« Il est contre-productif d'ignorer ostensiblement le groupe de Visegrad »

Photo: Elekes Andor, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Immigration, Etat de droit, vaccins… Ce sont quelques uns des récents sujets de discorde entre les pays de l’Ouest de l’Europe, dont la France, et les pays du groupe de Visegrad, dont la République tchèque. Le politologue Lukáš Macek connaît bien ces deux pays pour être né dans l’un et être installé depuis de nombreuses années à Dijon, où il dirige l’antenne locale de Sciences-Po. L’Europe centrale est-elle incomprise par la France et les autres pays fondateurs de l’Union européenne ? C’est la première question posée à Lukáš Macek :

« Il y a beaucoup de méconnaissance mutuelle, c’est à dire que les Centre-européens ont aussi souvent des idées caricaturales et fausses de l’Europe occidentale ou de certains pays, l’Europe occidentale n’étant pas non plus un monolithe. Donc oui, je pense qu’il y a un énorme travail de connaissance mutuelle à faire, mais je pense aussi qu’on a fait beaucoup de progrès. »

« Vous me demandez mon sentiment de Centre-européen vivant en France : j’ai vécu ça en tant qu’étudiant dans les années 1990 et si je compare ce que j’ai pu entendre des perceptions françaises sur l’Europe centrale à l’époque avec ce que j’entends aujourd’hui, je ne peux que constater de manière positive le long chemin parcouru. »

Photo: European Union 2017

« Il peut y avoir des retours en arrière mais beaucoup de choses se sont passées, au niveau politique le plus élevé également, avec par exemple les discours du président français à l’université de Cracovie ou du chef de la diplomatie française à Prague. Ce sont des discours clairs qui cherchent à dépasser cette incompréhension. Ce que l’on peut regretter est que ce genre de discours n’a pas assez été entendu dans les années 2000, notamment en 2004 autour de l’élargissement de l’UE, qui selon moi a été une opportunité politique assez largement ratée. On a manqué de discours politique fort sur la réunification de l’Europe autour des valeurs comme la liberté et l’égalité entre Etats européens. Je pense qu’on paye aujourd’hui ce déficit de discours politique, à la fois à l’Est et à l’Ouest, par la montée des populismes et de l’euroscepticisme. »

Pour un pays comme la France, ou comme l’Allemagne, la bonne stratégie est-elle d’approcher ces pays du groupe de Visegrad (V4) de manière séparée et non pas en bloc ?

« Je pense que la bonne recette est de varier les formats. De ce point de vue là, il ne faut pas ostensiblement ignorer le V4, ce qui serait perçu comme de l’arrogance ou une volonté de diviser. Mais rien n’empêche de voir ces pays dans d’autres contextes. D’ailleurs, d’autres formats existent déjà : depuis très longtemps, l’Allemagne et la France ont le triangle de Weimar pour échanger avec la Pologne. Là encore, comme sur le V4, on pourrait dire beaucoup de choses sur les limites de cet exercice, néanmoins c’est un format qui existe et qui devrait peut-être être utilisé davantage. »

Photo: Ministère des Affaires étrangères de la Pologne

« Si on veut parler aux Tchèques et aux Slovaques, on a ce qu’on appelle le format de Slavkov – Austerliz – et le président Macron l’a utilisé lors de premiers déplacements pour rencontrer la République tchèque, la Slovaquie et l’Autriche afin de contourner d’une certaine manière la Hongrie et la Pologne. »

« Surtout, l’Union européenne reste le format de base pour les 27, avec à l’intérieur des configurations différentes, qui peuvent être parfois thématiques également. Par exemple la Tchéquie a beaucoup de choses à se dire avec la France sur le nucléaire ou la Pologne avec la France a beaucoup de choses à se dire à propos de la PAC, donc rien n’empêche d’avoir un dialogue pragmatique autour d’un sujet précis. »

« Je pense qu’une volonté de jouer contre le V4, une structure légère non institutionnalisée, serait contre-productive. Ce serait lui donner une importance qu’il n’a pas. Il faut parler à ces pays, les rencontrer dans des formats différents – le V4 en est un parmi d’autres. Du point de vue de ces pays d’Europe centrale c’est la même chose : je pense que c’est très bien pour les Tchéques d’avoir le V4 mais c’est aussi très bien de ne pas avoir que le V4 : d’avoir aussi l’UE, d’autres formats comme Slavkov et d’autres dialogues stratégiques avec l’Allemagne, la France, etc. »