Environnement : mais qui a bien pu empoisonner la rivière Bečva ?

La catastrophe de la rivière Bečva, photo: Lenka Kratochvílová, ČRo

Un tronçon de quarante kilomètres pollués, près de quarante tonnes de poisson tués. Il s’agit là du bilan de l’une des pires catastrophes environnementales de ces dix dernières années en République tchèque : la contamination au cyanure de la rivière Bečva en Moravie. Près de quatre mois après les faits, les experts se veulent rassurants quant au retour de la vie dans la rivière, mais l’enquête policière, elle, piétine. Retour sur une investigation au long cours.

La rivière Bečva,  photo: Jakub Troníček,  ČRo

Dimanche 20 septembre 2020. Des poissons morts flottant à la surface, une mystérieuse substance polluant la rivière… Les habitants de la région de Zlín ne se doutaient alors peut-être pas que le début d’un drame écologique était en train de se jouer sous leurs yeux. Pourtant, dès le lendemain, c’était la mobilisation. Les pompiers tentaient de stopper la substance, les pêcheurs prélevaient les animaux morts et les autorités locales alertaient la population : défense absolue d’entrer en contact avec l’eau de la rivière.

La Télévision tchèque avait alors rencontré des pêcheurs en plein nettoyage :

« C’est une telle catastrophe ! On n’avait jamais vu ça avant – enfin je ne m’en souviens pas … On a fait dix kilomètres, et on n’a trouvé que quelques poissons vivants. Sinon, tous les autres sont morts, empoisonnés. »

La catastrophe de la rivière Bečva,  photo: Lenka Kratochvílová,  ČRo

Au fil des jours, la situation se précise. Le 24 septembre, l’Inspection tchèque de l’environnement publie le résultat de ses analyses : l’eau de la rivière a été contaminée par du cyanure. Le bilan également s’alourdit pour finalement atteindre quarante tonnes. Quarante tonnes de poisson morts.

Le 28 septembre, l’enquête progresse et les policiers affirment avoir découvert le canal par lequel le cyanure s’est déversé dans la rivière. L’étau se resserre autour des quelques entreprises qui utilisent ce canal. Si l’une d’entre elles est désignée responsable, les fautifs encourent jusqu’à six mois de prison, une forte amende et la fermeture de l’usine.

Une affaire qui devient politique

Le 1er octobre, le ministre de l’Environnement, Richard Brabec, prend la parole lors d’une conférence de presse :

Richard Brabec,  photo: Archives du Gouvernement tchèque

« L’enquête se resserre autour du complexe de Tesla Rožnov, plus précisément autour du canal qui relie le complexe à la Bečva. Il mesure de 13 à 14 kilomètres de long, et, selon nos informations, plusieurs entreprises y manipulent des cyanures. »

L’affaire prend alors une tournure politique. Parmi les usines suspectées, l’usine DEZA, une filiale du groupe Agrofert dont le Premier ministre Andrej Babiš est toujours accusé d’être le propriétaire.

Interpellé au Parlement par des députés de l’opposition, Babiš évite les questions, et répond par l’insulte :

DEZA,  photo: Miroslav Volek,  CC BY 2.0

« Monsieur le député, vous avez délibérément répandu des mensonges fabriqués selon lesquels la catastrophe a été causée par DEZA. C'est un mensonge, bien sûr. Il s’agit d'une action de diffamation, d’une invention. Faites mesurer votre QI parce que vos questions ne méritent même pas de réponse. »

Visiblement à cran, Andrej Babiš a dans la foulée traité le journal Deník Referendum, qui a publié plusieurs enquêtes sur le sujet, de « pire fosse d’aisances journalistique existante qui ment ».

Le quotidien avait notamment révélé que, le jour de la catastrophe, l’usine DEZA avait eu un problème technique et qu’un mélange inconnu s’était échappé. Le porte-parole du groupe Agrofert, Karel Hanzelka, avait alors dû répondre :

Photo: Michaela Danelová,  ČRo

« Nous pouvons confirmer qu'un événement opérationnel s'est produit, mais nous contestons la date de l'accident. Un mélange de soude et d'hydrate de chaux a débordé. Aucune de ces substances n'est toxique, elles ne peuvent donc pas avoir provoqué d'intoxication chez les poissons. »

Malgré les dénégations de l’entreprise, les journalistes et la police continuent d’enquêter. Jakub Troníček, journaliste à la Radio tchèque, revenait, en fin d’année, sur les déclarations du porte-parole d’Agrofert :

Jakub Troníček,  photo: ČRo Plus

« Appeler cela ‘un événement opérationnel’ est vraiment un euphémisme. En cas de fuite de plus de 10 mètres cubes de n’importe quelle substance, il s'agit d'un accident. D’ailleurs, l'Inspection tchèque de l'environnement a clairement déclaré que DEZA n'aurait pas dû garder cet événement secret et que c'était une erreur de ne pas le signaler. »

Toujours selon Jakub Troníček, malgré les révélations, de nombreuses questions persistent. Il est d’autant plus difficile de discerner le vrai du faux que les dirigeants de l’usine se contredisent parfois entre deux déclarations. Les experts devront déterminer la toxicité du mélange et retracer son parcours dans la nature.

Alors qu’ils devaient rendre leur copie le 20 décembre, les enquêteurs ont demandé un délai supplémentaire afin d’étoffer leur rapport. Depuis le 20 septembre, la Bečva a été polluée à deux nouvelles reprises.

La rivière Bečva,  photo: Radim Holiš,  CC BY-SA 3.0

Malgré tout, les dernières analyses de l’eau contaminée menées par les autorités locales et environnementales tendent à montrer que la vie pourra se reconstruire puisque certains poissons, en général plus jeunes, ont survécu. Ils pointent aussi la dilution des produits toxiques à la faveur des pluies intenses de l’automne. Le processus sera toutefois long et la rivière ne retrouvera pas son état habituel avant plusieurs années.

Bien que le flou sur les responsabilités demeure, les événements de l’automne 2020 sont déjà considérés comme la pire catastrophe écologique depuis dix ans en République tchèque. Outre les pêcheurs inquiets pour leur santé, de nombreux citoyens demandent des comptes et des réponses aux autorités. Une pétition rassemble désormais plus de 16 000 signataires. Les auteurs réclament davantage de transparence et souhaitent interroger les autorités locales et le gouvernement sur leur gestion de la crise. Ils craignent que le Premier ministre, potentiellement en situation de conflit d’intérêts, ne fasse obstruction à l’enquête et à la vérité.

Le rapport sur l’accident est donc d’ores et déjà très attendu, et il ne fait aucun doute que les remous judicaires, environnementaux et politiques ne sont pas près de retomber.

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