« Trésor national » et « autorité morale », le comédien Zdeněk Svěrák fête ses 90 ans
Il est des figures qui dépassent leur œuvre et le comédien, dramaturge, homme de cinéma, de théâtre, de radio et écrivain, Zdeněk Svěrák, appartient à cette catégorie rare : il n’est pas seulement un artiste, mais aussi une voix, un style à part et entièrement construit autour d’une forme d’humour bien particulier. Samedi, celui qui, bon pied bon œil, fêtera ses 90 ans, rappelle par sa présence qu’il existe toujours une certaine idée de la culture tchèque, faite d’intelligence érudite, d’ironie tendre et d’une lucidité jamais cynique.
Pour comprendre Zdeněk Svěrák, il faut évoquer une notion intraduisible en français, malgré sa ressemblance avec un mot proche existant : la « recese ». Ce n’est pas exactement de la satire. C’est une forme de jeu sérieux avec l’absurde, une façon de saper les trop grandes certitudes sans s’imposer. Une forme d’ironie jamais cruelle qui ne se permettrait pas d’humilier quiconque, mais qui désamorce. Voire désarme.
L’autodérision comme espace de liberté
Cette sensibilité très tchèque s’incarne dans la création la plus fameuse de Zdeněk Svěrák, aux côtés de Ladislav Smoljak et d’autres comparses : Jára Cimrman, héros national, mais totalement fictif. Un inventeur ignoré, un visionnaire incompris, un perdant magnifique : car saviez-vous qu’en réalité, on lui doit le projet du canal de Panama, le yaourt, le CD, les plans de la tour Eiffel, le bikini, et j’en passe… ?
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Jára Cimrman est à la fois une immense blague et une métaphysique nationale : celle d’un petit pays qui doute de sa grandeur, mais en fait une source inépuisable d’esprit. Les Tchèques ne s’y sont d’ailleurs pas trompés lorsqu’en 2005, ils ont désigné Jára Cimrman comme « le plus grand Tchèque de tous les temps », semant la zizanie dans un concours télévisé puisque les votes ne pouvaient être attribués à des personnages de fiction.
C’est dire combien cet humour a infusé dans la société tchèque, tout en en étant issu via une tradition déjà bien ancrée – qu’on pense au brave soldat Chveïk de Jaroslav Hašek – dont Zdeněk Svěrák est l’illustre continuateur, ou à Jan Werich – dont il se réclame volontiers.
A travers le « Divadlo Járy Cimrmana », fondé dans les années 1960, Zdeněk Svěrák et sa troupe ont ainsi inventé un théâtre unique en son genre, mêlant faux colloques savants et pièces volontairement maladroites. Une « továrnička na legraci », une petite fabrique du rire, dira-t-il lui-même de ce théâtre à nul autre pareil dont l’existence, avant 1989, a été marquée par des conflits permanents avec l’appareil d’Etat. Un espace où pouvait naître un rire libre, dans une Tchécoslovaquie communiste où l’humour était tout à la fois scruté de très près par la censure et la seule échappatoire pour rester sain d’esprit.
« Instituteur de la nation »
Zdeněk Svěrák est né le 28 mars 1936, soit le même jour que le grand pédagogue tchèque Jan Amos Komenský : comme le relève le site Seznam Zprávy, cette coïncidence allait alimenter la « mythologie svěrákienne » d’une prédestination au métier d’enseignant qu’il a d’abord exercé, tout en cultivant son appétence pour le théâtre. Il n’est finalement pas si étonnant que Zdeněk Svěrák ait choisi cette voie à l’origine, car tout dans sa vie de comédien est œuvre de transmission.
Comme le souligne le site Aktuálně.cz, Zdeněk Svěrák, c’est « l’instituteur qui a appris aux Tchèques à rire de leur propre petitesse ». Par ailleurs, cette formation initiale a trouvé son expression concrète jusque dans ses activités les plus diverses, tant et si bien que beaucoup de gens le perçoivent aujourd’hui comme un « instituteur de la nation » moderne. Pour la génération née dans les années 1980, c’est d’ailleurs presque au sens littéral, grâce à ses « Leçons de chant », préparées en duo avec Jaroslav Uhlíř, et surtout grâce aux célèbres dictées télévisées.
Kolya, le film oscarisé qui résume le talent de Zdeněk Svěrák
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la constance de son éthique : amuser, mais sans jamais céder à la vulgarité, ni au désespoir. Chez Zdeněk Svěrák, le rire est toujours du côté de l’humain. Cette humanité atteint peut-être son point culminant avec Kolya (1996), Oscar du meilleur film étranger. L’histoire est simple : dans un régime communiste finissant, un violoncelliste bourru, célibataire endurci et contraint d’exercer son art lors d’enterrements, se retrouve à devoir s’occuper d’un enfant russe dont la mère a fui à l’Ouest et dont il ne comprend pas la langue. Une situation qui donne lieu à de multiples quiproquos où le message politique des relations tchéco-soviétiques affleure dans de nombreux dialogues.
Dans ce film écrit par Zdeněk Svěrák et réalisé par son fils Jan, la grande histoire croise la petite histoire. Une marque de fabrique chez Zdeněk Svěrák. Chez lui, pas de dissidents, pas de bourreaux, pas de grands gestes héroïques : une approche qui lui a parfois été reprochée et qui pourtant a traversé le temps sans prendre une ride. Car il sait mieux que quiconque faire du particulier une expérience universelle. Plutôt que de disséquer ou entretenir les conflits, « il cherche simplement ce qui nous unit : le sens de l’honneur et de l’humanité », comme le décrit très justement le chroniqueur du site Aktuálně.cz.
Une autorité morale
C’est sans doute cela, le génie de Zdeněk Svěrák – et qui explique que pour une grande partie du public tchèque, il soit devenu une autorité morale digne de confiance.
Homme discret, Zdeněk Svěrák a récemment pris position pour une certaine idée de la démocratie, de la culture et pour la défense de l’audiovisuel public. Il l’a fait savoir haut et fort, mais avec l’élégance qui est la sienne, depuis le podium de la grande manifestation du 21 mars contre les projets de réforme de l’actuel gouvernement tchèque. Non pas au nom d’une idéologie, mais plutôt d’une certaine idée de la responsabilité civique.
Cette prise de parole lui vaut des critiques depuis, notamment de la part de figures populistes comme l’ancien président Václav Klaus, qui l’accusent d’avoir profité du régime précédent ou d’incarner une élite déconnectée. Balivernes, leur opposent ses défenseurs car Zdeněk Svěrák a été avant tout « un symbole d’espoir », bien plus qu’un produit du système, comme le rappelait à Radio Prague Int., le directeur des Archives nationales du film, Michal Bregant.
A 90 ans, Zdeněk Svěrák continue de jouer et d’écrire, même s’il le fait à un rythme moins soutenu. Ses textes et ses répliques sont des références, ses personnages des compagnons familiers des Tchèques. Paradoxalement, les critiques désobligeantes dont il fait l’objet sont la meilleure preuve de la justesse de sa manière d’être au monde, faite de modestie, de ténacité et d’ironie douce-amère. Car Zdeněk Svěrák incarne bel et bien le contraire du fracas populiste de l’époque : il rappelle avec philosophie que la force des êtres ne réside pas dans l’humiliation, la raillerie, le mensonge ou l’écrasement d’autrui, mais dans un engagement quotidien à hauteur de la dignité humaine où savoir rire de soi est la garantie d’une forme d’intégrité morale.









