmement dure, à la chinoise, surtout dans les quartiers de haute sécurité où j’étais. J’étais avec un autre détenu dans une cellule de six mètres carrés. L’arrivée est très violente : fouille à nu, humiliation, isolement.

J’étais avec des détenus très dangereux : terroristes, djihadistes, criminels. Certains avaient combattu en Tchétchénie, en Syrie, avec Daech. Moi, je parle l’arabe dialectal, mais la justice utilise l’arabe classique, que personne ne parle réellement en Algérie. Cela rend la défense encore plus difficile.

Après mon arrestation le 16 novembre 2024 j’avais d’abord été amené par les services secrets algériens dans un endroit secret où je suis resté six jours, c’était très dur. »

Vous connaissez la culture tchèque. Des figures comme Václav Havel, enfermé lui-même sous le communisme, vous ont-elles inspiré pendant cette expérience carcérale ?

Liao Yiwu | Photo: Amrei-Marie,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Oui, bien sûr. Quand on devient prisonnier politique, on pense à toute cette histoire : Victor Hugo, Václav Havel, Kundera… J’ai même rencontré Havel et Kundera. J’ai évidemment une fibre très sensible du côté tchèque. On puise dans ces références, même si la réalité de la prison reste très concrète et brutale. Je m’étais aussi battu pour la libération de mon ami chinois Liao Yiwu. »

L’écrivain Liao Yiwu, l’un des signataires de la Charte 08, directement inspirée de la Charte 77 tchécoslovaque…

« Absolument, d’ailleurs il m’a succédé comme lauréat du Friedenspreis allemand. »

Christophe Gleizes, le journaliste toujours enfermé dans la même prison algérienne

Le journaliste sportif français Christophe Gleizes est lui aussi enfermé dans cette même prison, dans le même quartier de haute sécurité. Que peut-on faire pour lui selon vous ?

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Il est injustement accusé. C’est un journaliste qui faisait son travail. En Kabylie, il s’est retrouvé dans le cadre de son travail avec des membres du mouvement indépendantiste. Je ne peux pas trop parler de cette affaire. Je pense qu’il sera libéré, probablement à l’occasion d’un geste diplomatique. Mais sa situation est différente de la mienne : il ne s’agit pas d’un combat politique. Sa famille préfère qu’il ne soit pas présenté comme « un deuxième Sansal ». Le pape va bientôt être à Alger, dès ce lundi 13 avril, et je pense que lui aussi va essayer de faire en sorte qu’il soit gracié. »

Votre cas était d’autant plus particulier qu’on vous a découvert un cancer en détention. Votre maladie a-t-elle changé votre situation ?

« Oui. Lorsque les autorités ont appris que j’avais un cancer, elles ont eu très peur. J’étais devenu un enjeu politique et j’étais pour le régime un otage précieux pour faire pression sur la France dans plusieurs dossiers, que ce soient les OQTF, la libération d'un diplomate algérien enfermé en France, le statut des Algériens en France, etc. Pendant ma radiothérapie, j’ai aussi fait une grève de la faim qui m’a conduit au coma. Là, ils ont eu peur et ils ont compris qu’un décès aurait des conséquences internationales graves.

J’ai été hospitalisé dans la prison pendant plusieurs mois, puis transféré dans des conditions plus favorables. Ils cherchaient clairement à se débarrasser de moi, car la mobilisation internationale ne faiblissait pas. Après la fin de mon traitement par radiothérapie et hormonothérapie, j’ai demandé à retourner dans la prison. J’ai été ensuite plutôt bien traité, ce qui m’a fait comprendre que le régime algérien voulait se débarrasser de moi à cause de l’ampleur de la mobilisation internationale. »

Élection à l'Académie française et changement d'éditeur

Vous avez survécu au cancer et vous êtes récemment devenu « immortel », en étant élu fin janvier à l’Académie française. Qu’est-ce que cela vous fait ?

