Cinéma : KaprKód, vie et œuvre d’un compositeur amphibie

'KaprKód'

Auditeur fidèle de Radio Prague Int., vous pensiez tout savoir sur la musique tchèque, et pourtant le nom de Jan Kapr ne vous dit rien ? C’est normal : lauréat du prix Staline devenu critique indésirable du parti communiste, ce compositeur tchèque avait été évincé de la scène musicale. Mais Lucie Králová l’a sorti de l’oubli avec un film biographique musical, sonore et visuel.

Récompensé du prix du meilleur film tchèque au festival international du film documentaire Ji.hlava 2022, KaprKód est un film à la croisée des genres. Présentant la vie et l’œuvre du compositeur tchèque Jan Kapr (1914-1988), ce film peut s’avérer un peu déroutant même pour les spectateurs musiciens dans l’âme. La réalisatrice Lucie Králová décrit le parti-pris de cette biographie à la forme tout sauf classique :

« KaprKód est un opéra documentaire : il est pensé comme une expérience visuelle, un accès à l’univers de Jan Kapr, qui filmait de drôles d’archives de sa vie. Nous essayons de coder sa vie à travers cet opéra. Ce film, c’est un peu comme ‘jouer à l’opéra’ : l’excellent Orchestre philharmonique de Brno qui y joue des mises en scène stylisées, et les chanteurs d’opéra chantent l’histoire de Kapr. Et pour terminer la composition, il y a les films 8 mm originaux tournés par Kapr. C’est un film hybride : un peu opéra, un peu théâtre, un peu concert, un peu film, c’est tout cela à la fois. »

Précisons que la bande originale associe la musique de Jan Kapr ainsi que celle composée pour le film par Petra Šuško, le tout interprété et mis en scène par le Chœur philharmonique tchèque de Brno sous la direction du chef de chœur Petr Fiala – d’ailleurs autrefois élève de Jan Kapr.

Pour public averti

Un film biographique à la forme inhabituelle qui n’a néanmoins pas dérangé le critique musical Boris Klepal, comme il l’a expliqué au micro de la Radio tchèque :

Boris Klepal | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

« La fonction de l’art, ce n’est vraiment pas de tout dire trivialement à propos d’un sujet donné. Pour avoir ce genre d’informations, on peut consulter le Dictionnaire musical tchèque des personnes et institutions ; c’est disponible en ligne et la vie et l’œuvre de Jan Kapr y sont bien détaillées. Ou bien on peut lire le livre sur Jan Kapr écrit par Jindřiška Bártová, qui apparaît d’ailleurs dans le film KaprKód. Donc pourquoi attendre du film qu’il raconte que Jan Kapr est né telle année à tel endroit, et qu’il a été influencé par untel et untelle ? Ce n’est pas à ça que servent les films. »

Pour ceux qui apprécient l’art, mais aiment également les dates et autres informations factuelles, faisons toutefois un petit tour du côté de ce Dictionnaire musical tchèque des personnes et institutions, à l’entrée ‘Jan Kapr’. Né en 1914 à Prague, dans une famille de musiciens, Jan Kapr montre des talents pour la musique dès l’enfance. Mais c’est la gymnastique qui est sa première passion. Il se consacre intensément aux agrès ; néanmoins, en 1930, lors d’un entraînement aux anneaux, ceux-ci se brisent et Jan Kapr tombe sur le dos. Une chute qui le rend inapte à la gymnastique et qui constituera un handicap à vie…

Jan Kapr | Photo: MFDF Jihlava

De l’art ou des faits ?

A 16 ans, Jan Kapr se tourne alors vers la musique et étudie la composition au Conservatoire de Prague. Entre 1939 et 1946, Kapr travaille comme directeur musical pour la Radio tchécoslovaque à Prague. Son talent de compositeur attire l’attention : en 1948, son scherzo symphonique Maratón remporte la médaille olympique au concours de composition de Londres.

