Presse : quatre mois après les élections législatives, les Tchèques expriment leur mécontentement dans la rue

La manifestation sur la place de la Vieille-Ville et sur la place Venceslas à Prague pour soutenir le président Petr Pavel

Cette nouvelle revue de presse revient sur les manifestations dont Prague et certaines autres villes tchèques ont été le théâtre dimanche dernier. D’autres sujets à son menu : la fin du traité New START et l’émergence d’un nouveau parti politique de centre-droit. Un mot aussi sur l’affinité de la population tchèque avec le concept finlandais appelé « sisu ».

L’éditorialiste du site info.cz indique que la foule qui s’est rassemblée dimanche dernier sur la place de la Vieille-Ville et sur la place Venceslas à Prague pour soutenir le président Petr Pavel a montré qu’il était impossible d’ignorer l’opinion publique :

« En effet, on ne peut faire la sourde oreille lorsqu’une place est pleine à craquer. Et l’on ne peut surtout pas réduire cette mobilisation à de prétendus ennemis de la démocratie, alors que la manifestation se tient à peine quatre mois après des élections régulières dont le résultat a clairement plébiscité le mouvement ANO d’Andrej Babiš. Cette participation massive ne traduit donc pas un refus de respecter le verdict des urnes, mais plutôt l’expression d’un jugement particulièrement rapide. Il serait par ailleurs naïf de croire que seuls les électeurs de l’ancienne coalition se sont mobilisés : nombre d’électeurs du parti ANO figurent précisément parmi ceux qui expriment aujourd’hui leur mécontentement. »

« Les Tchèques aux idées libérales sont probablement poussés à manifester massivement parce qu’ils se sentent directement menacés », estime l’éditorialiste du journal Hospodářské noviny. Ils ont compris, selon lui, que la situation du pays s’inscrit dans le cadre d’un conflit mondial fondamental qui commence à se dessiner :

« Il s’agit d’un conflit entre les principes d’une société ouverte et ceux d’une société fermée, entre l’empathie et l’égoïsme, entre une politique de coopération civilisée et une politique de force impitoyable. A cet égard, ce qui se joue chez nous apparaît comme le reflet de ce qui se déroule aux Etats-Unis, où l’on observe déjà un revirement profond de l’orientation politique, marqué par la remise en cause d’alliances autrefois fonctionnelles et par un exercice brutal du pouvoir à l’égard des citoyens. Les personnes qui descendent aujourd’hui dans les rues en Tchéquie ont le sentiment que le gouvernement tchèque s’inscrit dans la même logique que celle de Donald Trump aux Etats-Unis ou des forces nationalistes et conservatrices européennes soutenues par l’administration américaine actuelle. »

« Non, les manifestations dans les villes tchèques ne sont pas seulement un soutien au président.  Elles constituent une protestation de principe beaucoup plus large : le signe d’un profond conflit social qui risque de s’aggraver. », renchérit un texte publié sur le site Seznam Zprávy. Son auteur souligne que tout est allé très vite, car moins de quatre mois seulement se sont écoulés depuis les élections :

« Jamais auparavant un tel mouvement de protestation n’avait été déclenché à un tel rythme par le plus petit parti au pouvoir. En effet, ce sont principalement les Automobilistes, qui n’ont obtenu que 6,77 % des voix aux élections, qui ont fait sortir les gens dans les rues, et pas seulement à Prague. »

« Selon les experts, un tel soutien des citoyens à un seul homme politique est un événement sans précédent, même à l’échelle européenne. Cela pourrait constituer un argument de poids en faveur d’une nouvelle candidature de Petr Pavel », observe à ce même propos le journal Deník.

Fin du traité New START : le début d’une nouvelle course à l’armement nucléaire ?

« Pour la première fois depuis les années 1970, le monde se retrouve cette semaine sans aucun traité en vigueur limitant les armes nucléaires ou leurs vecteurs. » Un constat fait par le site Novinky.cz en lien avec l’expiration, le 5 février, du traité New START, conclu en 2010 à Prague :

La signature du traité New START en 2010 à Prague | Photo: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

« L’expiration du dernier accord de désarmement marque symboliquement la fin de l’ère de détente qui avait débuté dans les années 1960. Certes, il n’y a pas lieu de craindre qu’une guerre nucléaire éclate dès la semaine prochaine. Les Etats-Unis et la Russie ont l’intention de continuer à respecter la limite de 1 550 ogives sur des vecteurs. Cependant, le monde est entré dans une nouvelle phase plus dangereuse, où les anciennes règles en vigueur ne sont plus valables et où personne ne veut de nouvelles règles généralement acceptables. »

