Aristide Tarnagda : « Ce qui se passe au Congo est innommable ! »

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D’abord comédien, Aristide Tarnagda se lance très vite dans l’écriture. Né en 1983 à Ouagadougou, il suit une formation de sociologue pour finalement se tourner vers sa passion, le théâtre. Il l’auteur de Façons d’aimer ou encore de la pièce Exil 4 mise en scène par Eva Doumbia et présentée à la Comédie Française en 2007. Depuis 2014, il dirige le festival Les Récréâtrales, le noyau central de l’activité théâtrale au Burkina Faso. Il présentait sa nouvelle pièce Musika à l’édition 2016 du festival Afrique en création à Prague. Sélectionnée pour le prix RFI 2015, la pièce d’Aristide Tarnagda, Musika met en lumière la situation désastreuse que subit la population congolaise depuis des décennies pour le contrôle des minerais et précisément du coltan, élément indispensable à la fabrication des téléphones portables. L’auteur qui ne se pense pas ‘engagé’ mais plutôt comme un poète déclare dans une interview en 2013 que le dramaturge ivoirien Koffi Kawhulé lui a donné la force d’écrire, il a expliqué pourquoi au micro de Radio Prague.

Aristide Tarnagda, photo: Site officiel du festival Afrique en création
« Je crois que dans toutes choses, dans la vie, vous rencontrez quelqu’un qui par les mots, même les plus simples, vous donne la force de continuer ou de ne pas continuer. Et Koffi ça a été ça, le fait que moi ‘je balbutie par rapport à certaines cultures’, que je ne fasse pas confiance à mon écriture. Lui, arrive, auteur confirmé et me dit : ‘Tu es un auteur, tu peux écrire’. Il m’a donné confiance, il m’a ouvert le chemin afin que je puisse me dire : ‘Tu peux aussi devenir écrivain, tu peux prendre la parole.’ Ce sont ces mots rassurants, donnant de la confiance, qui m’ont donnés cette force. Dans un pays où pour discuter, pour parler, ça demeure un mythe. Où tu as l’impression que ce quelqu’un (écrivain) doit avoir dix mille cerveaux. Et quand, j’ai vu cet homme devant moi en toute simplicité, qui admire presque ce que j’écris. Voilà, c’est toute force-là qu’il m’a donnée. »

Pensez-vous que le théâtre burkinabé a une écriture spécifique, traite de sujets en particulier ?

« Je crois que tout théâtre, de n’importe quelle géographie, a une spécificité car la source d’inspiration vient d’un lieu spécifique. Le théâtre burkinabé parle d’abord et s’enracine d’abord de là où nous vivons. De cette terre rouge, de ce pays où le courant se coupe, où il n’y a pas d’eau, où les gens sont extrêmement gentils et extrêmement politiques. C’est le Burkinabé, je ne sais pas le définir ! Il a forcément son visage maintenant, je crois que c’est aux autres de le voir. C’est difficile de se regarder soi-même et je pense que les autres sentent et voient la particularité de mon théâtre. Je le vois car je regarde les autres. On existe parce que les autres existent donc on a une particularité. On fait du théâtre dans des cours, en plein air, dans un pays où le gouvernement n’intéresse pas les gens, ça te développe forcément une identité. »

Quelle est la place du théâtre dans la vie culturelle au Burkina Faso ?

« J’ai envie de dire que le théâtre a une place centrale parce que c’est un carré fou pour les autres arts. C’est-à-dire que normalement la danse nous appelle mais nous, on appelle très fréquemment la danse. La musique appelle le théâtre mais nous, on appelle fréquemment la musique. Rarement le cinéma nous appelle mais nous appelons beaucoup le cinéma, ou alors le cinéma vient chercher des comédiens. On est un peu le poumon dans le paysage culturel du Burkina. Moi je travaillais beaucoup avec des musiciens quand j’étais en 2013 à Avignon, il n’y avait qu’un seul acteur dans ma pièce, le reste c’étaient des musiciens. Je pense que le théâtre rassemble et fédère les autres artistes. »

Est-ce qu’on peut dire que vous êtes un auteur engagé avec cette pièce : ‘Musika’ ?