En 1945, Jan Kapr adhère au parti communiste et, après le coup d’Etat de février 1948, il consacre son œuvre au nouveau régime socialiste. Il a écrit plus de 60 chants de propagande, dont « En terre soviétique ». Il séjourne à Moscou, où il travaille sur la musique du film Nouvelle Tchécoslovaquie, pour laquelle il reçoit le prix Staline 1951.

Outre la composition, Jan Kapr est également critique musical et journaliste, et il occupe diverses fonctions dans des journaux, maisons d’édition musicale et organismes officiels.

Un enthousiasme douché

'KaprKód' | Photo: MFDF Jihlava

En 1953, sa vie et son engagement prennent un tournant fondamental. Après la mort de Staline et de Gottwald, Jan Kapr cesse de s’engager politiquement et socialement. Il demande la révocation de son adhésion au parti communiste, ce qui ne lui est pas accordé, sous prétexte qu’un lauréat du prix Staline ne peut pas rendre sa carte du parti. Il se retire alors de la vie publique. C’est une période au cours de laquelle il compose des œuvres de nature plus intime, puis des symphonies.

Entre 1961 et 1970, Jan Kapr enseigne à l’Académie Janáček des arts musicaux, à Brno. C’est là que Petr Fiala – le chef de chœur précédemment mentionné – suit ses cours.

Des œuvres pas tout à fait avant-gardistes, mais parfois très progressives

A partir des années 1960, il commence à développer une technique de chiffrage créant une forme rythmique différente du motif de base, et ayant recours à la musique aléatoire ainsi qu’à des composantes vocales sans paroles, un peu à la manière du Sprechgesang. Dans les années 1960 aussi, il reçoit plusieurs récompenses nationales et internationales.

En 1968, nouveau tournant : alors qu’il terminait son travail sur la partition de sa Symphonie n° 7, les troupes du pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie. Jan Kapr répond en publiant une lettre ouverte à Dmitri Chostakovitch et en rendant son prix Staline à l’ambassade soviétique. Une prise de position qui lui a coûté cher, comme l’explique le critique Boris Klepal :

« Cela lui a pris un peu de temps, mais comme beaucoup, il a ouvert les yeux en 1968, et a pris position contre l’occupation soviétique. Cela lui a d’ailleurs coûté sa carrière. »

Muet comme une carpe… ou presque

En effet, après cette lettre, Jan Kapr est totalement réduit au silence pendant la période de « normalisation » : exclu du parti communiste, il n’est plus autorisé à enseigner et ses œuvres ne peuvent être jouées – du moins en Tchécoslovaquie, comme l’explique la compositrice de la bande originale du film KaprKód Petra Šuško :

'KaprKód' | Photo: MFDF Jihlava

« Il savait profiter intelligemment du système, car alors qu’il était encore fonctionnaire et président de l’Union des compositeurs, il profitait de voyages organisés autorisés en Europe de l’Ouest pour nouer des liens, qu’il entretenait par la suite. Ainsi, même alors que ses œuvres n’étaient plus jouées en Tchécoslovaquie, il utilisait ses contacts étrangers pour que ses œuvres soient jouées à l’étranger – où il était ainsi populaire. »

Malgré sa mise à l’écart dans son propre pays, Jan Kapr continue à composer dans la solitude de son appartement pragois. Sa dernière œuvre est le Concerto en mi-sol pour piano et orchestre (1985), écrit en mémoire du pianiste soviétique Emil Gilels. Il décède en 1988.

La réalisatrice Lucie Králová revient sur ce qui lui semblait particulièrement intéressant dans la vie du compositeur – et sur la façon dont le documentaire KaprKód a vu le jour :

« Jan Kapr est un compositeur complètement oublié, qui a été effacé de la mémoire officielle. Peu le connaissent. Sa fille vit dans l’appartement de Vinohrady où lui-même vivait. S’y trouvent également des archives conséquentes, mais laissées telles quelles : des caisses de lettres, de bandes magnétiques, et environ six heures de film 8 mm. Avec le librettiste Jiří Adámek et la compositrice Petra Šuško, nous avons dû pomper toute l’histoire, recomposer la vie de Jan Kapr à partir de ces caisses ! »

