Le martyre du communisme Josef Toufar au Théâtre national

L’opéra Toufar, photo: ČT24

Après le succès de l’opéra sur le procès politique avec Milada Horáková au théâtre Kolowrat en 2008, son auteur Aleš Březina revient sur la scène du Théâtre national avec le spectacle Toufar. Ce nouvel « opéra documentaire » met en scène l’histoire du prêtre Josef Toufar, première victime des purges communistes dans les rangs de l’Eglise catholique dans les années 1950. Présenté au festival international du théâtre à Nitra le 28 septembre dernier dans le cadre du projet ‘Vies parallèles : le 20ème siècle selon la police secrète’, le spectacle gagne un public international.

Josef Toufar, photo: ČT24
Josef Toufar est le triste protagoniste de ce qu’on appelle « Le Miracle de Číhošť ». Le 11 décembre 1949, dans la petite église de Číhošť, un village situé dans la région de Vysočina, un crucifix se serait mis à bouger sur l’autel pendant le sermon du prêtre. La police secrète, la StB, avait alors accusé ce dernier d’avoir manigancé un faux miracle pour inciter les croyants à s’opposer à l’idéologie communiste, en particulier à la collectivisation des terres.Toufar avait été emprisonné à Valdice et brutalement torturé.

Photo: Radio Prague
Dans un contexte de rapports exacerbés entre le régime et l’Eglise, le pouvoir avait décidé de se servir de l’affaire pour organiser un procès monstre exemplaire. Toufar devait alors figurer dans un court métrage de propagande prétendant reconstruire le miracle selon la logique de la police secrète : le prêtre aurait élaboré un mécanisme ingénieux et il l’aurait manipulé lui-même pendant la messe. Toujours selon la version propagandiste, cette farce faisait partie d’une dangereuse conspiration de la CIA et du Vatican... Mais au moment du tournage, le prêtre, épuisé par le traitement qui lui était infligé, n’avait pas pu jouer le rôle pourtant écrit pour lui. Le film avait donc dû être réalisé avec un remplaçant de Josef Toufar. Tourné la nuit pour ne pas susciter la curiosité des croyants, il avait ensuite été largement diffusé dans tout le pays. Le nombre record de copies, 376, n’a jamais été dépassé depuis.

La petite église de Číhošť, photo: Tomáš Vodňanský, ČRo
Josef Toufar a succombé aux interrogatoires musclés auxquels il a été soumis à Valdice, prison redoutée dans laquelle le régime communiste envoyait ses prisonniers politiques. Le prêtre est mort d’une hémorragie interne en février 1950, deux mois seulement après le prétendu « Miracle de Číhošť ».

L’opéra Toufar est la plus récente adaptation de cet évènement. Nous avons demandé au théologue Tomáš Petráček de nous expliquer la fascination qu’exerce cette histoire, non seulement sur les croyants ou les historiens, mais aussi sur les artistes, poètes et écrivains :

L’opéra Toufar, photo: ČT24
« Ce qui suscite l’intérêt, c’est surtout ce qui a suivi le miracle, c’est-à-dire l’arrestation et le meurtre du prêtre. Josef Toufar était tout à fait innocent dans l’affaire. Il n’a pas vu ce qui s’est passé, il n’en a été informé que par la suite. Quant aux faits mêmes, à savoir le mystérieux mouvement de la croix sur l’autel pendant la troisième messe de l’Avent en décembre 1949... Vous savez, c’est une énigme. C’est un mystère. Il n’existe aucune explication simple, plausible et acceptable de ce qui s’est réellement passé. »

En avril dernier, la conférence des évêques tchèques a donné son accord pour le lancement du processus de béatification du prêtre, première étape avant son éventuelle canonisation. Après la nomination du postulateur de la cause par les évêques tchèques cet été, le processus a depuis été transféré au Vatican. Il faudra désormais attendre de cinq à dix ans avant qu’il n’aboutisse. Le prêtre et théologue Miloslav Fiala explique la lenteur des procédures :

Miloslav Fiala, photo: Radio Prague
« La Congrégation pour la Cause des Saints va maintenant devoir examiner en profondeur l’affaire. Avec l’accord du Vatican, les évêques tchèques ont nommé un postulateur (le professeur Tomáš Petráček), qui sera appelé à travailler avec toutes sortes de spécialistes : théologues, juristes, historiens, psychologues et médecins. Il va leur falloir rassembler tous les documents existants, par exemple toute la correspondance de Toufar. Ils vont étudier son enfance, sa jeunesse et tout ce que peuvent fournir les archives pour témoigner de sa vertu, de son caractère et de son courage. Une fois ces éléments réunis, il faudra traduire le tout dans la langue de travail, en général l’italien. Bref, tout cela nécessitera non seulement beaucoup d’argent, mais surtout beaucoup d’efforts et de temps, pour que tout puisse être examiné minutieusement. Ce sera une sorte de radiographie de sa vie... »

