Jan Skacel : Ce que le vin sait de nous

Jan Skacel

« Je considère Jan Skacel comme le poète le plus remarquable, le plus authentique et le plus mûr de tous ceux qui soient apparus dans la "nouvelle vague" de la poésie tchèque. Ce n'est que lorsqu'il fut homme et poète déjà adultes, qu'il ouvrit la bouche pour son premier vers... » Voilà ce qu’écrivait, en 1967, le professeur Vaclav Cerny à propos de Jan Skacel. Ce poète est né en Moravie, le pays du vin, et le vin était souvent aussi le thème de sa poésie. Il a intitulé un de ses recueils « Ce que le vin sait de nous ».

Je ne veux pas qu'un dieu quelconque me gratifie.

J'ai le mien depuis longtemps,

à mon propre usage et pour ma rectitude.

Et pour l'humilité dont j'ai besoin.

Il arrive parfois que l'âme humaine pue

comme un chien mouillé.

Je ne blasphème pas. Je veux seulement

que la douleur soit douleur

et qu'une larme soit larme.


Jan Skacel était un homme qui ne voulait pas tricher. Il était trop fier pour jouer avec le lecteur, pour inventer des métaphores brillantes. Il était aussi un homme ferme. La fermeté et la densité sont également les traits typiques de sa poésie. Souvent, il réduisait ses poèmes à quelques vers, une idée, une impression comme s'il était inspiré par les poètes japonais, qui, eux aussi, savaient dire le maximum avec le minimum de paroles. « C'est un poète tout à fait inaccessible à la mode artistique, se méfiant des volte-face, ses passions sont d'ordre sentimental et moral et non esthétiques, » a remarqué Vaclav Cerny et a formulé cette prévision qui allait se réaliser : « il mûrira toujours davantage, et sur chaque marche suivante, gravie sans hâte mais quand il faut et en pleine conscience, il redira la même chose dans un volume ramassé et condensé. » (...)« ...avec Jan Skacel nous voyons arriver à sa maturité un poète dont notre poésie avait besoin depuis l'époque de Orten : un poète du type de Seifert, intransportable, irremplaçable représentant du caractère tchèque de la poésie, celui qui libère quelque chose qu'on peut chanter seulement en s'abreuvant aux sources tchèques et d'une manière que l'on ne trouve que chez nous. Mais cela ne signifie pas que Skacel soit aux gages de Seifert : il le connaît, mais il lui doit peu. (...) Mais il doit le plus, si nous voulons parler de ces prédilections poétiques, à Erben et à Bezruc, à ce monde exprimé dans leurs vers dactyliques-trochaïques au caractère solennel et mystérieux propre à une nationalité tchèque éloquente, mais impénétrable. C'est à ce monde de la campagne et des paysans tchèques - campagne de la Moravie slovaque - aux rapports de ce monde avec la vie, aux proverbes populaires, aux chansons populaires qu'il doit le plus. Et il est extrêmement proche de ceux qui sentent et vivent l'essence nationale et populaire, en même temps collectionneurs et poètes, tel le dernier qui jouissait d'une renommée mondiale, Garcia Lorca. »

Il y a trois grandes tristesses dans ce monde

trois tristesses grandes et personne ne sait

comment éviter ces grandes tristesses

La première tristesse J'ignore où je mourrai

La deuxième tristesse J'ignore à quel moment

Et la dernière J'ignore où je serai dans l'autre monde

C'est ce que raconte la chanson Laissons-le ainsi

Laissons la chanson chanter Saisissons

l'angoisse comme un poignet et entrons.


« Je suis né à Znorovy, et ce village est situé en Moravie et aussi sur le bord de la Morava, je veux dire la rivière Morava. Dans mon enfance, elle inondait au printemps de vastes prés où l'herbe poussait ensuite si haut qu'elle pouvait cacher un cheval. » C'est ainsi que Jan Skacel évoquait la première étape de sa vie. Né le 7 février 1922, dans la famille d'un maître d'école, il passe les cinq premières années de sa vie à Znorovy qui s'incruste profondément dans sa mémoire. « Je retiens de ce village plus que de tout le reste de ma vie », dira-t-il. Il fréquente les lycées de Breclav et de Brno. Bachelier en 1941, il ne travaille que quelques mois comme ouvreur dans un cinéma, avant d'être envoyé aux travaux obligatoires en Autriche. Après la guerre, il étudie à la faculté des lettres à Brno et devient ensuite journaliste dans des revues littéraires. De 1963 à 1969, il est rédacteur en chef de la revue Host do domu (Un invité dans la maison).

Après l'invasion soviétique, les écrits de Skacel sont interdits. Ces livres de poésies « Que reste-t-il de l'ange », « L'heure entre le chien et le loup », « La Tristesse », « Les petites férules » et son recueil de contes « Le onzième cheval blanc » doivent être oubliés. Exclu de la littérature officielle, il accepte sa condition humaine et poétique, mais continue à s'insurger contre la bêtise et la médiocrité et à exprimer par les vers l'amour de son pays, de la nature et de l'homme, continue à chanter l'enfance et les enfants, la douleur et la mort. Ses poèmes ne sont publiés qu'en samizdat et à l'étranger. Ce n'est qu'au début des années 80 que le poète, entré dans la dernière décennie de sa vie, peut de nouveau publier dans son pays et les lecteurs tchèques trouvent chez leurs libraires les recueils « Le millet d'antan », « L'espoir aux ailes de hêtre » et « Celui qui boit du vin dans le noir ». Jan Skacel meurt le 7 novembre 1989, quelques jours seulement avant la Révolution de velours et la chute du régime communiste.

Ce n'est qu'après sa mort qu'on lui décerne le prix Pétrarque et le prix d'Europe centrale.

Quand je perdrai ma voix

non seulement par ma faute

et que tu seras la seule à m'entendre

alors je te dirai

ce que ne dit que le muet

et celui que le silence

avait prévenu.


Grâce aux éditions La Lettre volée de Bruxelles, les amateurs de poésie francophones aujourd'hui ont la possibilité de lire dans leur langue les vers de ce poète. Les vers cités dans cette émission ont été tirés d'un recueil de poèmes intitulé « Ce que le vin sait de nous » traduit du tchèque par Jan Rubes. C'est donc grâce à lui et aux éditions La Lettre volée que les vers de Jan Skacel peuvent briser aujourd'hui la barrière des langues et arriver jusqu'aux oreilles francophones.


Les îles

En mettant la nuit à l'envers

contre notre désir contre notre blessure

sous le ciel étoilé nous déshabillons le noir

Et même si le continent de notre espoir

devait être submergé

et que tout allait disparaître de même qu'un peu de vous

ne désespérons guère

De la mer du temps après nous émergeront

de nouvelles îles pour de nouveaux naufragés.