V4 : la Tchéquie cherche à se distinguer de ses voisins tout en maintenant une forme de solidarité

Le groupe de Visegrad, photo: Site officiel du Gouvernemet tchèque

Directeur du campus de Science Po à Dijon et chercheur associé à l’Institut Jacques Delors, Lukáš Macek a répondu aux questions de RPI à l’occasion du 30e anniversaire du groupe de Visegrád.

Le groupe de Visegrád, qui regroupe la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie et la Pologne, a 30 ans. Qu’est ce qu'on peut tirer comme bilan de ce groupe réunissant ces quatre pays d’Europe centrale ?

Lukáš Macek,  photo : ČT24

Lukáš Macek : « Je pense que les appréciations de la coopération de Visegrád peuvent être divisées en deux parties assez extrêmes. On a tendance soit à la minimiser, à dire que c’est quelque chose qui ne sert à rien et que cela ne fonctionne pas, soit à en faire un peu l’élément clé de la politique étrangère et européenne des pays concernés. Personnellement, je dirais que si on dresse un bilan de cette coopération depuis 30 ans, la réalité se situe quelque part entre ces deux extrêmes, qu’il ne convient pas de surestimer le poids de ce groupe pour les pays qui y participent, ni son poids au sein de l’Union européenne, sans pour autant la prendre comme une coquille vide. »

« Visegrád a tout de même un bilan assez encourageant, avec toute une série d'activités peu connues qui ne font pas la une. Je pense par exemple à la plateforme sur la mémoire européenne qui est une initiative intéressante mais aussi aux nombreux projets culturels, éducatifs et de coopération transfrontalière que finance le groupe. C’est donc un bilan qu’il ne faut pas mépriser. D’un autre côté, je pense que tous ceux qui attendaient de Visegrád des choses extrêmement ambitieuses en matière d’intégration entre ces quatre pays ou en matière de capacité à peser au sein de l’Union européenne à la hauteur des « grands pays » doivent être déçu. »

« Cela a a aussi le mérite d’apaiser les relations entre ces pays, qui historiquement ont des relations difficiles. Le fait que Visegrád ait survécu à des petits moments de crise, comme par exemple le grand froid autour des décrets de Beneš après les déclarations de Viktor Orbán ou celui qui entourait un certain nombre d’initiatives hongroises en direction des minorités magyares, montre bien qu’il y a du positif autour de cette coopération. »

Effectivement les relations entre la Hongrie et la Slovaquie ont été apaisées ces dernières années. Cela dit, ce groupe de Visegrád a ces dernières années donner à certains l'impression de jouer sur un seul petit dénominateur commun, celui du refus avec fracas en 2015 des quotas de réfugiés - est-ce que cela suffit à faire le socle de ce groupe de quatre pays aujourd’hui ?

Photo: Délmagyarország/Schmidt Andrea,  CC BY-SA 3.0

« Non, je ne pense pas qu’on peut construire une coopération entre Etats sur un seul sujet. Rappelons qu’au moment du vote sur ce dispositif controversé au Conseil de l’Europe, en 2015, la Pologne a fini par accepter le compromis et donc le groupe de Visegrád n’a pas été uni. D’ailleurs, sur cette question de l’immigration, on peut voir qu’il y a de grosses différences, avec notamment la Hongrie qui a été directement exposée à la crise migratoire avec le passage de centaines de milliers de personnes sur son territoire. Tandis que les trois autres pays, eux, ont été touchés d’une certaine manière seulement par des images diffusées à la télé. Je pense donc que même si on veut déconstruire cette coopération, même sur l’émigration on voit des différences assez importantes. Les gouvernements en place depuis 2015 se sont servis de ce sujet pour dire ‘on n’est pas seul, on fait parti d’un groupe cohérent, celui de Visegrád qui défend des valeurs européennes’. C’est une réalité, mais je pense que c’est une réalité éphémère. Pour le coup, on est un peu dans de l’opportunisme car je ne pense pas que l’on puisse bâtir une coopération de long terme sur quelque chose d’aussi mince. »

Photo: Kancelaria Premiera,  Pologne,  public domain

« D’un autre côté, il ne faut pas oublier qu’il y a d’autres sujets plus ou moins communs. Je pense que ces pays partagent un certain nombre d’intérêts. Par exemple, les négociations sur le plan financier. Il y a en effet des divergences notamment sur l’importance accordée à l'agriculture qui ne sera pas la même d’un pays à l’autre. Cependant les pays soutiennent une continuité dans la redistribution au sein de l’Union européenne.  C’est donc un fait aussi, même s’ils ne sont pas les seuls, je ne pense pas que l’on puisse dire que le seul dénominateur commun c’est l’immigration, Tout d’abord, il n’est pas si commun que ça et ensuite parce qu’il y a d’autres thématiques communes. On pourrait prendre en exemple la défense aussi, car là aussi il y a des initiatives intéressantes. Le groupe de combat de Visegrád n’est pas forcément développé mais a le mérite d’exister. Cela donne un signal positif, du fait que ces quatre pays sont capables de mener à bien une initiative dans un domaine aussi symbolique et aussi sensible que la défense. »

Solidarité centreuropéenne mais pas de modèle polono-hongrois pour la Tchéquie ni pour la Slovaquie

Lors du récent sommet du groupe de Visegrád à l’occasion de ce 30ème anniversaire la semaine dernière, le président tchèque Miloš Zeman a tenu à rappeler que la Pologne et la Hongrie faisaient face « à des attaques infondées ». Pourquoi la République tchèque est-elle solidaire de ces deux Etats qui font figurent de fauteurs de troubles au sein de l’Union européenne ?

