« Chaque film de Karel Zeman est comme un objet de musée à exposer »

Photo: Miloš Turek

Au moment des fêtes de Noël, les petits Tchèques ont d’ordinaire l’occasion de voir ou revoir à la télévision les traditionnels contes de fée filmés, comme le classique Trois noisettes pour Cendrillon. D’autres films typiques sont souvent rediffusés à cette époque, comme par exemple ceux du pionnier de l’animation tchèque, Karel Zeman, souvent surnommé, le « Méliès tchèque ». Un musée dédié à son œuvre cinématographique a ouvert ses portes à l’automne dernier. Les fêtes de Noël sont donc l’occasion d’aller soit le visiter, soit de (re)plonger dans l’univers fantastique de ses films. Retour dans cette émission sur la vie et l’œuvre de Karel Zeman, notamment avec sa fille Ludmila Zemanová, elle-même illustratrice et animatrice.

'Voyage dans la préhistoire'
Qui, étant petit, n’a pas rêvé au moins une fois de remonter le temps et de se retrouver à l’époque des dinosaures ? Brontosaures, tricératops et autres ptérodactyles ont fasciné des générations d’enfants et donné lieu à de nombreux récits dont Jurassic Park, blockbuster américain à succès, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Bien avant Spielberg et les effets spéciaux réalisés grâce à l’informatique, en Tchécoslovaquie, Karel Zeman faisait revivre le monde des géants de la préhistoire. En 1955, il réalise un des ses films culte, le « Voyage dans la préhistoire », où un groupe de quatre jeunes garçons part à l’aventure à la découverte des dinosaures. Aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, Josef Lukáš qui interprétait Petr dans le film se souvient :

'Voyage dans la préhistoire'
« Ils m’ont choisi un peu par hasard. Certains des jeunes acteurs avaient déjà joué dans des films, comme Petr Hermann qui joue Toník. Karel Zeman l’a choisi. Mais il cherchait encore deux autres garçons. J’étais en 3è à l’époque. Les assistants de réalisation sont arrivés, ont observé les gamins. Pour le premier essai caméra, on m’a dit : assieds-toi, un tigre va sauter de la fenêtre. Il fallait jouer la surprise…Alors qu’en réalité, nous n’avons jamais vu d’animal. On nous disait juste : un animal approche, il vole au-dessus de vous…Et il fallait jouer tout cela. La seule chose ‘réelle’, c’était le stégosaure, fabriqué en papier mâché, de taille réelle, installé derrière les ateliers de Barrandov. »

Karel Zeman, photo: Musée Karel Zeman
Avant de tourner à Barrandov, les grands studios de cinéma de Prague, Karel Zeman a fait ses armes dans l’animation à Zlín. Né en 1910, Karel Zeman est lié au nom d’une autre grande figure tchécoslovaque de la première moitié du XXe siècle : Baťa, le roi de la chaussure, pour lequel il travaille à Zlín, en réalisant des films publicitaire animés. Remarqué par le réalisateur Elmar Klos, celui-ci l’invite à le rejoindre au studio de cinéma Barrandov où commence sa véritable carrière dans l’animation. Son premier court-métrage est même primé en 1946 au festival de Cannes. Un an plus tard, sa fille, Ludmila voit le jour. Quels sont les souvenirs de celle qui fut une petite fille grandissant auprès d’un père qui a fait rêver tant d’enfants ?

Ludmila avec son père, photo: Musée Karel Zeman
« Je dois dire que c’était comme au paradis. Je suis née en 1947, à l’époque où il n’y avait pas la télévision. J’avais un avantage certain : nous habitions à cinq minutes des studios. Donc, à trois ans, j’y allais déjà toute seule. La projectionniste de mon père me faisait toujours entrer pour voir des films. Elle me disait : ‘viens voir Blanche-Neige et les sept nains’ ! Donc j’ai vu des films que les autres enfants ne pouvaient pas voir. Les studios étaient un vrai paradis. »

'L’invention diabolique'
Si Karel Zeman va puiser son inspiration dans la préhistoire, il va également chercher dans la littérature les sujets de ses films. Et notamment chez un auteur amplement traduit en tchèque et qui a connu un succès tout aussi important en pays tchèques que dans sa patrie d’origine : Jules Verne. Ses récits futuristes sont une matière inépuisable pour Karel Zeman qui adapte ainsi le roman peu connu de Jules Verne « Face au drapeau », sous le titre « L’invention diabolique ». Riche en trucages de toutes sortes, le film original rend hommage au monde de Jules Verne en réutilisant aussi les gravures d’origines du roman, réalisées par Edouard Riou.