Un personnage ambivalent

« Jan Kapr était une personnalité ambivalente, et l’un des auteurs tchèques de chansons de propagande les plus prolifiques. Il a connu une métamorphose dans sa vie : de personnalité éminente de la propagande, il est devenu dissident en 1968, lorsqu’il a écrit une lettre de protestation au [compositeur russe] Dmitri Chostakovitch. Mais ce n’est pas tellement ce qui m’intéressait, car je pense que ce genre d’histoires est assez connu – et la vie de Jan Kapr n’est qu’une variation de ces histoires de métamorphoses de communistes convaincus d’après-guerre. Ce qui m’intéressait, c’était ce qu’il a laissé, notamment par le biais de ses films, qui étaient bien filmés, avec d’excellentes scènes parfois jouées et très drôles. D’un seul coup, j’ai vu comme une aventure le fait d’essayer de comprendre une personne morte depuis longtemps, en 1988, à travers les empreintes qu’elle avait laissées. Un travail d’archéologue, en quelque sorte. »

Lucie Králová en tournant le film 'Kaprkód' | Photo: Petr Vondráček

Sans débiter de dates, mais avec des images et des sons, le film de Lucie Králová présente chronologiquement la vie personnelle et professionnelle de Jan Kapr. On y découvre un homme drôle, qui aime se mettre en scène dans des films amateurs muets en 8 mm, et prendre du bon temps, comme le précise Boris Klepal :

« Il ressort de ce film que Jan Kapr était un vrai Narcisse, qu’il était heureux de vivre et qu’il appréciait toutes sortes de jouissances physiques. »

« Ce film m’a plu parce qu’il évite non seulement le format habituel et cliché de ‘têtes qui parlent’, mais aussi l’adoration d’une personnalité, qui est je pense le fléau de la musique tchèque – et, peut-être, de l’art tchèque et du monde artistique tchèque en général. Evidemment, Jan Kapr n’incite pas à une adoration inconditionnelle, car ses compositions staliniennes ne peuvent être effacées. On ne peut cependant nier ce qu’il a composé par la suite, ni nier qu’il était un compositeur vraiment doué. »

'KaprKód' | Photo: MFDF Jihlava

Parmi les œuvres composées par Jan Kapr au cours des différentes périodes de sa carrière, Lucie Králová a sa favorite :

« De toute l’œuvre de Jan Kapr, la pièce qui me semble exceptionnelle, ce sont les poèmes de Morgenstern qu’il a mis en musique dans une série de poèmes intitulée ‘Guten Morgen, Stern’ et enregistrée en 1972 par le chœur de la radio de Hambourg. Il s’agit du recueil de poèmes Les Chansons du gibet. »

Heureux comme un poisson dans l’eau

'KaprKód' | Photo: MFDF Jihlava

« Je dois dire qu’une des choses qui m’ont particulièrement amusées, c’est que dans les petits films qu’il a tournés, ce compositeur dont le nom de famille signifie ‘carpe’ était sans arrêt en train de se baigner dans la rivière. Et en plus, il est du signe des Poissons ! Comme moi, d’ailleurs, et comme le librettiste Jiří Adámek ainsi que le fantastique chef de chœur du Chœur philharmonique tchèque de Brno Petr Fiala. L’une des pièces de la série des poèmes de Morgenstern s’appelle ‘Chant nocturne des poissons’ ; elle joue avec différents sons de clapotis et autres bruitages de poissons, que nous utilisons nous aussi dans le film. »

KaprKód est donc un film biographique à la qualité sonore et visuelle telle qu’il mérite d’être visionné sur grand écran plutôt que sur celui de votre ordinateur. En espérant que le prix reçu à Ji.hlava lui permette de se trouver une place dans la programmation des salles de cinéma… car comme Lucie Králová l’a expliqué lors de la cérémonie de remise des prix, ce documentaire à la forme éloignée des productions grand public n’a pour l’instant aucune distribution d’assurée.

'Kaprkód' | Photo: MFDF Jihlava
Auteurs: Anaïs Raimbault , Saša Michailidis , Renáta Spisarová-Kotík , Hana Slívová
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