Jaroslav Hasek et le Brave Soldat Chveik

r_2100x1400_radio_praha.png

"Pour apprécier le surréalisme ricaneur de Hasek, son grotesque et son persiflage allant souvent jusqu'à un provocant non sens, il a fallu que les décennies passent, constate longtemps après la mort du père du brave soldat Chveik l'écrivain tchèque, Frantisek Langer. Il a fallu voir arriver le futurisme et le dadaïsme et surtout ce dernier. Il a fallu qu'intervienne Chveik entre Hasek et nous-mêmes. Dans son personnage, le rire sardonique de Hasek face au monde et son indifférence à l'égard du style ont pris des dimensions monumentales." Bien sûr, Frantisek Langer n'était pas seul à s'intéresser à cet écrivain qui échappait à toute classification. Parmi les hommes de lettres tchèques seul Karel Capek peut se mesurer à la gloire de l'auteur du soldat Chveik qui est aujourd'hui universelle. Il faut dire cependant que l'auteur ici s'éclipse, se cache derrière son personnage. On connaît aujourd'hui mieux le héros du roman que son auteur et on cède parfois à la tentation de confondre les deux et de donner à Hasek les traits du fameux soldat. Ceux qui connaissent davantage la vie de Hasek, savent qu'il y avait certes une certaine ressemblance entre l'auteur et son personnage, mais que Hasek était loin d'être ce personnage fort, cette statue d'optimisme et de bonne volonté, ce monument de l'imbécillité souriante qui savait rendre fous tous ceux qui se croyaient beaucoup plus intelligents. Non ! Jaroslav Hasek n'était pas le brave soldat Chveik. Malgré les apparences, on peut dire qu'il était même très différent...

Essayons de comparer le père et le fils, l'auteur et son personnage. Difficile de cerner ce brave soldat comparé à plusieurs héros célèbres de la littérature mondiale. "Hasek avait créé un personnage qui tenait précisément de Mr. Picwick, du père Ubu, de Panurge et de Sancho Panza, écrit Jean Richard Bloch, mais parfaitement représentatif du petit peuple tchèque. Jean-Richard Bloch n'était pas seul a voir en Chveik une espèce de personnification du peuple tchèque, ce qui est considéré chez nous parfois comme un honneur, parfois comme une offense. Car si Chveik était considéré comme un miroir reflétant le caractère du Tchèque moyen, il y avait de nombreux Tchèques qui refusaient de s'y mirer. De nombreux critiques et de nombreux écrivains reprochaient au personnage d'avoir trop d'aspects négatifs, d'exercer une mauvaise influence et d'affaiblir la morale de la nation. Chveik était pour eux le type de saboteur incarnant, à lui seul, presque tous les traits négatifs de la mentalité nationale. On déplorait sa passivité, son égoïsme, sa faculté d'accommodation et on le considérait comme héritier de l'esprit défaitiste qui avait envahi la Bohême après la bataille de la Montagne blanche et avait marqué, au début du 17ème siècle, la fin de l'indépendance nationale tchèque. A vrai dire, dans toutes ces observations, il y avait une part de vérité mais elle ne pouvaient démontrer qu'une seule chose. Chveik était un personnage trop complexe. Pour le juger et pour le décrire il fallait garder le sang froid, il fallait se débarrasser de beaucoup de préjugés. Ne fallait-il pas voir en lui plus qu'un saboteur et un homme de la rue? N'était-il pas plutôt un petit soldat rusé, capable, grâce à son innocence feinte et sa sottise, supercherie géniale, de combattre la force adverse? De tels personnages sont extrêmement dangereux pour toutes les dictatures. Les nazis, par exemple, le savaient bien. C'est pourquoi ils ont fait à Hasek l'honneur suprême de brûler ses livres avec ceux de grands écrivains et penseurs dont Feuchtwanger, Mann et Zweig. Les moyens utilisés par Chveik pour sortir des situations les plus précaires sont peut-être ceux d'un homme intelligent conscient de ses forces limitées et choisissant tout simplement une stratégie appropriée pour se dégager d'affaire. Quoi de plus naturel? Quoi de plus humain? L'originalité de cette stratégie n'en fait que doubler le prix. Considéré comme un arriéré mental, il est pourtant mobilisé et s'en va-t-en guerre, il est obligé de participer à cette guerre qui doit sauver l'Autriche-Hongrie, ce qui était une tâche perdue d'avance. C'était une guerre absurde et tout le monde s'en rendait compte. Face aux indicateurs de la police, aux médecins, aux officiers, aux fonctionnaires, Chveik remporte des centaines de petites victoires quotidiennes grâce à sa naïveté, son sourire et la bonne volonté qu'il affichait. "C'est un idiot intelligent, estime l'écrivain Ivan Olbracht, peut-être même un idiot génial qui, grâce à sa bonhomie imbécile et rouée en même temps, arrive toujours à prendre le dessus car il serait impossible qu'il ne gagne pas." Max Brod, un des premiers admirateurs de Hasek, va encore plus loin: " On peut admettre, écrit-il, qu'une telle figure traduise de la façon la plus expressive aussi bien ce qu'il touche à la nation elle-même qu'aux tréfonds les plus secrets de l'être humain dans sa globalité ". Selon Brod, l'activité interne tapie dans cette passivité populaire, est en quelque sorte une réserve de forces d'autodéfense. "L'homme est-il bon," se demande-t-il et donne tout de suite la réponse: "Non, cela semble improbable. L'homme est indestructible."