L’opéra Toufar, photo: ČT24
Le compositeur Aleš Březina a une nouvelle fois décidé de mettre en musique l’histoire sinistre d’une victime du régime communiste. Les critiques approuvent unanimement l’originalité avec laquelle Březina s’est emparé du livret, dont il est également l’auteur. En effet, il s’appuie uniquement sur des archives : il utilise les discours restés célèbres des hauts fonctionnaires communistes vantant la victoire du parti sur l’Eglise, le dossier médical du prêtre, les diffusions radiophoniques et télévisées de l’époque, ainsi que les extraits des protocoles de la police secrète qui témoignent de la violence physique des interrogatoires :

Aleš Březina, photo: Radio Prague
Aleš Březina commente ce procédé original et explique pourquoi il a de nouveau choisi un sujet si inhabituel pour l’opéra :

« Je suis persuadé qu’il s’agit de sujets parfaitement adaptés à l’opéra. Selon moi, la musique constitue l’un des meilleurs mediums pour aborder cette thématique. On ne parle toujours pas assez de ces évènements, il faut les rendre plus accessibles. »

Ce qui mérite d’être mentionné c’est la façon avec laquele Březina traite le temps du récit. Les faits ne sont pas racontés chronologiquement. Il travaille avec la contemporanéité relative de ce qui se déroulait au même moment à des endroits différents :



Klement Gottwald
« Je vais vous donner l’exemple du ‘Te Deum’ dans la scène initiale. Pour son inauguration, Klement Gottwald a fait célébrer la messe Te Deum à la cathédrale Saint-Guy au Château de Prague – il y a probablement été contraint par son épouse, Marta, qui était très croyante. Pendant que l’archevêque Josef Beran dit la messe, Gottwald chante le texte de son discours qu’il avait prononcé à peu près au même moment devant le comité central du Parti communiste tchécoslovaque et dans lequel il expliquait les principes et la stratégie de la politique anti-ecclésiastique. J’utilise donc beaucoup les contrastes. Sur scène, on chante souvent en même temps des paroles contradictoires qui, dans la réalité, ont été prononcées à des endroits différents avec quelques jours d’intervalle par exemple. »

Helena Havlíková, photo: ČT24
La mise en scène a été confiée au célèbre réalisateur de cinéma Petr Zelenka. Celui-ci a transformé la scène en une petite eglise. Tandis que les spectateurs sont assis sur les bancs de l’église, le son de l'orgue résonne derrière eux. Le critique d’opéra Helena Havlíková nous en dit plus :

« Il s 'agit d'une succession de onze scènes que Zelenka a illustrées très simplement. La table roulante se transforme successivement en autel puis en lit d'hôpital, la chaire du prêtre prend la forme d’une tribune depuis laquelle les fonctionnaires communistes tiennent leurs discours. Un tryptique représentant la mort de Jésus sur la croix se métamorphose en un schéma du complot international du prêtre, selon l'interprétation de la StB. Cette surface est également utilisée pour projeter différents documentaires de l'époque, dont les extraits du film de propagande. »

Soňa Červená, photo: ČT24
La célèbre cantatrice Soňa Červená représente la voix rugueuse du régime : elle chante successivement le président Klement Gottwald, le haut fonctionnaire du parti Rudolf Slánský, le ministre de l’Intérieur Václav Nosek ou encore le gendre de Gottwald et ministre de la Justice à l’époque, Alexej Čepička. L’Eglise – à travers le pape Pie XII et l’archevêque de Prague Josef Beran – intervient en récitatifs avec la voix calme et posée de Vladimír Javorský qui alterne avec celle de Petr Louženský. Cinq jeunes filles, choristes du réputé Kühnův dětský sbor, revêtent tantôt les habits de l’Eglise, tantôt les uniformes des agents de la police secrète, et forment ainsi un narrateur caméléon. C’est le contre-ténor Jan Mikušek qui interprète le rôle de Josef Toufar. Selon certains critiques, le registre de sa voix souligne bien le caractère innocent du prêtre. Selon d’autres, cette voix typique pour les castrats dans les opéras baroques, n'évoque pas toujours le contexte approprié.

Photo: Albatros
Březina s’est inspiré de différents styles musicaux. Ainsi, on entend des motifs de la musique liturgique à côté de références aux chants des marches communistes des années 1950.

Outre ce nouvel opéra, l’histoire du prêtre Josef Toufar a également inspiré des chef-d’oeuvres de la littérature tchèque : le roman Miracle en Bohême de Josef Škvorecký, ainsi que des recueils de poésie d’Ivan Diviš ou de Jan Zahradníček. Bien des années après, comme tout mystère qui se respecte, le « Miracle de Číhošť » ne cesse de fasciner.