Josef Koudelka : « La mémoire peut être trompeuse, pas une photo »

Josef Koudelka, photo: Štěpánka Budková

Ses photos ont fait le tour du monde et sont devenues le symbole de l’invasion soviétique de Prague en 1968. En à peine une semaine, Josef Koudelka, alors âgé d’une trentaine d’années, a réalisé des milliers de clichés dont, aujourd’hui, 249 sont publiés dans un ouvrage paru en tchèque, français et anglais. Parmi elles, de nombreuses inédites qui plongent le lecteur dans l’atmosphère unique de l’époque. A l’hôtel de ville de Prague, certains de ses clichés sont exposés à partir du 9 août jusqu’au 13 septembre... L’occasion de rencontrer Josef Koudelka, qui évoque ses souvenirs de la nuit de l’invasion.

Josef Koudelka, photo: Štěpánka Budková
« Je revenais juste d’un voyage en Roumanie où je photographiais les Roms, je suis allé dormir, et au beau milieu de la nuit, vers trois heures, le téléphone a sonné. C’était une des mes amies qui m’a dit : les Russes sont ici ! J’ai raccroché en pensant à une blague. Mais elle a rappelé trois fois et elle m’a dit d’ouvrir les fenêtres et d’écouter. Et là, j’ai entendu le bruit régulier des avions. J’ai compris qu’il se passait quelque chose, j’ai pris mes appareils photo et je suis sorti. »

Photo: Štěpánka Budková
Commence alors une semaine intense, pour Josef Koudelka, tout comme pour l’ensemble de la nation, qui croit à une « erreur », s’acharne à essayer de convaincre les soldats soviétiques que tout cela n’est qu’un énorme malentendu. Pendant ce temps-là, Josef Koudelka appuie sur le déclencheur, devant le bâtiment de la radio encerclé par les chars, devant les chars qui descendent la place Venceslas, il saute même sur les tanks et multiplie les points de vue.

L’absence de peur semble jouer en sa faveur comme une protection contre le danger... Josef Koudelka :

« Je n’ai même pas réfléchi... A l’époque, la photo m’intéressait... Et il s’est passé quelque chose dans mon pays, c’était un pays dont j’étais le citoyen, pour moi, il était évident que je devais prendre des photos, je n’ai pas réfléchi. »

Photo: Štěpánka Budková
Tant et si bien qu’au départ, Josef Koudelka ne pensait pas à publier ses photos, et ne le voulait même pas. Tant et si bien qu’elles finiront quand même par être publiées, mais un an plus tard, lors de l’anniversaire de l’invasion. Grâce à l’historienne de la photo Anna Fárová et à Eugene Ostroff, le commissaire de l’Institut Smithson, les films de Koudelka parviennent en secret aux Etats-Unis, où la prestigieuse agence Magnum n’hésite pas : les photos paraîtront dans nombre de magazines, avec pour seule signature : ‘photographe anonyme’, afin de protéger Koudelka et sa famille en Tchécoslovaquie.

Photo: Štěpánka Budková
Quarante ans plus tard, Josef Koudelka est devenu le photographe tchèque le plus connu et le plus reconnu à travers le monde... En se replongeant dans les milliers de clichés de ses archives, pour la confection de son ouvrage Invasion 1968, quels sentiments ont refait surface ? Réponse de Josef Koudelka :

Josef Koudelka, photo: Štěpánka Budková
« Il y a une chose qui est intéressante quand on se plonge ainsi dans le archives : la mémoire peut être trompeuse, mais pas les photographies. Vous pouvez être totalement persuadé qu’un événement s’est déroulé totalement autrement qu’en réalité. »

L’ouvrage Invasion 1968 est sorti en France aux éditions Tana. L’exposition à l’hôtel de ville s’achèvera le 13 septembre. Et quelques autres photographies de Josef Koudelka sont exposées dans le cadre de l’exposition 1945-Libération, 1968, Occupation, qui se déroule jusqu’au 28 septembre, à la salle Manes. Nous aurons l’occasion de revenir sur Josef Koudelka et sur les photos de l’invasion soviétique dans une prochaine rubrique culturelle.