Boualem Sansal | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Je ne sais pas trop, je n’y suis pas encore entré officiellement et je n’ai pas eu vraiment le temps d’y penser car je voulais d’abord écrire mon livre. Il fallait aussi d’abord régler les problèmes matériels de l’installation en France. En Belgique aussi, mon installation officielle à l’académie est prévue le 25 avril. En France, ce sera à la fin de l’année. Cela faisait longtemps qu’on me disait de faire acte de candidature, car j’avais déjà reçu les deux prix de l’Académie française. Mais je vivais en Algérie et même si je me bats pour la langue française, on m’a un peu forcé la main pour que je signe la demande – et j’ai été élu à la quasi-unanimité. Maintenant c’est fait, il faut y aller ! »

Vous avez écrit un livre sur cette expérience carcérale en Algérie – est-il achevé ?

« Oui, il est terminé. C’est un livre très difficile à écrire, car il ne s’agit pas de fiction. Je suis à la fois l’auteur et le sujet. Il faut trouver une distance tout en restant dans la vérité de l’expérience. L’objectif était que le lecteur ait lui-même l’impression d’être en prison. Et l’éditeur (Olivier Nora, ndlr) m’a dit que c’était le cas.

Ce sera un livre politique majeur, un jugement non seulement du régime algérien, mais aussi de la France, de l’Europe, des rapports internationaux. »

Ce livre ne sera pas publié en France chez Gallimard, votre éditeur historique depuis 27 ans, mais chez Grasset. Ce changement d’éditeur suscite la polémique en France – comment la vivez-vous ?

« Oui, mais c’est mal compris. Ce choix repose sur des raisons personnelles et éditoriales. Mon livre est un livre d’attaque. Je ne pouvais pas le publier dans une maison qui n’était pas alignée avec cette démarche, car Gallimard a choisi de concilier avec le régime algérien, contrairement au Comité Boualem Sansal qui était sur ma ligne, une ligne d’attaque. Donc j’ai dit à Antoine Gallimard que je ne pouvais publier ce livre, qui est un livre de guerre, dans une maison qui était dans la soumission. Il y a en plus des enjeux financiers énormes, car, s’il est bien fait, ce livre va se vendre en quantité industrielle. Cela explique aussi cette kabbale qui est montée contre moi, à travers une certaine presse de gauche, qui depuis longtemps ne m’aime pas. »

Cela intervient aussi dans un contexte particulier en France, après les critiques aussi formulées contre vous en raison de votre participation au média Frontières, catégorisé à l’extrême-droite. Certains vous reprochent avec votre contrat chez Grasset d’entrer ainsi dans « la galaxie Bolloré » et vous accusent d’être récupéré politiquement. Par ailleurs, Marine Le Pen a été parmi ceux qui ont salué votre élection à l’Académie française.

« J’aurais compris ce genre de critiques si j’avais été publié chez Fayard, qui appartient entièrement à Bolloré. Il y a trois très grandes maisons d’édition en France : Gallimard, Le Seuil et Grasset. Cela ne me dérange pas. Un intellectuel doit parler à tout le monde. Je refuse de me censurer selon les interlocuteurs et je parle à tout le monde, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Avant, j’étais soutenu par la gauche. Puis, après un voyage en Israël, ce soutien s’est estompé. C’est ainsi. »

Vous sentez-vous instrumentalisé ?

« Non. Chacun utilise ce qu’il veut. Moi, je reste libre. Mon combat est clair : il vise un système politique, pas un peuple. »

Comment réagissez-vous au fait qu’on vous accuse d’être trop pro-israélien ?

« Que voulez-vous que je fasse ? Attaquer tout le monde en justice ? Les accusations sont très faciles aujourd’hui. Certains milieux, notamment islamistes, produisent des insultes en continu. On ne peut pas répondre à tout. Il faut prendre du recul : ce n’est pas si grave. Ce sont des choses sans réelle importance. »

Voyage en Israël

Vous dites que votre voyage en Israël a marqué une rupture. Cela s’est-il fait brutalement ou progressivement ?

« Avant mon voyage en Israël, j’étais encensé par tous les Télérama, France Culture, Le Monde, etc. Tout le temps. Après mon voyage, fini. Cela s’est fait plutôt progressivement, même si, dans certains journaux, cela a été assez rapide. Mais enfin, aller en Israël… c’est un pays comme un autre. Je ne suis pas forcément d’accord avec sa politique, mais un pays, ce sont aussi ses habitants. On peut critiquer la politique de Benjamin Netanyahou – et  je pourrais le faire – mais ce n’est pas mon sujet. Mon sujet, c’est l’Algérie. Et je ne critique pas l’Algérie, je critique la dictature algérienne.

