Lucie Slavíková-Boucher : « Le bilinguisme est un projet à deux »

Lucie Slavíková Boucher, foto: autorka

Londres, Bruxelles, Genève, Berlin, Zürich, Baltimore… voilà quelques-unes des quinze villes où fonctionnent les Ecoles tchèques sans frontières, des écoles un peu particulières qui permettent aux enfants tchèques vivant à l’étranger de rester en contact avec la langue et la culture de leur pays d’origine. Les enfants âgés de 18 mois à 15 ans se rencontrent une ou plusieurs fois par semaine, surtout les week-ends, pour des cours et d’autres activités assurés par des bénévoles érudits. L’invitée de ce magazine, Lucie Slavíková-Boucher, a lancé, en 2007, la première école tchèque à Paris. Lucie, 44 ans, est médecin. C’est aussi une femme déterminée. Elle nous parle de son expérience de mère de deux enfants bilingues…

Lucie Slavíková-Boucher,  photo: Barbora Kmentová
Lucie Slavíková-Boucher, vous vivez à Paris depuis vingt ans. A l’époque, vous êtes arrivée en France en tant qu’étudiante en médecine, n’est-ce pas ?

« Tout à fait. Je pense que j’étais une des premières boursières du gouvernement français pour la sixième année de médecine. J’ai connu mon mari français à Prague, juste avant d’aller à Paris. Après avoir passé une année en France, je suis revenue terminer mes études à Prague. Nous nous sommes ensuite installés en France. J’ai mis quand même douze ans à obtenir l’équivalence de mon diplôme tchèque… »

Ce n’était pas décourageant ?

« C’était totalement décourageant ! (rires) Mais comme je ne savais rien faire d’autre, il a bien fallu que je me débrouille. Progressivement, j’ai commencé à travailler comme médecin ce que je fais toujours, à mi-temps. »

Quelle est votre spécialisation ?

« Je suis radiologue dans un hôpital public. Parallèlement, je m’occupe de l’école, ce qui est presque un travail à temps plein. »

Votre famille d’origine, est-elle francophone ou francophile ?

Photo: Ecoles tchèques sans frontières
« Plutôt francophile. Mon grand-père était chirurgien. Il a fait des études à Prague, avant la guerre. Il a fait aussi un stage à Paris. Il a toujours bien parlé français. C’est peut-être lui qui m’a donné le goût du français. J’ai appris cette langue au lycée, tout simplement, parce que ça me paraissait intéressant. »

Vous avez deux enfants. Quel âge ont-ils ?

« Dix-sept et treize ans. Ils sont bilingues parce qu’ils n’ont pas eu le choix dans leur vie. Cela me tenait beaucoup à cœur qu’ils parlent tchèque. Comme nous avons eu l’opportunité de vivre pendant une année aux Etats-Unis, quand ils étaient plus jeunes, du coup, le grand est trilingue. »

Quand vos enfants sont nés, que saviez-vous sur le bilinguisme ?

« Avec mon mari, nous avons beaucoup étudié cette problématique. Au tout début, j’ai pensé que c’était quelque chose de naturel, qu’ils allaient automatiquement parler tchèque, puisque je suis Tchèque. Au fil du temps et en lisant des ouvrages scientifiques, je me suis aperçue que c’était plus compliqué que cela… Il faut être très systématique, il faut tenir toujours la même ligne, respecter les mêmes règles. C’est plus une discipline de soi-même, du parent. Lorsque l’enfant voit que les règles sont bien définies, il les accepte et ça ne le dérange pas. C’est cette approche systématique qui constitue la principale difficulté de l’éducation bilingue : il faut parler systématiquement sa langue avec l’enfant. Alors cette problématique s’est avérée assez complexe, mais j’y suis arrivée, parce que je suis têtue. (rires) »

Aujourd’hui, vos enfants sont donc totalement bilingues ?

Photo: Ecoles tchèques sans frontières
« Je pense que le bilinguisme total n’existe pas, il y a toujours une certaine prépondérance d’une des deux langues. Oui, ils utilisent le tchèque facilement, ils écrivent, lisent et surtout, cela les amuse de lire en tchèque. Cela veut dire que la langue est acquise de façon profonde. »

Vous dites qu’ils écrivent – c’est vous qui leur avez appris à écrire ? Vous leur avez enseigné le tchèque chez vous ?

