La menace chinoise sur Taïwan au cœur d’une conférence à Prague

Petr Pavel au sommet de European Values

Le think tank tchèque European Values organisait cette semaine à Prague son sommet annuel, avec au centre des débats la menace que fait planer Pékin sur la démocratie taïwanaise.

C’est à nouveau le président de la République qui a inauguré mardi matin cette conférence de deux jours. Il y a deux ans, un pas avait été symboliquement franchi quand Petr Pavel avait ouvert les débats de ce même sommet en présence du ministre taïwanais des Affaires étrangères – une première importante pour Taïwan.

En cette fin d’année 2025, les participants n’ont pu que constater que l’ombre que fait planer le régime de Xi Jinping sur Taipei est toujours plus menaçante.

L’ancien eurodéputé allemand Reinhard Bütikofer copréside la plateforme de dialogue germano-taïwanaise. Selon lui, Prague est un exemple à suivre pour la politique étrangère concernant Taïwan :

Reinhard Bütikofer | Photo: X de Reinhard Bütikofer

« Il est clair que la République tchèque fait figure d’exception positive. C’est un pays en pointe, un pays leader — et cela ne date pas d’hier. Cela remonte à Václav Havel. L’Allemagne, elle, a une histoire différente à cet égard.

Les responsables politiques et économiques allemands ont été, pendant longtemps, fascinés par leurs propres attentes liées à l’accès au vaste marché chinois et aux bénéfices qu’ils pouvaient en tirer. À tel point qu’ils ont longtemps ignoré Taïwan, voire considéré ce sujet comme un obstacle à des relations encore plus fructueuses avec la Chine.

Mais cela a changé. Ce changement a commencé, je dirais, il y a une dizaine d’années. Il a fallu du temps. C’est devenu évident en 2021, lorsque, pour la première fois, l’Allemagne a reconnu publiquement, dans une déclaration officielle de la coalition au pouvoir, qu’elle avait un intérêt à éviter toute modification unilatérale du statut de Taïwan, qu’elle avait un intérêt direct à empêcher cela.

Ce n’est pas seulement une question de solidarité avec Taïwan en tant que démocratie dynamique : c’est aussi une question d’intérêt propre. Nous sommes partie prenante. C’est une position qui a depuis été réaffirmée par le gouvernement actuel à Berlin.

Cependant, la volonté de joindre le geste à la parole reste limitée. On peut toutefois constater des signes positifs : les échanges de visites de haut niveau se multiplient. Récemment, on a vu, l’an dernier, qu’une frégate allemande a traversé le détroit de Taïwan pour la première fois depuis environ vingt-trois ans.

Donc, je vois une évolution positive. Mais nous restons dans le peloton du milieu, tandis que la République tchèque, elle, demeure en tête. »

Source: Profimedia

Léonie Allard est une experte française en relations internationales avec comme domaines de recherche la sécurité, la défense, l’Indo-Pacifique et la stratégie transatlantique. Elle occupe actuellement le poste de visiting fellow au sein du Atlantic Council :

Léonie Allard | Photo: Atlantic Council

« Le thème de la conférence, à savoir les liens entre l’Europe et l’Indopacifique sont fondamentaux pour le futur du continent. D’abord, la coopération sino-russe a des effets directs sur le théâtre européen dans le cadre de la guerre en Ukraine. Ensuite, les États-Unis vont être beaucoup plus focalisés sur l’Asie que sur l’Europe. Il est donc nécessaire pour l’Europe de nouer ses propres partenariats, de développer ses propres stratégies, en Europe évidemment, mais aussi en Asie. Dans ce sens, le partenariat entre démocraties – le fait que Taïwan ait ses enjeux de résilience et que l’Europe rencontre aussi ses enjeux de résilience du fait du retour de la guerre sur le continent – va nécessairement rapprocher ou en tout cas créer des synergies et développer des coopérations dans ces domaines.

On a déjà des initiatives qui existent et qui seront amenées à être renforcées, comme le “bouclier démocratique” formulé par Ursula von der Leyen, qui inclut la désinformation, le cyberespace. On pourrait y ajouter des questions énergétiques, etc. Il y a donc vraiment beaucoup d’enjeux communs. »

Est-ce que l’Europe peut réellement agir ? Sans Washington, il paraît difficile d’avoir une influence dans la région Indo-pacifique…

Léonie Allard : « Aujourd’hui, l’alliance avec les États-Unis reste déterminante pour plusieurs pays de la première chaine d’îles et, pour les Taïwanais, les Etats-Unis sont le partenaire le plus important sur les questions de défense. Cela étant dit, l’Europe a son propre regard sur les questions Indo-pacifiques et sur Taïwan. Elle a aussi ses intérêts et moyens d’agir souverains et une voix propre en cas de montée des tensions. Je pense à la France, par exemple, qui a des territoires dans l’Indo-Pacifique et qui pourrait être directement affectée. Nous avons aussi des partenariats avec les pays de la zone. »

La Tchéquie n’a quant à elle pas de territoire sur place, mais elle est en pointe dans le soutien à la démocratie taïwanaise. Les Taïwanais en sont d’ailleurs en général très reconnaissants. Est-ce qu’un pays comme la Tchéquie a sa carte à jouer ? Vous avez d’ailleurs été à Taipei avec un ancien ministre tchèque des Affaires étrangères… Comment observez-vous cela depuis Washington ?

« Oui, tout à fait. J’étais dans une délégation à Taipei organisée par l’Atlantic Council, avec son directeur Fred Kempe et l’ancien ministre tchèque des Affaires étrangères, Tomáš Petříček. »

« Il y avait effectivement une vraie reconnaissance de la part du gouvernement taïwanais pour ce soutien démocratique à la résilience de la société, et les échanges entre les individus. Ces liens sont très importants pour nouer des relations plus étroites entre deux parties du monde qui ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. »