Je ne passe pas mon temps à commenter toutes les crises du monde, les Ouïghours, l’Iran... Il y a déjà énormément à dire sur le Maghreb, sur la France. On ne peut pas être partout.

Moi, je fréquente tout le monde. J’ai participé à de nombreuses rencontres, y compris dans des loges maçonniques comme le Grand Orient de France. J’ai aussi assisté à plusieurs dîners du CRIF. Simplement, les institutions musulmanes ne m’invitent pas. »

Comment expliquez-vous que ce soit aujourd’hui plutôt l’extrême droite qui tente de vous récupérer ?

Photo: Pholio

« Disons qu’il y a eu un questionnement. Et ce que je reproche souvent, c’est que beaucoup ne vont pas au fond des choses.

Par exemple, avec mon roman Le Village de l’Allemand, je suis devenu, d’une certaine manière, une référence pour plusieurs publics. Les pieds-noirs, par exemple, m’ont soutenu parce que j’expliquais que la colonisation n’était pas le fait des petits colons, mais de l’État français et des grandes structures économiques.

De la même manière, certains lecteurs juifs ont été sensibles à mon travail, notamment parce que j’évoque des liens historiques entre islamisme et nazisme -  une réalité historique que je n’ai pas inventée, qui démarre avec le grand mufti de Jérusalem et les bataillons arabes qui ont combattu pour Hitler. Alors quand certains me reprochent d’avoir rejoint le sionisme, je rétorque qu’eux ont rejoint Hitler. »

Et cela vous a rapproché d’Israël ?

« Disons que j’ai été beaucoup invité. Pendant longtemps, je n’y suis pas allé. Puis un jour, j’ai accepté de me rendre à un festival israélien de littérature, mais avec une condition : être également invité côté palestinien.

J’ai donc contacté une personne que je connaissais depuis longtemps, ancien conseiller de Yasser Arafat. Je lui ai proposé un projet : créer un mouvement d’intellectuels, israéliens et palestiniens, pour porter une initiative de paix.

L’idée était simple : ne pas laisser la politique uniquement aux politiciens, mais impliquer les écrivains, les intellectuels, comme cela s’est fait ailleurs, notamment en Europe centrale avec Václav Havel ou Milan Kundera.

Le projet a été bien accueilli, y compris par Mahmoud Abbas. Une invitation devait m’être envoyée depuis Ramallah. Mais elle n’est jamais arrivée. Finalement, je suis allé en Israël malgré tout, car je m’y étais engagé. »

Le projet a-t-il abouti quand même ?

David Grossman | Photo: Svět knihy

« Oui, mais plus tard. Deux ans après, à Strasbourg, avec notamment David Grossman, nous avons lancé un appel mondial des écrivains pour la paix, réunissant des écrivains de différents horizons. Le mouvement existe toujours.

Quand j’explique cela, beaucoup comprennent mieux ma démarche. Mais encore faut-il prendre le temps d’écouter et d’analyser. Sur mon voyage en Israël, il aurait fallu enquêter, comprendre, analyser. On aurait vu que ma démarche était cohérente, constructive.

Je n’aime pas me justifier en permanence. Je fais mon travail. À chacun de faire le sien. »

Certains ont rappelé à cette occasion vos liens tissés très jeune avec un rabbin d’Alger, qui a participé à votre éducation

« Oui, ma mère à l’époque s’est retrouvée à la rue avec ses trois enfants. Un monsieur lui a proposé une petite chambre collée à la synagogue, qui en fait servait de débarras. Et comme le rabbin n’avait plus de fidèles sauf quelques vieux, j’avais six ou sept ans à l’époque, il a fait mon éducation – religieuse de manière générale – et m’a donné le gout de la culture juive. C’était formidable, j’ai même commencé à apprendre l’hébreu, que je parlais un peu, comme je parlais le tchèque plus tard. »

« L’exil, au sens profond, ne s’est pas encore imposé à moi  »

Vous évoquiez Milan Kundera – déchu comme vous de sa nationalité – et la question de l’exil, sur laquelle il a évidemment écrit et que vous avez aussi abordé dans vos livres. Que représente l’exil pour vous aujourd’hui ?

