Harcèlement de dissidents : trois anciens membres de la StB condamnés en appel par la justice tchèque

Vladimír Novotný et Milan Kopinec

La Cour d’appel municipale de Prague a confirmé jeudi les peines de deux ans avec sursis infligées à trois anciens membres de la police secrète communiste tchécoslovaque, la StB, accusés d’avoir, au début des années 1980, contraint par un harcèlement persistant la famille Hybler à émigrer à l’étranger. Milan Kopinec, Vladimír Novotný et Karel Vykypěl ont été reconnus coupables d’abus de pouvoir. Les trois hommes ont toujours nié les faits. Le jugement est désormais définitif.

Le président de la Cour d’appel, Tomáš Kubovec, a souligné qu’après plus de quarante ans, cela n’avait « aucun sens d’imposer une peine répressive ». Selon lui, il s’agit avant tout d’« une condamnation morale du comportement des accusés ». Le tribunal a également précisé dans le jugement la part de responsabilité de chacun.

Le départ en 1982,  photo: Archives d'Ivanka Lefeuvre

D’après l’acte d’accusation, les trois agents avaient pour mission de pousser les signataires de la Charte 77, Martin Hybler et Ivanka Hyblerová , à quitter le pays. Martin Hybler a été convoqué à de multiples interrogatoires, humilié et menacé de prison ou d’un « accident ». Le domicile du couple a fait l’objet de fouilles répétées, tandis qu’Ivanka Hyblerová était surveillée et empêchée d’exercer un emploi correspondant à sa qualification universitaire. Sous la pression, les époux et leurs trois jeunes enfants ont fini par quitter la Tchécoslovaquie en 1982 en direction de la France.

La famille Hybler surveillée par la StB | Photo: Archives de l’ABS

Les accusés ont rejeté toute responsabilité tout au long du procès, affirmant que la famille Hybler était partie volontairement et dénonçant une application du « principe de culpabilité collective ». Ils peuvent encore se pourvoir en cassation devant la Cour suprême.

La Cour d’appel a également examiné la demande d’indemnisation déposée par Ivanka Lefeuvre (ex-Hyblerová), qui réclamait environ 850 000 couronnes pour les pertes financières liées à l’exil et une compensation morale non chiffrée. Les juges l’ont renvoyée vers une procédure civile, estimant la demande matérielle prescrite.

« Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont fait subir à une famille avec trois enfants »

Ivanka Lefeuvre | Photo: Michaela Danelová,  iROZHLAS.cz

Ivanka Lefeuvre, qui vit toujours en France mais qui était présente jeudi à Prague, s’est dite satisfaite du jugement : « Cela fait plus de quarante ans, je n’ai jamais espéré que ces hommes aillent en prison, et je ne le souhaiterais pas. Mais ils ont eu tout le temps de réfléchir à leurs actes et de montrer des remords. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont fait subir à une famille avec trois enfants », a-t-elle déclaré à l’agence de presse ČTK.

František Kincl,  Alois Lorenc et Karel Vykypěl devant le tribunal en 1992 | Photo: Stanislav Peška,  ČTK

Karel Vykypěl, devenu plus tard chef du contre-espionnage, avait déjà été condamné au début des années 1990, avec l’ancien ministre de l’Intérieur František Kincl et le dernier chef en date de la StB, Alojz Lorenc, pour avoir organisé la mise à l’écart et le harcèlement de nombreux dissidents dans les années 1980.

Cette stratégie de harcèlement avait notamment été codifiée dans le cadre de l’opération Asanace (Assainissement), organisée par le régime communiste via les services de la StB.

Mieux vaut tard que jamais - l’État tchèque s’efforce également ces derniers temps de réparer les injustices financières liées à cette époque où Prague était sous le joug de Moscou : en 2024, les retraites d’anciens dissidents – très basses à cause du manque d’annuités ou des emplois peu qualifiés qu’ils ont dû occuper, ont été réévaluées, tandis que celles d’anciens apparatchiks du régime – et notamment de fonctionnaires de la StB – ont été revues à la baisse.

Ce jugement est l'occasion pour RPI de rediffuser l'entretien réalisé avec Ivanka Lefeuvre en 2014, lors de la publication de son journal intime relatif à cette époque et intitulé Migrace 1982.