« Oui. Et ils n’ont pas du tout adoré. Ma fille encore n’est pas tout à fait sortie de l’affaire. En France, elle est maintenant en quatrième et il lui reste encore deux ans de scolarité tchèque obligatoire. Ces deux années, je suis prête à les finir avec elle et elle est à moitié prête à les finir avec moi… Mais elle le fera. Effectivement, j’ai enseigné le tchèque à mes enfants et de cette expérience est née l’idée de créer les écoles tchèques et de confier l’enseignement à des professionnels. »

Il paraît qu’il existe des périodes différentes dans une éducation bilingue. Par exemple celle où l’enfant refuse de parler la deuxième langue. Vous lui posez la question en tchèque et il vous répond en français…

Photo: Ecoles tchèques sans frontières
« De toute façon, les enfants essaient toujours de prendre la voie la plus facile, parce qu’ils sont paresseux. Quand on les laisse faire, cela tue, à long terme, le bilinguisme : le vocabulaire des enfants s’appauvrit et ils ne peuvent pas apprendre réellement. En effet, il y a des étapes à franchir : à un moment donné, l’enfant peut totalement se refuser à parler. Il ne répond jamais dans la langue en question, mais au moins il l’entend. Cela peut prendre des années. Si on tient bon, si on continue à lui parler, un jour, il va quand même finir par répondre. Chez mes enfants, cela a duré jusqu’à l’âge de dix ans. A cet âge-là, ils ont compris que cela pouvait servir à quelque chose. Ils ont commencé à se sentir un peu spéciaux, différents des autres, à ressentir leur bilinguisme comme un avantage. Vers l’âge de quinze, seize ans, ils peuvent même trouver cela sexy. Mais avant dix ans, c’est plus la lutte qu’autre chose. »

Les couples mixtes que vous connaissez, sont-ils nombreux à renoncer à l’éducation bilingue ?

« Je ne dirais pas qu’ils renoncent, mais ils sont nombreux à éduquer leur enfants ‘à moitié.’ Ils espèrent que la deuxième moitié se fera un peu toute seule, mais c’est une erreur. Rien ne se fera tout seul. Mais, pour défendre ceux qui le font à moitié, j’avoue que c’est vraiment difficile. Il est difficile d’être aussi systématique, de ne jamais s’écarter du chemin de l’unique langue, de l’expliquer à l’entourage, de traduire tout le temps à son conjoint, à la belle-famille qui, souvent, ne comprend pas pourquoi l’enfant devrait apprendre une langue minoritaire comme le tchèque. Si c’était l’anglais, d’accord, tout le monde pense que c’est un avantage. Mais le tchèque… ? »

Arrive-t-il souvent que cette éducation crée des problèmes au sein du couple ?

« Je pense que c’est la raison pour laquelle certains parents ne le font pas complètement. Si le partenaire ne comprend pas la langue, il se sent exclu et cela créée des tensions. Le bilinguisme est un projet à deux. Il faut que le partenaire apprenne la langue en question, qu’il la comprenne. C’est un effort qu’il doit à son conjoint. »

Photo: Ecoles tchèques sans frontières
Votre mari parle-t-il tchèque ?

« Oui. Il ne le parle pas parfaitement, mais il ne comprend pas mal. Mais surtout, il m’a toujours énormément soutenue. »

Certains couples peuvent avoir peur que le fait de parler à l’enfant deux ou même trois langues puisse provoquer des troubles chez celui-ci…

« Le multilinguisme est entouré de beaucoup de mythes. On dit souvent que les enfants peuvent bégayer. Sincèrement, j’ai fait une petite recherche et je n’ai trouvé aucune étude scientifique qui le prouverait. Mon expérience (qui commence à être un peu statistique car je suis beaucoup de couples mixtes avec enfants) me dit que quand c’est bien fait, il n’y a pas de raison pour que l’enfant ait des problèmes. Fréquemment, les petits enfants commencent la phrase dans une langue et la finissent dans une autre. Mais lorsqu’on définit bien les règles de l’éducation bilingue, ils feront le tri. Voilà pourquoi je dis que c’est un projet à deux : il faut que l’enfant voie que le système est bien vécu par tout le monde. Si la langue créée des tensions au sein du couple, l’enfant aura des difficultés… »

Vous trouverez toutes les informations sur les Ecoles tchèques sans frontières (České školy bez hranic) au www.csbh.cz.