Au pied du Pont Charles, sur l’île de Kampa, se trouve depuis l’automne un musée consacrée entièrement à l’œuvre cinématographique de Karel Zeman. Jakub Fabel, graphiste, un des auteurs du projet, présente justement la salle consacrée au film « L’invention diabolique » :

Photo: Miloš Turek
« Le musée est en constante évolution, il change au fur et à mesure de la visite et on passe de film en film. Chaque partie de l’exposition a été réalisée selon le monde d’un film en particulier. Là, où nous avons pu reconstituer un trucage, nous l’avons fait. Ici, nous sommes dans la pièce consacrée à ‘L’invention diabolique’ où nous avons reconstitué le grand sous-marin du film et également la machine qui actionne le plus petit sous-marin qui a des pattes de canard : les enfants peuvent la faire fonctionner. Vous pouvez essayer de la faire tourner. »

Photo: Miloš Turek
« Ici nous avons une autre partie interactive avec un jeu pour les enfants : une machine volante, également tirée de ‘L’invention diabolique’ où ils peuvent s’asseoir, faire bouger les ailes, mais aussi faire tourner le paysage en fond d’écran. C’est comme si on volait au milieu des dirigeables, dans les nuages, avant de revenir au sol. »

A l’origine de ce projet, deux fans inconditionnels de l’univers de Karel Zeman qui souhaitaient sortir une intégrale de ses films. Au final, une rencontre : avec Ludmila Zemanová, et un musée donc, tandis que les films doivent sortir peu à peu à partir de la fin de l’année 2012, en version numérique et restaurée. Ludmila Zemanová se souvient de sa réaction, lorsqu’on lui a présenté le projet :

Ludmila Zemanová, photo: Šárka Ševčíková, ČRo
« J’ai trouvé que c’était une excellente idée. Je voyage dans le monde entier avec mes livres et partout, ils connaissent mon père et ses films. On me demandait souvent, pourquoi il n’existe pas de musée. Récemment, j’étais au Danemark à une conférence autour de Hans Christian Andersen. Il a un musée comme celui-ci, dans le même environnement et les gens m’ont à nouveau dit : pourquoi n’y a-t-il rien d’équivalent sur le travail de ton père ? Il a un univers similaire. Donc quand l’idée du musée m’a été présentée, je me suis dit que ce serait un cadeau inestimable pour les enfants. »

Pour monter l’ensemble du projet, Ondřej Beránek, cinéaste et son collègue Jakub Fabel ont donc énormément communiqué avec Ludmila Zemanová à travers l’Océan atlantique puisque celle-ci vit au Canada. Mais pas seulement. Ondřej Beránek :

Ondřej Beránek, photo: ČT24
« Concrètement, nous avons commencé par regarder à nouveau et plusieurs fois tous les films de Karel Zeman, d’abord avec nos propres enfants qui les ont beaucoup aimés. Ensuite nous en avons parlé pendant des heures avec madame Zemanová, par Skype. A partir de là, nous avons commencé à réfléchir à la manière de transmettre ces informations aux gens, à ce que nous trouvions génial dans cette œuvre. C’est ainsi que nous avons conçu tout le musée en février de cette année. Quand je regarde en arrière, 90% de notre idée de départ ont été conservés et ont été réalisés. »

Tonalités sombres des murs, sons étouffés qui rappellent ceux d’une respiration sous-marine. Dès l’entrée, le musée plonge le visiteur dans une atmosphère de mystère et d’aventure. Ondřej Beránek, détaille quelques éléments de l’exposition et la manière dont celle-ci a été conçue :

Photo: Miloš Turek
« Les écrans sont un des éléments principaux de communication : on y voit des courts films de 2-3 minutes qui passent en boucle et qui expliquent les méthodes de tournage. Sinon, nous avons aussi tourné des séquences avec des témoins de l’époque qui ont évoqué leurs souvenirs de leur travail avec Karel Zeman. Il y a également de nombreuses reconstitutions de scènes de films qui montrent les procédés utilisés. »

