MAČ : Brno capitale estivale des écrivains, avec la littérature du Groenland à l’honneur cette année

Pendant tout le mois de juillet, le festival Měsíc autorského čtení (MAČ) – le Mois des lectures d'auteurs – réunira des écrivains tchèques et étrangers dans un format unique en Europe. Cette année, l'invité d'honneur est le Groenland, dont la littérature, encore largement méconnue, sera mise à l'honneur à travers une trentaine de rencontres. À la tête de la programmation internationale, le traducteur et universitaire Pavel Drábek explique dans un entretien accordé à RPI pourquoi ce choix s'inscrit dans un travail de longue haleine, bien au-delà de l'actualité géopolitique. Le festival commence ce mercredi avec la venue de Jessie Kleemann côté groenlandais ainsi que Jáchym Topol côté tchèque et s'achèvera le 31 juillet par une rencontre exceptionnelle avec l'écrivain et explorateur togolais Tété-Michel Kpomassie, auteur de L'Africain du Groenland, un récit de voyage devenu un classique.

Le Mois des lectures d’auteurs est devenu un rendez-vous incontournable de l’été à Brno. Qu’est-ce qui, selon vous, fait l’originalité de ce festival par rapport aux autres manifestations littéraires européennes ?

Pavel Drábek | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

Pavel Drábek : « Le Mois des lectures d’auteurs est unique, non seulement par son ampleur et son rayonnement – il se déroule pendant tout un mois dans cinq villes de Tchéquie et de Slovaquie, ainsi qu’en partie à Lviv, en Ukraine –, mais aussi par l’immédiateté, la convivialité et le caractère souvent surprenant de sa programmation. Où, ailleurs, peut-on rencontrer autant d’auteurs d’un même pays réunis dans une seule salle et échanger quelques mots avec eux ? »

L’invité d’honneur de cette édition est le Groenland. Pourquoi avoir porté votre choix sur ce territoire ? Que peut offrir la littérature groenlandaise au public tchèque et européen, alors qu’elle reste encore très méconnue chez nous ?

« Nous travaillons sur cette édition consacrée au Groenland depuis plusieurs années ; elle n’a donc aucun lien avec l’opportunisme actuel du gouvernement américain.

Pourquoi le Groenland ? Peut-être justement parce que personne n’y aurait pensé. Nous connaissons ce pays comme une île glacée et hostile de l’Atlantique Nord, aux paysages grandioses et à la nature exceptionnelle. Mais nous ignorons le plus souvent ce qui anime la culture groenlandaise, les histoires qu’elle raconte et qu’elle crée.

Source: Měsíc autorského čtení

La littérature groenlandaise est remarquable par sa diversité. Pour moi, elle s’articule autour de trois grands thèmes : l'interdépendance des individus et le lien étroit de l'Homme avec son environnement et la nature, la proximité de la mort et la complexité des chocs entre différentes civilisations - la coexistence avec le poids de l’histoire coloniale danoise, la confrontation avec la culture du profit et de l’exploitation des ressources naturelles, ainsi qu’avec le monde numérique face à celui des chasseurs.

La littérature groenlandaise constitue ainsi une sorte de miroir tendu à l’histoire de notre propre civilisation. »

A-t-il été difficile d’établir des contacts avec la scène littéraire groenlandaise ?

« Nouer les premiers contacts n’a pas été difficile grâce à un partenaire exceptionnel : Kalaallit Atuakkiortut, l’Association des écrivains du Groenland, et en particulier grâce à son président Juaaka Lyberth et à sa vice-présidente Katti Frederiksen.

Le plus compliqué a été de gagner la confiance des auteurs eux-mêmes. D’une part, ils sont naturellement prudents face aux idées extraordinaires – voire un peu trop belles pour être vraies – venues de l’étranger. D’autre part, le Groenland est un immense territoire où le temps s’écoule différemment. »

Source: Měsíc autorského čtení

Vous avez déclaré par le passé que la littérature était plus efficace que les discours politiques pour déconstruire les stéréotypes. Quels clichés sur le Groenland cette édition pourrait-elle contribuer à faire évoluer ?

« Le Groenland n’est pas un pays destiné aux aventuriers ni aux adeptes du wanderlust – le plus souvent des hommes. Ce n’est pas non plus un pays qui attend d’être sauvé, que ce soit par un missionnaire religieux ou par un dirigeant politique providentiel.

La culture et la société groenlandaises sont d’une grande diversité, et c’est à travers leur littérature que nous pouvons le mieux les découvrir. »

Le festival met toujours en regard un auteur tchèque et un auteur issu du pays invité d’honneur. Qu’apportent, selon vous, ces rencontres parfois inattendues aux écrivains eux-mêmes ? Donnent-elles naissance à de véritables collaborations ou relèvent-elles davantage de l’inspiration ?

« Tout dépend entièrement des auteurs. Ils ne lisent pas leurs textes ensemble ; leurs univers littéraires ne se croisent donc pas directement. D’ailleurs, cela ne servirait probablement ni l’un ni l’autre. Les rencontres sont plutôt fortuites et, parfois, elles donnent naissance à des sources d’inspiration. »

Il y a peu, la littérature taïwanaise était l’invitée d’honneur du festival et, ces dernières semaines, vous avez également invité des auteurs taïwanais en Pologne. Taïwan et le Groenland sont deux îles qui suscitent l’intérêt de puissants voisins. Voyez-vous des points communs entre leurs littératures ?

« Il est vrai que la dynamique propre aux sociétés insulaires est particulière, mais il existe davantage de différences que de ressemblances entre Taïwan et le Groenland.

Ils partagent toutefois une expérience postcoloniale et le fait que ces deux îles sont convoitées par des puissances impérialistes. Cela se reflète dans la poésie et la fiction contemporaines. Mais je n’oserais pas pousser trop loin ces parallèles. »

Le Mois des lectures d’auteurs (Měsíc autorského čtení, MAČ) a été créé en 2000 à Brno et s’est progressivement étendu à d’autres villes et pays. Cette année, outre Brno, il se déroule à Ostrava, mais aussi à Prešov, Trenčín, et Bratislava en Slovaquie ainsi que trois jours prévus à Lviv en Ukraine.

Le MAČ s’ouvre chaque année le 1er juillet à Brno, puis, pendant trente et un jours consécutifs, se déplace de ville en ville. Chaque journée du programme principal propose deux lectures publiques : l’une par un auteur du pays invité d’honneur, l’autre par un représentant de la scène littéraire locale. Après Taïwan en 2024, l’édition 2025 était une exception, avec non pas un pays invité d’honneur mais un thème central - l’exil.