Le Prix Kriegel 2014 : deux femmes récompensées pour leur courage civique

Miloslava Pošvářová, photo: ČTK

Décerné chaque année par la Fondation de la Charte 77, le prix František Kriegel récompense depuis 1987 le courage de ceux et celles qui luttent pour les droits de l’homme, les valeurs démocratiques, l’impartialité et l’indépendance. Cette année, le prix portant le nom d’une des grandes figures du Printemps de Prague a eu deux lauréates: Božena Fuková, ancienne députée du parlement tchécoslovaque qui s’était opposée, en 1968, à l’occupation soviétique ; et Miloslava Pošvářová, récemment licenciée de la Direction des routes et des autoroutes pour avoir critiqué la mauvaise gestion de l’organisation.

Božena Fuková (1990), photo: ČT
František Kriegel, haut fonctionnaire politique et membre de l’Assemblée nationale de la Tchécoslovaquie socialiste, a été le seul membre de la délégation conviée à Moscou au lendemain de l’invasion soviétique en août 1968 à ne pas avoir signé le « protocole de Moscou ». Ce document niait les revendications du Printemps de Prague, défini comme contre-révolutionnaire. Ce sont donc les protagonistes eux-mêmes du Printemps de Prague qui s’étaient ainsi engagés à l’écraser. En octobre, le contenu du protocole visant à « normaliser » la situation en Tchécoslovaquie est soumis au vote au parlement. Seuls quatre députés sur 242 se prononcent contre. Une de ces voix courageuse était celle de Božena Fuková. Dans une interview réalisée en 1990, elle explique modestement son choix :

« Nous étions guidés par un sens du devoir tout à fait naturel et que tout parlementaire devrait ressentir. Au sein du parti, nous avons fait objet de fortes pressions manipulatrices. Ils voulaient nous faire changer d’avis, c’est incontestable. Ils nous menaçaient par les retombées qu’aura notre position. Je ne pouvais plus continuer ainsi. C’est à ce moment-là que je suis devenue libre et que j’ai continué à vivre en liberté pendant les vingt années qui ont suivi. »

Août 1968, photo: ČT
Ce geste assumé a mis fin à la carrière politique de tous les désobéissants. Mais Božena Fuková, qui se retira complètement de la vie publique et ne s’engagea pas dans la dissidence, est très vite oubliée des historiens. Son nom est omis dans l’un des principaux ouvrages sur ces évènements, appelé d’ailleurs laconiquement « 1968 » et rédigé par Petr Pithart dans les années 1970. Lui-même détenteur du Prix Kriegel, Petr Pithart indique aujourd’hui :

« Je m’excuse devant cette femme. Vous savez, j’ai écrit ce livre à un moment difficile, dans un contexte politique épouvantable. Personne n’avait relu mon manuscrit, et jusqu’ici, personne ne m’a fait remarquer cette erreur. »

Regardons maintenant la deuxième lauréate : en 2012, Miloslava Pošvářová a commencé à travailler en tant que responsable d’audit qualité dans le domaine de la construction d’autoroutes. Un poste qui soulève des questions dans un pays où les communications sont des plus coûteuses de toute l’Europe, alors même qu’elles sont souvent dans un état calamiteux. Pošvářová souhaitait notamment résoudre un litige interminable entre l’Etat et le constructeur de l’autoroute D47 reliant Prague à Ostrava. Elle précise :

« En qualité d’ancienne membre du comité anti-corruption au sein du conseil économique du gouvernement, mon objectif était de mettre en place de nouvelles règles et de dévoiler les mécanismes qui permettent la corruption au sein de la Direction des routes et des autoroutes. »

Miloslava Pošvářová, photo: ČTK
Mais une fois qu’elle ait rassemblé suffisamment de matériaux compromettants, la très compétente employée a été licenciée du jour au lendemain, en janvier de cette année.

Miloslava Pošvářová et Božena Fuková ont ainsi agi à des époques différentes mais de la même manière. La Fondation de la Charte 77 a souligné l’exemplarité de caractère, l'attachement aux principes du droit et de la démocratie, valeurs que les deux femmes jugeaient plus importantes que leur travail ou leur réputation.