Bébés bilingues : un projet de recherche inédit à Prague sur le développement langagier
Comment les bébés acquièrent-ils la ou les langue(s) se leurs parents ? Savent-ils, dès l’âge de quatre mois, reconnaître un dialecte ? Comment change le babillage d’un enfant bilingue quand il communique avec l’un ou l’autre parent ? A Prague, la psycholinguiste franco-tchèque Nikola Paillereau mène, avec son équipe internationale, une des rares études à ce sujet, dans le cadre d’un projet de recherche exceptionnel qui se poursuivra encore pendant trois ans et pour lequel et cherche des familles bilingues participantes. Nikola Paillereau, que le magazine Forbes a classée l’année dernière parmi les 24 chercheuses tchèques les plus inspirantes, a accueilli Radio Prague Int. dans son laboratoire LemonLab (Language and Emotion Lab).
« Je suis enseignante chercheuse à l’Université Charles de Prague et en même temps à l’Institut de psychologie de l’Académie des Sciences. En tant que psycholinguiste, je m’intéresse surtout à la manière dont les bébés acquièrent la langue ou les langues dans la toute petite enfance. »
Vous avez fait vos études en France. Pourquoi la France? Comment a commencé votre carrière scientifique ?
« Tout a commencé au lycée franco-tchèque de Plzeň, où j’ai développé une passion pour le français. Je voulais essayer de poursuivre mes études en France. En même temps, à l’époque, j’ai rencontré mon futur ex-mari qui est français. Il a donc été encore plus facile pour moi de déménager en France. Je me suis inscrite à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle pour faire d’abord des études en linguistique. Ensuite, en master, je me suis spécialisée en phonétique et j’ai continué après avec la thèse. Je suis devenue enseignante puis chercheuse au sein du laboratoire de phonétique et phonologie, justement à Paris 3. J’ai fait mon post-doc dans des laboratoires d’excellence en France, à Paris 3, mais aussi à l’Université Lumière Lyon. Ensuite, j’ai déménagé en Tchéquie. A Prague, je continue à travailler avec des laboratoires internationaux et avec des universités en France, mais également en Allemagne et en Italie, par exemple avec l’Université de Padoue où mes collègues étudient aussi l’acquisition du langage chez des bébés. »
Etre bilingue apporte de gros avantages
Pourquoi donc le bilinguisme chez les jeunes enfants, vous intéresse tant ?
« Je trouve ce sujet passionnant ! Il se trouve que pendant la première année de la vie, on apprend énormément... Même si le bébé ne parle pas encore, en perception, donc par l’écoute, il apprend tellement de choses que lorsqu’il a douze mois, il devient un écouteur natif de la langue. »
« J’aime bien faire de la recherche fondamentale, mais aussi la recherche appliquée. Mon projet précédent a consisté à développer des outils de dépistage de troubles du langage. C’était très important pour moi de pouvoir aider les enfants qui présentent des troubles à les dépister et leur apporter de l’aide le plus rapidement possible. Le projet actuel me tient à cœur également. Moi-même, je suis franco-tchèque et puis j’ai une fille qui, elle, est née à Paris, mais qui vit en Tchéquie. Elle est bilingue, même trilingue maintenant. Cela peut paraître étonnant, mais il faut se rendre compte que la moitié de la population mondiale sont des bilingues ! Il ne faut pas oublier cette population. Or la plupart des projets de recherche sont focalisés sur les monolingues, y compris dans mon domaine, donc dans la recherche sur le développement langagier des tout-petits. En ce qui concerne par exemple des outils de dépistage des troubles langagiers, il faut justement développer des outils spécifiquement destinés aux personnes bilingues. »
J’ai l’impression que dans l’esprit des gens, le bilinguisme est plutôt perçu comme un atout. Est-ce qu’il a aussi des inconvénients ?
« Etre bilingue apporte de gros avantages. Il peut y avoir des inconvénients dans le sens où, quand on parle plusieurs langues, ce qui nous arrive souvent, c’est aussi le code-switching. Par exemple, quand je parle en tchèque, il y a plein de mots français qui viennent. Du coup, je suis peut-être un peu moins fluide, plus lente, parfois, à m’exprimer. Sinon, apprendre d’autres langues vaut certainement le coup ! Cela affecte énormément nos capacités cognitives. On est beaucoup plus flexible : certaines études ont montré que les enfants bilingues passent beaucoup plus facilement d’une tâche à l’autre. Ils sont plus empathiques et très attentifs à des différences très fines dans les langues. »
Pourriez-vous dire un peu plus sur votre projet de recherche ?
« C’est un projet de recherche qui se focalise donc sur le développement langagier des bébés entre quatre mois et un an. Notre objectif est d’établir la norme. C’est-à-dire de regarder comment les enfants qui ont un développement normal acquièrent la langue maternelle ou les langues maternelles, dans le cas des enfants bilingues. Le projet est financé par l’Etat tchèque et prévu pour cinq ans, ce qui est plutôt exceptionnel, car généralement, les projets financés par l’Etat durent trois ans. Cela nous donne beaucoup de temps pour pouvoir suivre les enfants que nous recevons régulièrement, avec leurs parents, au laboratoire. Ensuite, on se sert de l’outil de dépistage des troubles langagiers que j’ai développé. On donne aux familles des questionnaires où les parents répondent et disent quels sont les mots que leurs enfants produisent et comprennent. Ainsi, nous suivons les enfants jusqu’à l’âge de 18 mois, pour pouvoir après relier tout cela et dire comment le langage se développe chez les enfants typiques monolingues et bilingues. »
Quelles sont les familles avec lesquelles vous travaillez ? Sont-elles essentiellement anglophones ou francophones ou autres ? Ou alors a langue n’a pas d’importance ?
