Presse : un souvenir du 17 novembre 1989 en forme d'avertissement

Cette nouvelle revue de presse revient d’abord sur quelques commentaires relatifs au 34e anniversaire d’une révolution de Velours qui a transformé l’ancienne Tchécoslovaquie en novembre 1989. Au sommaire également : les réactions qui ont suivi le décès de Karel Schwarzenberg, la question de savoir si le soutien inconditionnel à Israël est dans l’intérêt de la Tchéquie ou encore les tensions sociales croissantes dans le pays.

« Ceux qui estiment qu’il n’est plus nécessaire de débattre des événements de novembre 1989 qui ont mené à la chute du régime communiste, du legs des étudiants, des hommes et femmes de théâtre, des grévistes, de Václav Havel et des autres dissidents, sous-estiment l’importance des symboles. » C’est ce que l’on peut lire dans l’édito du numéro de cette semaine de l’hebdomadaire Respekt, qui prévient également :

« Aujourd’hui, nous avons un président et un gouvernement démocratiques, et nos institutions sont un peu plus stables que celles de la Slovaquie, notre voisin le plus proche. Néanmoins, c’est avec une grande attention que nous devons suivre ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, des événements qui prouvent combien il est facile de démanteler un État. C’est pourquoi, cette année, les célébrations du 17 novembre ne sont pas une formalité. Ne serait-ce qu’à ceux qui n’ont pas une bonne opinion de la démocratie, elles rappellent qu’il y a toujours beaucoup de gens qui sont prêts à la défendre. »

« Comme chaque année, cette semaine offre aux témoins des événements de novembre 1989 l’occasion de jubiler », écrit également à ce propos un chroniqueur du site Seznam Zprávy :

« Oui, je comprends que pour beaucoup de gens et pour certains jeunes, l’habitude que nous avons prise, année après année, de nous émouvoir lors de l’anniversaire des événements de novembre 1989, soit embarrassante et un peu gênante. Mais le 17 novembre, nous ne célébrons pas plus toutes les réussites des années qui ont suivi la révolution que nous ne minimisons les échecs. Nous ne faisons que nous rappeler la chance qui nous a été donnée et dont nous avons fait ce que nous voulions, comme nous le savions. »

De l’avis d’un chroniqueur cette fois du site Aktualne.cz, les Tchèques n’ont toutefois pas réussi à tirer pleinement profit de la liberté acquise, car ils ont tout misé sur l’économie, un secteur où la situation n’est pas particulièrement reluisante près de trente-ans plus tard. « Toutefois, comme nous vivons dans une période de liberté comme nous en avons rarement vue par le passé, il y a lieu de commémorer le miracle de 1989 et de se dire que certains miracles se sont réellement produits », conclut-il.

Est-il encore trop tôt pour apprécier l’héritage de Karel Schwarzenberg à sa juste valeur ?

« Merci, Karel Schwarzenberg », « Départ d’un homme politique noble de la vieille école », « Aristocrate charismatique aux services de la Tchéquie », « Le citoyen Karel », « Le sylviculteur qui a suivi la tradition familiale en se mettant au service du pays », « Notre dernier homme d’État authentique après Vaclav Havel » ou encore « Un homme de sagesse et d’esprit, serviteur de l’État, qui a rendu la politique tchèque supportable ». Tels sont quelques-uns des titres des très nombreux articles publiés au lendemain du décès, dimanche 12 novembre, de Karel Schwarzenberg, ancien chef de la diplomatie tchèque, chancelier du président Václav Havel et candidat présidentiel. Dans l’hommage rendu par le journal en ligne Hlídacípes.org, nous pouvions ainsi lire :

Karel Schwarzenberg | Photo: Tomáš Adamec,  ČRo

« Un jour, Karel Schwarzenberg sera considéré et reconnu comme un des hommes politiques tchèques les plus importants du XXe siècle. Mais aujourd’hui, il est encore trop tôt pour une telle reconnaissance, notamment parce que beaucoup de Tchèques possèdent une mentalité et un mode de pensée du XIXe siècle, ce qui les empêche d’apprécier l’œuvre et le caractère de ce grand homme. Aux yeux de ces derniers, des choses insignifiantes comme son nom allemand, ses origines nobles, sa famille à l’étranger ou sa manière de s’exprimer sont ce qui importe le plus. Il faudra donc attendre encore un peu. ».

À l’occasion de la fête nationale du 28 octobre, quelques jours donc seulement avant son décès, Karel Schwarzenberg a reçu des mains du président Petr Pavel l’Ordre du Lion blanc, soit la plus haute distinction accordée par l’État tchèque. « Trop peu, trop tard », estime un chroniqueur du site Hlídacípes.org :

« L’importance de Karel Schwarzenberg sera mieux appréciée lorsque le Parlement tchèque adoptera une résolution formulant des excuses et des regrets pour l’injustice dont lui et sa famille ont été les victimes. Il s’agirait là d’un événement marquant dans l’histoire tchèque. Mais y a-t-il ne serait-ce qu’un seul député tchèque qui osera faire une telle proposition ? »

Un soutien inconditionnel à Israël est-il dans l’intérêt de la Tchéquie ?