Comparé à ce monument indestructible qu'est le brave soldat Chveik, son auteur Jaroslav Hasek nous apparaît infiniment plus fragile, plus vulnérable. Peut-être qu'il a inventé ce personnage fort pour qu'il serve de bouclier, d'armure à sa vulnérabilité. Peut-être non seulement le brave soldat Chveik, mais toutes les oeuvres humoristiques antérieures, ses contes, ses feuilletons, ses reportages qui se moquent avec tant de vigueur et d'inventivité de ses contemporains devaient protéger son esprit trop sensible contre la stupidité et la brutalité du monde. Le rire est une armes bien puissante quand on sait bien l'utiliser. Mais dans le cas de Jaroslav Hasek, cette arme n'était pas suffisante. C'est pourquoi sans doute, au moment où le soldat Chveik commençait sa carrière internationale, son auteur noyait ses soucis dans l'alcool. Quelle vie, quelle existence curieuse que celle de Jaroslav Hasek ! Né le 30 avril 1883 à Prague, il est attiré d'abord par le métier de droguiste mais bientôt il commence à s'intéresser au journalisme. Il écrit d'innombrables contes et articles humoristiques, sans se fixer à un seul journal. C'est probablement pour garder sa liberté qu'il achète un chenil. Pour ridiculiser la vie politique trop sage et trop vétilleuse en Bohême sous l'empire Autriche-Hongrie, il fond le Parti du progrès modéré qui est une caricature irrésistible de la vie politique tchèque. Il fait preuve d'un talent oratoire exceptionnel, il écrit aussi des pièces de théâtre, il organise avec des amis des manifestations qui seraient qualifiées aujourd'hui de "happenings". Il s'en prend au langage vidé de sens des hommes politiques de son temps, à la bêtise humaine, à l'avarice et au romantisme exagéré de ses contemporains, aux conventions de l'époque. Il travaille dans un magazine consacrée aux animaux "Le Monde des bêtes" et lorsqu'il quitte le magazine pour collaborer avec le journal Ceske slovo (La Parole tchèque), il commente ainsi cette désertion. " Du Monde des bêtes je suis tranquillement passé à la Parole tchèque. J'ai tout simplement remplacé mes bouledogues par un nouveau parti. La seule différence: avant c'était moi qui donnait leurs pâtées aux bouledogues et aux dogues, à présent c'est le nouveau parti qui me nourrit." Mobilisé pendant la guerre, soldat de l'armée autrichienne, il passe chez les Russes et se fait enrôler en 1918 dans l'Armée rouge. Il décrira d'ailleurs cette période dans un recueil de contes. En lisant ce livre, on voit qu'il a su garder son humour, son esprit critique et son originalité même face à cette réalité nouvelle et dans les circonstances bien difficiles. Il rentre en Bohême en 1920 pour rédiger les Aventures du Brave Soldat Chveik. Jaroslav Hasek meurt le 3 janvier 1923 en plein travail sur le quatrième volume de cette épopée rocambolesque qui deviendra bientôt célèbre. Radko Pytlik, son biographe, écrira: "Le bruit courrait que Hasek n'avait rien d'un amuseur mais c'était un mélancolique profond. Son humour apparaissait comme une explosion de fantaisie et de désir de liberté enfoui en son for intérieur. C'est justement pour cette raison, se protéger contre un entourage hostile, qu'il devait garder un masque. Et ce masque n'était autre que la nonchalante vie de bohème et l'humour."