« Dans le cas des familles bilingues, nous avons forcément le tchèque, ainsi qu’une autre langue : le français, l’anglais, l’allemand, ainsi que d’autres langues, mais il y a une condition : on ne veut pas que cette deuxième langue fasse une opposition entre les voyelles brèves et les voyelles longues, telle que nous la connaissons en tchèque – par exemple dans les mots ‘pas’ et ‘pás’. Cette opposition n’existe pas dans beaucoup de langues. Justement, on veut voir comment les enfants monolingues apprennent cette opposition vocalique et comment elle est apprise par les enfants bilingues qui, dans leur deuxième langue, n’ont pas cette opposition. Est-ce que, du coup, ça va les impacter dans l’acquisition de ce contraste précis ? Est-ce qu’ils vont être retardés ? On veut voir comment cela se passe exactement. »
Stimuli auditifs et économiseur d’écran
« Vous voyez ici la chambre où on teste les enfants. C’est une cabine avec une chaise et un ordinateur. Le parent s’assoit et met l’enfant sur ses genoux. Celui-ci écoute des stimuli auditifs. Donc, ça veut dire qu’il écoute des sons ou des phrases. En même temps, il regarde l’écran devant lui, sur lequel on passe un économiseur d’écran. C’est quelque chose qui plaît énormément aux bébés et qui nous permet de les tenir au calme pendant une dizaine de minutes. »
[Nikola Paillereau nous fait écouter l’expérience sur la discrimination des voyelles et sur la différence entre le tchèque standard et le dialecte d’Ostrava]
« A quatre mois, l’enfant ne comprend pas du tout ce qui est dit, il ne comprend pas les mots, mais il est déjà très sensible à ces différences-là, notamment aux différences de rythme du langage. »
Voyez-vous tout de suite les réactions de son cerveau à l’ordinateur?
« On voit les réactions du cerveau à l’ordinateur, mais c’est impossible de les analyser tout de suite. Pour interpréter les résultats, il faut avoir beaucoup d’enfants et faire la moyenne de tout cela. Ce n’est qu’après que les données font sens. On ne peut pas interpréter les résultats au niveau individuel, dire par exemple qu’un enfant a du retard par rapport aux autres. »
« Il faut savoir aussi qu’il n’est pas possible de tester tous les enfants : il y en a qui pleurent quand ils viennent au laboratoire, qui ne sont pas contents… Nous avons jusqu’à présent testé à peu près 70 enfants monolingues. Parmi eux, nous espérons obtenir un échantillon final de 50 enfants dont nous pourrons analyser les données. »
Dans quelle langue babille-t-il ?
« Le projet est encore plus complexe : nous utilisons non seulement les méthodes de la neuro-imagerie, mais aussi une méthode comportementale. C’est-à-dire qu’on donne aux parents des dictaphones. Ils les enregistrent tous les mois, à partir de 7 mois d’âge, le babillage de leur enfant. Ce qui est intéressant, c’est d’observer à partir de quel moment on peut identifier dans le babillage les traces de différentes langues. Il existe très peu d’études à ce sujet. »
Quelles sont les questions que les parents d’enfants bilingues se posent fréquemment, qui les préoccupent ?
« La question qu’ils se posent le plus fréquemment est de savoir si leur enfant ne sera pas confus. Je réponds que non. Effectivement quand les enfants apprennent le vocabulaire, ils ont tendance à beaucoup mélanger les mots. C’est tout à fait normal parce que l’enfant prend ce qu’il a à sa disposition. Son but principal c’est de communiquer. »
On dit souvent qu’il faut que chaque parent parle sa langue avec l’enfant, est-ce que c’est vrai ?
« C’est une méthode très ancienne, elle a été développée il y a plus de cent ans. Les parents pensent que c’est la seule méthode qui existe, ou alors que c’est la meilleure méthode qui existe. Mais en fait ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup d’autres méthodes qui peuvent fonctionner tout aussi bien. Si on veut que l’enfant apprenne les deux langues de manière efficace, il faut qu’il ait suffisamment d’input linguistique en termes de quantité, mais aussi de qualité. Donc ça veut dire par exemple que si l’enfant passe la plupart du temps avec sa mère qui lui parle en tchèque, il est tout à fait envisageable que pendant le week-end, toute la famille parle uniquement la langue du père. Il ne faut pas non plus penser qu’il suffit de mettre l’enfant devant la télé. Pour apprendre, il faut avoir un interlocuteur ou plutôt plusieurs interlocuteurs différents. Il y a aussi des méthodes un peu rigolotes : certaines familles se disent par exemple qu’au premier étage de leur maison, elles vont parler une langue et au deuxième étage une autre langue. Les méthodes qui existent sont diverses et variées ! »
Comment est-ce que les familles peuvent participer à votre projet ?
« Dans le projet, nous avons déjà suffisamment d’enfants monolingues, mais pour trouver des familles bilingues, c’est un peu plus compliqué. Nous avons à peu près la moitié du nombre que l’on voudrait avoir. Donc on cherche effectivement des familles bilingues qui parlent le tchèque et une autre langue. Toutes les informations sont publiées sur notre site Internet. Pour les familles qui participent aux expériences, nous avons mis en place un programme spécial. On les invite chez nous pour des débats autour du développement langagier et psychomoteur de leur enfant. Mais on fait aussi des exercices pratiques avec les enfants : du yoga, des pilates… Il y a aussi beaucoup de femmes enceintes qui viennent parce qu’elles peuvent s’inscrire au programme pendant leur grossesse et commencer ensuite à venir lorsque leur enfant a quatre mois. Toutes les familles bilingues qui souhaitent participer au projets sont les bienvenues dans notre laboratoire. »