L’éditorialiste de Seznam Zprávy considère, lui aussi, que l’expiration du traité New START conclu entre les Etats-Unis et la Russie rappelle au monde le danger croissant d’une nouvelle course à l’armement nucléaire :

« Le nombre d’ogives n’augmente pas encore à l’échelle mondiale, mais tout porte à croire que ce n’est qu’une question de temps. Pour la première fois depuis plus de 50 ans, le monde se retrouve dans une situation où les deux plus grands arsenaux nucléaires ne seront limités par aucun accord mutuel. L’expiration du traité New START n’est en outre qu’un élément parmi d’autres sur la liste des facteurs inquiétants en matière de sécurité nucléaire. »

Deník N observe, lui aussi, que si le traité New START n’est pas remplacé, les Etats-Unis et la Russie se retrouveront pour la première fois depuis le début des années 1970 sans aucune limite juridiquement contraignante de leurs forces nucléaires stratégiques.

Sisu : le concept finlandais si proche des Tchèques 

« Nous avons tous besoin de sisu. » Voilà le titre d’un texte publié dans la dernière édition de l’hebdomadaire Respekt dans lequel son auteure défend l’idée que la population tchèque est particulièrement réceptive à ce concept finlandais. Celui-ci, fondé sur la résilience et la détermination, a permis aux Finlandais de survivre à des conditions climatiques extrêmes et de préserver l’indépendance de leur pays, qui partage avec la Russie une frontière de plus de mille kilomètres.

Photo: Kosti Keistinen,  Pixabay,  Pixabay License

« L’association de la ténacité, du courage et de la volonté de se battre semble a priori contraster avec l’image que beaucoup se font du caractère tchèque. Il peut donc surprendre que l’attrait des Tchèques pour les chalets, la cueillette des champignons et des myrtilles en forêt, ou encore la randonnée, s’inscrive en réalité assez étroitement dans cette philosophie singulière, qui ne se limite pas à la seule gestion des crises. En ce qui concerne la dimension du ‘sisu’ liée à la cueillette, aux séjours dans la nature, aux activités sportives ou aux loisirs de plein air, la comparaison avec des traditions tchèques analogues se révèle en effet particulièrement frappante. A cela s’ajoute le goût prononcé des Tchèques pour le bricolage, ainsi que pour diverses formes d’autosuffisance, notamment alimentaire, permises par le jardinage. Or le ‘sisu’, dont on commence à parler à la faveur des transformations de la politique internationale et de l’ordre mondial, n’est pas l’apanage des seuls Finlandais : il reste à le découvrir et à le cultiver ailleurs également. »

La chroniqueuse du magazine ajoute que jusqu’à 80 % des Finlandais interrogés déclarent être prêts à défendre leur pays les armes à la main, même si l’issue semble incertaine. D’un autre côté, et à titre de comparaison, elle indique que selon une enquête de l’agence STEM réalisée l’été dernier, 28 % des Tchèques seulement partagent cet avis.

Naše Česko : l’émergence d’un nouveau parti

Le gouverneur de la région de Bohême du Sud, Martin Kuba vient de présenter une nouvelle formation politique appelée Naše Česko (Notre Tchéquie) qui se définit comme de centre-droit. Quelles sont ses chances de réussir ?, s’interroge le magazine Reflex selon lequel elles ne sont pas tout à fait minces. Il explique pourquoi :

Photo: Vít Šimánek,  ČTK

« Naše Česko qui émerge dans le sud de la Bohême semble être une affaire régionale qui n’a aucune chance de réussir dans l’ensemble du pays. Mais ce ne sont pas ces racines régionales qui détermineront son éventuel succès, mais des facteurs tout à fait différents. Martin Kuba mène traditionnellement une politique claire et exprime un oui ou un non sans ambiguïté. En même temps, il privilégie les compromis, même avec ses concurrents politiques, lorsque des idées intéressantes et originales se présentent. Son pragmatisme et son réalisme pourraient plaire aux électeurs de nombreux partis. La question de savoir si Martin Kuba trouvera suffisamment de partisans et réussira son entrée dans la politique nationale reste bien sûr ouverte. »

De toute façon, comme l’indique Reflex, il est bon que Martin Kuba, précédemment membre du parti civique-démocrate ODS, tente sa chance, car il y a beaucoup de choses à régler en Tchéquie auxquelles ni le gouvernement ni les partis d’opposition ne semblent prêts à s’attaquer.