Leopold Lojka, le chauffeur tchèque de l’archiduc François-Ferdinand

Leopold Lojka, photo: Archives de Jiří Skoupý

L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche dans la matinée du 28 juin 1914 à Sarajevo allait entraîner les puissances européennes dans une guerre, la Première Guerre mondiale, que toutes préparaient mais dont aucune ne prévoyait l’ampleur. Et dans cet attentat, un Tchèque a joué un rôle bien involontaire. Il s’agit du chauffeur de François Ferdinand. Répondant au nom de Leopold Lojka, cet originaire de la ville de Telč s’est bien malgré lui trompé d’itinéraire avec pour conséquence de placer le véhicule à portée de tir du nationaliste serbe Gavrilo Princip, dont les coups de feu eurent raison de l’archiduc et de sa femme. Retour sur cette sombre histoire en compagnie de l’historien Jiří Skoupý.

Leopold Lojka, photo: Archives de Jiří Skoupý
Archiduc d'Autriche et prince royal de Hongrie et de Bohême, François-Ferdinand d’Este, héritier du trône austro-hongrois, devient en 1913 inspecteur-général des forces armées de l’Empire. Et c’est à ce titre qu’il doit assister aux manœuvres des troupes impériales en Bosnie en juin 1914. L’archiduc prévoit à l’occasion une visite à Sarajevo.

Le comte François von Harrach, homme à tout faire de François-Ferdinand, organise le voyage depuis la résidence de ce dernier, le château de Konopiště, à quelques encâblures au sud de Prague. Le chauffeur officiel de l’archiduc étant à cette époque en vacances, le choix de von Harrach pour conduire le véhicule archiducal va se porter sur Leopold Lojka, un homme de son service disposant d’un bagage militaire. Auteur d’un ouvrage sur le destin de son compatriote pilote, Jiří Skoupý explique pourquoi :

Jiří Skoupý, photo: David Hertl, ČRo
« J’ai étudié le trajet qu’ils ont emprunté et celui-ci passait par la Roumanie. Et ce n’est en aucun cas la route la plus directe. Beaucoup de personnes me demandent pourquoi. Ma réponse est la suivante : le comte von Harrach avait un caractère aventureux. Il a appelé Leopold Lojka pour lui demander s’il avait déjà été en Roumanie : « Non, votre Excellence. ». Et M. von Harrach a alors répondu : « Très bien, alors nous partons pour Sarajevo par la Roumanie ». »

En Roumanie, ils croisent la route d’un ours, peut-être un sombre présage de ce qui les attendait en Bosnie-Herzégovine. En charge de l’administration de ce pays, l’Autriche-Hongrie avait illégalement procédé à son annexion en 1908, suscitant certaines critiques internationales et surtout la colère des Serbes, des Serbes de Bosnie notamment. Aussi les nationalistes serbes voient comme une provocation la venue de l’archiduc, le 28 juin étant de surcroît la date anniversaire de la défaite des Serbes face aux Ottomans à la bataille de Kosovo Polje en 1389.

Le départ de la caserne à Sarajevo, photo: Collection Scheufler
525 ans plus tard, jour pour jour, François-Ferdinand en a terminé avec son inspection militaire et rend visite à la ville de Sarajevo, faisant fi de l'avertissement de l'ambassadeur de Serbie à Vienne qui avait évoqué la possible préparation d’un attentat. Celui-ci a pourtant lieu sur la route qui conduit l’héritier du trône austro-hongrois à l’hôtel de ville de la métropole bosnienne. A 10h15, une bombe est lancée sur le convoi archiducal et c’est grâce à une manœuvre du chauffeur Leopold Lojka qu’elle n’atteint pas son but principal. L’explosion fait toutefois des victimes, parmi lesquelles le colonel Eric von Merizzi. Jiří Skoupý raconte :

« L’ensemble de cet attentat est, on peut le dire, le fruit d’un grand hasard. A la mairie, l’héritier du trône François-Ferdinand donne l’ordre à Oskar Potiorek, le lieutenant-gouverneur de Sarajevo, de changer le programme de la délégation pour se rendre à l’hôpital au chevet du colonel blessé Eric von Merizzi. »

Les conspirateurs, au nombre de sept, liés à l’organisation Jeune Bosnie et armés par une autre, la Main noire, s’aperçoivent après coup de l’échec de leur tentative d’assassinat. Temporairement du moins, car la décision de François-Ferdinand de s’enquérir du sort des blessés va lui être fatale. Jiří Skoupý :

Devant de la mairie
« Comme le lieutenant-gouverneur Potiorek a oublié de notifier le changement d’ordre et donc d’itinéraire aux chauffeurs, ceux-ci ont suivi la route prévue initialement. Il est important de dire que Leopold Lojka ne conduisait pas le premier véhicule de la colonne. Certains historiens parlent du deuxième et d’autres du troisième. Toujours est-il que Lojka a en réalité suivi la voiture qui était devant lui et a donc tourné par erreur dans la rue François-Joseph. »