« Pour l’instant, cela fait seulement quelques mois que je suis parti. Je suis encore dans une phase de sortie de prison, de reconstruction. L’exil, au sens profond, ne s’est pas encore imposé à moi.

Ma priorité a été d’écrire ce livre. C’est une pièce essentielle, presque une preuve judiciaire. S’il est largement diffusé, cela lui donnera une force considérable. Ce sera comme si des millions de personnes soutenaient ce témoignage. Et avec cela, j’irai devant la justice internationale. »

Boualem Sansal | Photo: Nicolas Roses,  Abaca Press/Profimedia

Avez-vous déjà échangé avec Milan Kundera de son vivant à propos de l’exil ?

« Oui, mais à l’époque je n’étais pas concerné personnellement. Nous avons eu de nombreuses discussions chez Gallimard, où il était aussi édité. L’exil est une expérience fréquente chez les écrivains. Il y a toujours une tension entre le pouvoir et les intellectuels. »

Les écrivains et dissidents en exil étaient surveillés ici à Paris par la StB ou par le KGB sous le communisme. Pensez-vous être surveillé aujourd’hui ?

« Les services algériens sont extrêmement puissants – et d’ailleurs formés par les Russes. Ils ont une capacité d’action et d’influence très large, y compris à l’étranger. Ils surveillent la diaspora algérienne de très près, d’autant que la nouvelle diaspora est en majorité kabyle et sécessionniste.

Je suis convaincu d’être surveillé. Tout ce que je dis est probablement transmis rapidement aux autorités. Après, leurs marges d’action sont limitées. Mais le suivi, lui, est presque certain. »

Craignez-vous des actions plus directes ?

« Tout est toujours possible, d’ailleurs ils ont kidnappé un journaliste indépendant algérien en France récemment. Mais aujourd’hui, la situation est différente. Je ne suis plus algérien, et cela change beaucoup de choses. »

Pensez-vous pouvoir y retourner un jour ?

« Oui, mais pas dans l’immédiat. Je pense que le régime actuel ne tiendra pas indéfiniment, car c’est le pire de tous. Le système, lui, restera, mais les dirigeants changeront. À ce moment-là, une ouverture sera peut-être possible, et je saisirai l’occasion.

Pour l’instant, ma déchéance de nationalité n’est pas officiellement actée. Nous verrons. »

Vous avez prévu d’aller bientôt à Prague pour participer au Salon du livre Svět knihy. Quels lieux souhaitez-vous revoir en priorité ?

Salon du livre 2026

« Ce ne sont pas des lieux en particulier. C’est simplement le fait d’y être. C’est le pays de mes filles et de mes petites-filles. Le simple fait d’atterrir à Prague sera déjà une émotion immense.

Je n’y suis pas allé depuis très longtemps. Ce sera un retour très fort. Et désormais, je compte m’y rendre aussi souvent que possible. Nous avons été séparés trop longtemps. »

NB : cet entretien est à écouter en appuyant sur Lecture sur la première photo ci-dessus

Boualem Sansal (*1949, Teniet el-Had, Algérie) est un écrivain algérien de langue française. De formation technique, il a longtemps occupé de hautes fonctions au ministère algérien de l’Industrie.

Il fait ses débuts littéraires avec le roman Le Serment des barbares (1999), qui lui vaut une reconnaissance immédiate. Son œuvre aborde notamment les thèmes du totalitarisme, de l’islamisme, de la mémoire et des relations entre l’Europe et le monde arabe. Parmi ses livres les plus connus figure Le Village de l’Allemand.

En raison de ses prises de position critiques envers le régime, il a été à plusieurs reprises sous pression des autorités algériennes. En 2024, quelques mois après avoir obtenu la nationalité française, il est arrêté et accusé notamment d’atteinte à la sûreté de l’État, risquant la peine de mort. Après une campagne internationale, il est libéré en novembre de la même année.

En janvier 2026, il est élu membre de l’Académie française. Il entretient par ailleurs des liens avec la Tchéquie, où vit une partie de sa famille.