« Miloš Zeman n’en est ni à son premier ni à son dernier écart concernant la politique étrangère de la République tchèque. On pourrait citer d’autres prises de positions par rapport à la Russie, par rapport à la Chine, donc le fait qu’il montre une forme de mansuétude à l’égard de la Hongrie et de la Pologne, ce n’est pas étonnant. Cependant, cela ne représente par forcément l’opinion majoritaire de la classe politique tchèque. »

« Ce qui est plus significatif, c’est que le Premier ministre, c’est à dire la figure politiquement plus représentative et plus puissante que le Président de la République dans le cadre des institutions tchèques, a montré lui aussi de manière assez répétée son amitié pour Viktor Orbán. On a vu qu’il a fait front commun avec lui contre l’idée de propulser Frans Timmermans au poste de président de la Commission européenne. Après, il faut rappeler qu’Andrej Babiš est le maître de l'ambiguïté en matière européenne, car c’est aussi lui qui a envoyé Věra Jourová à la Commission européenne, qui est la bête noire de Viktor Orbán et son gouvernement. D’ailleurs, avant les élections de 2019, les députés européens pour le parti ANO ont voté pour le rapport Sargentini, rapport qui effectivement est à la base des actions que mène l’Union européenne en ce qui concerne l’Etat de droit en Hongrie. »

Viktor Orbán et Andrej Babiš,  photo: Archives de Viktor Orbán

« Les choses sont donc beaucoup plus floues. Je dirais que la ligne tchèque est d’essayer de ne pas être assimilé et de bien se distinguer de ce qui se passe en Hongrie et en Pologne, de ne pas rentrer dans ce discours de guerre culturelle, conservatrice entre l’Europe Centrale et le reste de l’Union tout en maintenant une forme de solidarité centreuropéenne et de se servir de cette alliance quand ça l’arrange. Là encore, c’est aussi la position d’Andrej Babiš, je pense que dans la classe politique tchèque il y a peu de personnalités politiques qui ont l’envie de mettre en place en République tchèque une sorte de modèle polono-hongrois - de même pour la Slovaquie. Ce sont des pays qui ont des cultures politiques différentes. Je vois une vraie différence entre la Pologne et la Hongrie d’un côté, et la République tchèque et la Slovaquie de l’autre. Par ailleurs, la ligne du gouvernement polonais actuel est certes majoritaire, puisqu’il a été confirmé à nouveau aux élections d’une courte tête, mais rien ne dit que cette ligne politique et cette volonté de donner au groupe de Visegrád un contenu idéologique conservateur eurosceptique soit quelque chose de durable dans la vie politique polonaise. C’est plus discutable en Hongrie vue la faiblesse quand même assez incroyable de l’opposition hongroise. On voit donc que là aussi il y a des différences, et que par exemple quand les maires des capitales des pays de Visegrád se sont rencontrés et ont adopté une déclaration, on est aux antipodes de ce que signerait Viktor Orbán ou Jarosław Kaczyński. »

Est-ce que parmi les autres formats dans lesquels le groupe de Visegrád pourrait s’inclure il y aurait selon vous cette Initiative des trois mers qui rassemble entre autre les pays baltiques, les pays de la Mer noire ainsi que ceux de l’Adriatique ?

Un sommet de l’Initiative des trois mers en 2018,  photo: Administration of the President of the Republic of Bulgaria,  CC BY 2.5

« Tout dépend de ce qu’on attend de cette initiative, si c’est une initiative qui se limite à des questions économiques, notamment d'infrastructures et qui améliore la qualité des transports sur un axe plutôt nord-sud pour compléter les axes qu'on est en train de construire, c’est une bonne chose. D’ailleurs, même la Commission européenne a assisté à des réunions de cette initiative, donc si c’est ça, je pense que c’est très bien. Ce format peut s'avérer utile et pertinent. Le soupçon qui entoure cette initiative portée par la Pologne du gouvernement actuel, c’est que ce soit plus que ça dans l’esprit polonais. Historiquement par rapport à l’entre-deux-guerres et aux initiatives que la Pologne du maréchal Józef Piłsudski a pu porter, cela a provoqué quelques réserves au sein de Visegrád. »

« La République tchèque n’a pas vraiment été jusqu'ici très emballée par cette initiative, et est très prudente sur ce sujet. Donc si c’est une initiative qui cherche d’une certaine manière à constituer un bloc qui se penserait en alternative au couple franco-allemand soit carrément à l’Union européenne, là évidemment, il y a des lignes rouges qui apparaissent tout de suite. De la même manière, si ça doit devenir quelque chose qui va se télescoper avec les initiatives chinoises du type nouvelles routes de la soie et devenir un vecteur de l’influence chinoise au sein de l’Union européenne, là aussi ll faudra faire attention. Mais encore une fois, cela reste une initiative pour le moment assez vague et les rencontres qui ont eu lieu vont plutôt dans le sens de la première alternative, c’est à dire une coopération plutôt économique qui se fait en bonne intelligence avec la Commission européenne. L’Allemagne a elle aussi montré son intérêt pour cette initiative. Il faut donc être vigilant mais il n’y a pas pour l’instant un réel danger. »