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25) Jiří Kratochvil, un romancier malgré lui

Jiří Kratochvil
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« Une des principales raisons pour lesquelles j'écris, est de me comprendre moi-même et le monde, » dit l'écrivain Jiří Kratochvil (1940) et ajoute tout de suite qu'une autre raison importante est aussi le plaisir d'écrire. Ce romancier que la critique qualifie de postmoderne, ce qu'il admet sans broncher, est un des auteurs tchèques les plus remarquables de notre temps. Il mérite donc d'être présenté dans notre série d'émissions sur les livres tchèques incontournables.

Un écrivain entre le roman et le conte

Le genre littéraire préféré de Jiří Kratochvil est le conte. Il considère le conte comme un doux refuge dans le processus douloureux de la création littéraire :

Jiří Kratochvil | Photo: Vilém Faltýnek,  Radio Prague Int.

« J'aime beaucoup écrire des contes. Ecrire un conte me fait plaisir, écrire un roman me fait souffrir. Après mon premier roman, je pensais ne plus écrire que des contes. Mais à chaque fois surgit un sujet qu'on ne peut pas condenser dans les dimensions d'un conte. »

Jiří Kratochvil est donc un romancier qui déteste écrire des romans. Paradoxalement, ce sont les romans qui prédominent sur la liste de ses œuvres et c'est au roman qu'il doit sa renommée, les faveurs de ses lecteurs et l'intérêt des éditeurs et de la critique. On dirait qu'il a besoin de souffrir en écrivant des romans pour donner le meilleur de lui-même, pour permettre à son inspiration de s'épanouir. Pourtant il n'en finit pas de se plaindre :

'Au milieu des nuits un chant' | Photo: Atlantis

« La majorité de mes livres sont des romans et j'en souffre beaucoup. Ma femme peut en témoigner. Quand j'écris un roman, je suis parfois au bord du suicide. C'est comme si je m'enfonçais dans une impasse. Je suis désespéré et je dis à ma femme : 'Je te prie de me le rappeler la prochaine fois. Jamais plus de roman. Je ne veux écrire que des contes qui sont comme une caresse, qui sont un plaisir pour moi.' Et puis le texte s'amplifie de nouveau et le conte devient roman. Cela me fait mal et il me semble que je suis bon à rien, que je ne sais pas écrire et que je n'ai jamais écrit quelque chose de bon. Cela ne m'arrive pas quand j'écris un conte. »

Les avatars de l'enfance et de la jeunesse

Photo: Větrné mlýny

Dans sa vie et dans sa carrière littéraire Jiří Kratochvil s'est heurté à de nombreux obstacles. Son père ayant émigré en 1952 aux Etats-Unis, l'enfance et la jeunesse du futur écrivain sont marquées par l'absence du père et la persécution de sa famille sous le régime stalinien. Il passe son baccalauréat et réussit à achever ses études de tchèque et de russe à l'université de Brno. D'abord enseignant et bibliothécaire, il retombe en disgrâce sous le régime dit de la « normalisation » après l'invasion des troupes soviétiques en 1968. A partir de 1970, on ne lui permet que de faire des travaux subalternes. Il est tour à tour ouvrier auxiliaire, veilleur de nuit, téléphoniste. Il écrit, mais il ne peut même pas songer à publier ses textes. Son premier livre ne sortira qu'en samizdat en 1978 et ce n'est qu'après la chute du régime communiste en 1989 que ses livres commencent à paraître et que le grand public peut découvrir son talent original et son imagination débridée. Même sa méthode littéraire ne manque pas d'originalité :

« Quand j'écris mes histoires, je commence par la fin. J'invente d'abord le dénouement, et à partir de là je compose une histoire. Je travaille à reculons comme les écrevisses. Je suis fasciné par le dénouement. Quand le dénouement est parfait, quand je réussis à trouver une fin, un aboutissement parfait, créer le reste de l'histoire ne me pose aucun problème. »

Un savant mélange de réalité et de fiction

Photo: Atlantis

Dans ses romans, Jiří Kratochvil mélange des éléments réels et irréels, la réalité et la fantaisie. Le vécu de l'auteur est pourtant toujours présent dans ses textes souvent basés sur les expériences d’un fils d' émigré qui n'a pas oublié la persécution de sa famille et sa situation de paria sous le régime communiste. Ces motifs basés sur des expériences personnelles sont cependant accompagnés d'éléments fantastiques, grotesques et mystérieux. Les protagonistes de ces récits sont parfois dotés de capacités surnaturelles ou au moins hypertrophiées.