« Je préfère un théâtre engageant. Je m’engage pour quoi, contre quoi, contre qui, je ne sais pas. En tout cas, j’expose cette situation qui me semble complètement inhumaine et anachronique sur un plateau de théâtre pour que chacun de nous réfléchisse à comment se sortir de cette situation. Que chacun de nous se sente responsable de ce qui se passe au Congo. Nous sommes quand même victimes de beaucoup de choses. L’Afrique est victime de préjugés. Je pense qu’à un moment donné, les gens ont intégré, même les Africains eux-mêmes, que nous sommes condamnés aux guerres et à la sauvagerie. Personne ne fait de lien entre cette guerre-là et puis le capitalisme, la vie de consommation que nous menons. Donc moi, en tant que poète, ce qui me semblait intéressant, c’était de tisser des liens entre ces sauvageries, ces guerres, ces viols qui se font en Afrique. Et puis, la façon de vivre aujourd’hui. Le fait que l’on peut avoir dix mille portables, tablettes etc... Cela a des conséquences sur des vies à dix mille kilomètres de chez soi. Donc que l’on soit africain ou d’ailleurs, la faute ne revient pas aux Occidentaux mais Musika c’est écrit pour dire : ‘Attention, notre façon d’être face au monde est importante, plus que notre façon d’avoir’. Car c’est notre façon d’avoir qui nuit à notre façon d’être. Ce qui fait qu’aujourd’hui des gens sont réduits, sont chosifiés. Ce qui se passe au Congo est innommable. Vraiment, je me demande, s’il y a des mots pour le dire. C’est pour cela que j’ai tenu à travailler avec des Congolais sur cette pièce parce qu’ils ne font pas du théâtre, ils vont simplement dire les choses. Ça dure depuis l’indépendance du pays. Pour revenir à la question de l’engagement, si c’est cela être engagé alors oui mais je pense que faire du théâtre, c’est, s’engager tout court. Soigner des gens, c’est, s’engager, tout devrait être dans ce sens-là. »

Donc que l’on soit africain ou d’ailleurs, la faute ne revient pas aux Occidentaux mais Musika c’est écrit pour dire : ‘Attention, notre façon d’être face au monde est importante, plus que notre façon d’avoir’.

C’est un accomplissement d’être représenté à l’étranger ?

« J’en suis heureux, j’ai quelque part une fierté de pouvoir être joué à l’étranger mais j’en suis plus heureux que fier. Car de plus en plus, nous sommes connus pas nous-mêmes. Je parle de l’Afrique, du Burkina, c’est une parole c’est la même que j’envoie et je dis aux autres me voilà, regardez-moi tel que je suis. Car on déconstruit les clichés et les images qui sont construits depuis très longtemps car nous n’étions pas là, notre parole n’était pas invitée, n’était pas véhiculée, ne voyageait pas. Donc, de ce point de vue, j’en suis heureux. Je parle de mon pays, de ce que l’on fait et de ce que l’on voudrait être. Je me définis. On ne me définit plus par rapport à ma place dans le monde, par rapport à ce que je suis dans le monde, à qui je devrais être. De ce point de vue, c’est très important parce que le problème des choses que nous vivons au quotidien c’est que l’on se méconnait. C’est une volonté politique justement, que le peuple, je parle du ‘peuple’, ne se connaisse pas, ne se rencontre pas. Et que finalement on ne se dise : ‘Il est homme, il vit, c’est un être humain tout court’. Le fait d’être présent, de circuler dans la ville montre bien qu’il y a des frontières. Les frontières sont faites pour nous empêcher de nous rencontrer. Le fait que je puisse arriver là, parler aux gens, manger la nourriture d’ici. C’est un accomplissement, que ma poésie puisse être entendue et partagée, c’est très important. »

Avez-vous actuellement des projets d’écriture ?

Photo: Trees ForTheFuture, CC BY 2.0 Generic
« J’ai un projet en cours, c’est une commande qui m’est faite par le metteur en scène franco-ivoirien, Moïse Touré, ‘Afrique 2147 et si l’Afrique disparaissait ?’. Il avait fait un projet, il y a une dizaine d’années sur ‘L’Afrique 2147’ parce que l’ONU avait prédit que l’Afrique commencerait à se développer à partir de 2147. C’est vraiment une phrase scandaleuse que de dire : ‘En fait, vous allez commencer à bien vivre en 2147 !’. Donc là, rebelote pour une deuxième étape de ce projet avec une question : ‘Et si l’Afrique disparaissait ?’. Donc ça c’est mon projet d’écriture le plus imminent. Après je suis un auteur donc j’ai forcément deux, trois projets. Je viens d’en finir un sur Thomas Sankara qui s’appelle ‘La patience des mots’ qui va être lu le 20 juillet à Avignon dans le cadre du cycle de lectures. »