Pour Jiří Skoupý, il est important de rappeler qu’il est faux d’affirmer que Leopold Lojka est responsable de la mort de deux de ses passagers. Le gouverneur Potiorek, s’apercevant de l’erreur des chauffeurs, qui ne connaissent donc pas le véritable trajet vers l’hôpital, leur ordonne de faire demi-tour. Et c’est au moment d’enclencher la marche arrière que Leopold Lojka place bien involontairement la voiture sous les yeux de Gavrilo Princip, un « nationaliste yougoslave », selon ses mots, qui a eu vent de l’échec du premier attentat et qui porte un revolver :

« C’est dans la rue François-Joseph que se trouvait Gavrilo Princip, installé dans un bar à vin, le Branka Semize. Et il se dit qu’il aurait payé son verre de vin blanc avec une couronne d’argent, une pièce que le propriétaire de l’établissement, bien des années plus tard, montrait toujours à ses visiteurs : « C’est avec cette couronne qu’a payé le tireur qui a tué l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand ! ». »

Le tireur Gavrilo Princip touche d’abord l’abdomen de Sophie Chotek, puis le cou de François-Ferdinand
Le tireur à la couronne d’argent, Gavrilo Princip, touche d’abord l’abdomen de Sophie Chotek, la femme de l’archiduc, d’origine tchèque, puis le cou de François-Ferdinand. Tous deux meurent quinze minutes plus tard. Le nationaliste serbe, qui tente de se suicider mais n’y parvient pas, ne voulait pas blesser l’épouse de l’héritier du trône austro-hongrois. Jugé coupable mais trop jeune pour être condamné à mort - il a dix-neuf ans -, Gavrilo Princip est emprisonné à la forteresse de Terezin, au nord de Prague, il y succombera de la tuberculose en 1918. Leopold Lojka a témoigné à son procès ainsi que le raconte Jiří Skoupý :

« Ce que je sais, c’est que des historiens ont fait porter une responsabilité à Leopold Lojka bien après la Première Guerre mondiale. Toutefois, Leopold Lojka, tout comme le comte François von Harrach, a participé au procès à Sarajevo. Son témoignage existe. Il déclare y reconnaître formellement Gavrilo Princip, mais en aucun cas à ce moment-là il n’a été accusé de quoi que ce soit. »

Pour certains historiens, Leopold Lojka reste malgré cela tourmenté tout le reste de son existence par le nombre de victimes du premier conflit mondial, qu’il considère lié à sa manœuvre malheureuse. Cela pourrait expliquer sa mort précoce, en 1926, à l’âge de 41 ans. Jiří Skoupý n’en est pas certain. Ce qu’il sait en revanche, c’est que la vie de Leopold Lojka n’a pas toujours été facile après l’attentat. Il quitte en mauvais termes le service de François von Harrach. Fini pour lui la discipline militaire à laquelle il a toujours été habitué. Bientôt, l’amour frappe à sa porte mais il ne dure qu’un temps. Jiří Skoupý :

Leopold Lojka, photo: ČT24
« Pendant la guerre, Leopold Lojka s’est marié avec celle qui est alors devenue Anna Lojka. Ils ont eu ensemble deux enfants et ont décidé de s’enraciner à Znojmo, où il a ouvert un restaurant. Il y avait le droit d’y vendre de la bière et du vin mais ne disposait pas de la licence lui permettant d’écouler de l’alcool fort. Malheureusement, il ne reste qu’un an à Znojmo qu’il quitte pour Brno. Nous ne savons pas pourquoi, mais il est possible, d’après les archives à notre disposition, que son fils aîné soit décédé dans des circonstances inconnues. Leopold Lojka a ensuite divorcé. »

On pourrait croire à un nouveau départ pour Leopold Lojka, désormais seul avec fils Alfred. Par malheur, une nouvelle passion va s’emparer de lui à Brno, celle de l’alcool.

« A Brno, Leopold Lojka est parvenu à ouvrir un nouveau restaurant, dans un bâtiment qui est toujours visible aujourd’hui. Il était très apprécié en tant que tenancier mais il avait un sérieux penchant pour l’alcool. A tel point qu’avant que le commerce ait pu prospérer, il avait bu les réserves de son établissement avec sa compagnie. »

C’est dans l’alcoolisme que meurt Leopold Lojka, un ancien chauffeur qui, pour Jiří Skoupý, n’aura pas supporté son déclassement social. En 1914, il était encore au service de l’archiduc François-Ferdinand, l’homme qui paraissait destiné à régner sur l’Empire austro-hongrois.