En plus, l'auteur ne laisse pas le lecteur ignorer son omniprésence dans le texte, son pouvoir quasi divin de déterminer et de guider les vies de ses personnages. Il apostrophe le lecteur, il lui fait des clins d'œil, lui fait part de ses hésitations, et le lecteur devient non seulement témoin des aventures des protagonistes mais il peut suivre aussi le processus même de la création littéraire. Jiří Kratochvil invite le lecteur à se laisser emporter par le courant de l'imagination qui est pour lui une déesse à laquelle il voue un véritable culte :

« Je travaille beaucoup avec l'imagination, avec la fantaisie ce qui est sans doute en rapport avec le fait que je n'aime pas le réalisme. Je n'aime pas le réalisme descriptif. Quand un auteur manque d'imagination, je m'ennuie terriblement. »

Brno ironique et nostalgique

C'est la ville de Brno, métropole de Moravie, ville natale de l'auteur, qui est le haut-lieu de ses romans. Cette ville présentée souvent comme fanée et délabrée où brillent comme des diamants quelques édifices d'une grande valeur architecturale, figure dans presque tous ses livres et sa couleur locale donne à ses récits un caractère inimitable. Il rend aussi un hommage original à sa ville dans un recueil de feuilletons intitulé : Brno ironique et nostalgique.

Brno | Photo: Vít Pohanka,  ČRo

Octogénaire, Jiří Kratochvil est considéré aujourd'hui comme un doyen de la littérature tchèque. Il continue à écrire, mais il ne veut plus publier. Il serait sans doute intéressant de connaître plus de détails de sa biographie mais cet écrivain à succès et lauréat de plusieurs prix littéraires refuse de parler de sa propre vie et n'écrira pas ses Mémoires, car les mémoires et la poésie sont pour lui des genres trop confidentiels :

« Pour moi, la poésie est inacceptable. Elle est trop intime. Quand on écrit de la poésie, on exprime trop ce qu'on a dans son for intérieur, on se livre trop. C'est ce que je ne sais pas faire. Je ne peux même pas écrire des mémoires. J'exprime tout par les personnages des histoires inventées. Bien sûr, je suis présent dans ces personnages d'une certaine façon mais je ne peux pas exprimer ce qu'il y a en moi-même, j'aurais honte, je n'en suis pas capable. Je ne peux écrire ni de la poésie, ni des mémoires. »

Jiří Kratochvil dans le catalogue Gallimard

Photo: Gallimard

Les romans de Jiří Kratochvil sont traduits en plusieurs langues dont le français. Grâce aux éditions Gallimard et à la traductrice Nathalie Zenello-Kounovsky les lecteurs francophones ont la possibilité de connaître deux livres de Jiří Kratochvil. Le roman Au milieu des nuits un chant raconte en deux lignes de narration complémentaires l'enfance, la perte et la recherche du père et la quête d’authenticité dans le chaos de notre monde. Le titre du deuxième livre traduit en français, Un lamentable Dieu, rappelle celui d'un conte de Milan Kundera. Son thème est la révolte contre la hiérarchie sclérosée d'un clan familial où l'obéissance est de rigueur ce qui permet à la famille de surmonter des circonstances difficiles. Ce cas individuel traité avec ironie et un esprit ludique permet à l'auteur de s'interroger sur la place de l'individu dans les structures collectives qu'elles soient familiales ou étatiques.

'Je suis Paris' | Photo: Větrné mlýny

En 2018, paraît un livre que Jiří Kratochvil a intitulé Je suis Paris. C'est un recueil de contes et d'essais consacré entre autres à Milan Kundera, auteur auquel Jiří Kratochvil voue une profonde admiration. Mais c'est aussi et surtout un hommage rendu à Paris, ville qui, comme il le dit dans la préface, était pour lui la capitale de la littérature et le reste encore aujourd'hui.

Auteur: Václav Richter
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