Roi de l’invention et de l’illusion, Karel Zeman invente des panneaux géants qu’il ajoute aux prises de vue normales, grâce auxquels il masque par exemple une église réelle par l’image d’un volcan. Mais il est avant tout un maître dans le mélange de toutes les techniques possibles : découpage, maquettes, marionnettes, qui lui permettent de recréer un monde à cheval entre réel et fantastique. Certaines de clés de ces trucages sont dévoilées et reconstituées pour le public du musée. Jakub Fabel :

'Le baron de Crac', photo: Musée Karel Zeman
« Nous arrivons dans la partie du musée consacrée au film ‘Le baron de Crac’ : sur les murs, on peut voir comme tout le film est décortiqué, depuis les méthodes de base jusqu’aux plus belles scènes de trucages. Cette pièce sert d’atelier de cinéma qui va être en constant changement : nous allons changer au fur et à mesure les déguisements qui servent de coulisses. C’est un endroit où les gens peuvent essayer eux-mêmes les trucages de Karel Zeman, filmer le tout et ensuite voir le résultat chez eux ! »

Le musée est centré essentiellement sur trois grands films de Karel Zeman : « Le voyage dans la préhistoire », « L’invention diabolique » et « Le baron de Crac » (ou baron de Münchhausen). La fin du musée balaye en une salle tout le reste de la création de Karel Zeman. Car au-delà des films des trois grands films d’animation qui sont le socle de son œuvre, Karel Zeman est également à l’origine de nombreux autres courts-métrages : « Les aventures de Sindbad le marin » et d’autres courts-métrages inspirés des Mille et une nuits, « Le dirigeable volé », « L’apprenti sorcier », et bien d’autres.

'Le dirigeable volé'
Aujourd’hui encore, Karel Zeman est un nom connu à l’étranger, notamment au Japon où il est admiré par de nombreux fans aujourd’hui encore. Jakub Fabel détaille ce qui pour lui, distingue la création de Karel Zeman :

« Le caractère exceptionnel de Karel Zeman réside dans sa capacité à donner une âme à son travail et dans le fait qu’il s’est concentré sur le côté artistique et plastique des choses. Il est également atemporel parce qu’il était totalement apolitique et réussissait à insuffler un côté humain à ses films. C’est pour cette raison que ses films continuent à fonctionner aujourd’hui. A l’heure actuelle, plus la technologie est importante dans les films, plus ceux-ci se vident. Lui est parvenu à faire des films de bonne qualité en évitant les erreurs des créateurs d’aujourd’hui qui se concentrent avant tout sur la technique et non pas le fond des choses. Karel Zeman, lui, s’intéressait au message de son film. »

Son comparse Ondřej Beránek précise encore :

Photo: Musée Karel Zeman
« Je pense qu’à côté de cela, il avait aussi un approche incroyable des enfants et savait voir dans l’âme des enfants. Les films comportent toujours des valeurs de base appliquées dans ces histoires et ces contes qui peuvent avoir une grande influence sur les enfants. »

C’est tout ce monde magique que le musée Karel Zeman à Prague s’efforce de retransmettre aujourd’hui. Animation, interactivité, découverte. Tout est fait au musée pour susciter l’imagination que ce soit celle des adultes qui n’ont pas oublié leurs jeunes années, ou celle des enfants, aujourd’hui sans doute plus habitués aux ordinateurs et à la 3D réaliste plutôt qu’à la 3D fabriquée avec trois bouts de ficelle. Et pourtant, pour Ludmila Zemanová, même la jeune génération peut se retrouver dans les films de Karel Zeman, et ce, en dépit de l’évolution des technologies depuis. Il suffit de savoir apprécier les belles choses :

'Sur la comète'
« Mon père disait toujours – et je suis d’accord avec lui – que quand une œuvre d’art est bonne, elle ne vieillit pas. Elle a toujours des choses à dire aux gens. L’art de qualité raconte toujours des choses. Donc je ne pense pas que ses films vieilliront jamais, même si la technique est différente, mais les idées, l’humour, le travail artistique sont originaux et ont du sens. Comme l’a dit un Anglais à propos de mon père, chacun de ses films est comme un objet de musée à exposer. Je pense que c’est ainsi que le voient les jeunes gens. D’ailleurs ceux qui ont monté ce musée sont des jeunes, ils ont dans les 30 ans. Ils sont nés bien après l’époque où mon père a créé ses films. Et pourtant ils étaient tellement enthousiastes ! »

A noter que les films de Karel Zeman ont commencé à sortir en DVD en décembre.

www.muzeumkarlazemana.cz