« Être un supporter inconditionnel est normal en football. Mais le soutien dépourvu de tout esprit critique dont la majorité des dirigeants politiques et des médias tchèques font preuve vis-à-vis d’Israël dans le contexte de la guerre dans la bande de Gaza est inapproprié », estime un chroniqueur du quotidien Hospodářské noviny :

Petr Fiala et Benyamin Netanyahu | Photo: Bureau du Gouvernement tchèque

« Certes, nous devons soutenir Israël, qui a le droit de se défendre et de répondre durement au Hamas. Mais l’action israélienne devrait être menée de façon à ne pas provoquer une guerre bien plus grande. Un conflit d’ampleur serait-t-il dans l’intérêt d’Israël et, surtout, dans notre propre intérêt ? Certainement pas. Il provoquerait probablement une immense vague de migration qui toucherait en grande partie l’Europe. En Tchéquie, Andrej Babiš, chef du mouvement ANO, et Tomio Okamura, leader du parti nationaliste SPD, font d’ores et déjà de la migration un de leurs principaux thèmes de leurs campagnes pour les élections européennes. Seuls ceux qui veulent déstabiliser davantage nos démocraties, qui ont déjà suffisamment de problèmes, peuvent souhaiter un conflit d’ampleur au Moyen-Orient. Or, agiter des drapeaux israéliens et donner carte blanche à l’État hébreu n’est pas le signe d’une stratégie bien pensée qui prendrait en compte toutes les conséquences. »

Les États membres de l’Union européenne ont adopté une position commune reconnaissant le droit d’Israël à se défendre, tout en l’appelant à respecter le droit international humanitaire et à faire des « pauses humanitaires ». Toutefois, comme le souligne encore le quotidien économique, les dirigeants tchèques n’insistent que sur le premier de ses aspects :

« S’il est vrai que la partie relative aux pauses humanitaires a été introduite dans la déclaration européenne commune par le Premier ministre Petr Fiala et plusieurs autres Premiers ministres, la récente apparition à Prague du chef de gouvernement tchèque à une manifestation pro-Israël s’inscrivait entièrement dans un esprit de soutien à tout ce qu’Israël entreprend et décide de faire. Petr Fiala a exprimé ainsi un soutien sans réserves, comme s’il s’agissait de supporter son club de football préféré. »

D’après le chroniqueur, « en modifiant ses apparitions publiques, Petr Fiala contribuerait également à cultiver le débat en Tchéquie sur la crise actuelle au Moyen-Orient ».

Les Tchèques n’ont pas le sens de la grève dans le sang

Selon le quotidien Deník, la Tchéquie est plongée dans une période de récession économique sans pareil dans l’Europe d’aujourd’hui :

Une manifestation antigouvernementale en septembre,  2023 | Photo: Zuzana Jarolímková,  ČRo

« Elle n’est pas épouvantable, mais elle est inhabituelle et quelque peu absurde, car les pays membres sont revenus au niveau qu’ils avaient avant la pandémie de Covid-19. Le gouvernement a donc une dernière chance d’examiner son budget et d’essayer de répondre à la récession en cours. Il ne lui reste que quelques mois pour trouver un moyen de relancer la croissance économique. »

Dans ce contexte, le journal Hospodářské noviny s’est penché sur la tension croissante dans la société tchèque. « Plusieurs grèves, dont celle des écoles, ayant été annoncées par les syndicats pour le 27 novembre, le gouvernement doit-il redouter un chaos social qui menacerait ses projets ou même la coalition gouvernementale dans sa forme actuelle ? », se demande-t-il, avant de répondre :

« Force est de constater que les grèves en Tchéquie ne sont pas ce qu’elles devraient être. La seule grève vraiment dure qui a eu un retentissement à l’échelle du pays a été celle des cheminots en 1997. Elle a duré cinq jours et a abouti à l’arrêt des transformations des Chemins de fer tchèques. Les autres grèves ont été beaucoup plus modérées, notamment celles des enseignants. Bref, les Tchèques, à la différence des Français par exemple, n’ont pas le sens de la grève dans le sang. C’est pourquoi on peut penser que, cette fois encore, la prochaine grève n’aboutira pas à d’importants changements. »

Pour autant, toujours d’après le chroniqueur de Hospodářské noviny, le gouvernement ne devrait pas se bercer d’illusions :

« Il est évident que le mécontentement se propage dans l’ensemble de la société et qu’il touche tant les jeunes médecins que les enseignants et les employés de la fonction publique. Et ce à un moment où tout le monde redoute la hausse des prix de l’énergie. La légendaire ‘mauvaise humeur’ des Tchèques se transforme ainsi en un sentiment collectif d’indignation et le gouvernement ferait bien de considérer cela comme un avertissement. »