Les Tchèques à l’heure des réminiscences

Photo: ČTK

Rares sont les événements d’ordre international qui suscitent autant d’intérêt au sein de la société tchèque que ceux qui sont aujourd’hui liés à l’Ukraine. Il va de soi que tous les contextes de l’évolution dans la région sont étroitement suivis, aussi, par les médias locaux, qu’il s’agisse de chaînes de télévision, de la radio, de la presse écrite ou des sites Internet. Nous vous présenterons quelques exemples des très nombreuses observations publiées quotidiennement à ce sujet. Nous reviendrons, aussi, sur la remise du prestigieux prix Templeton au théologien tchèque Tomáš Halík. Nous vous dirons enfin pourquoi la critique tchèque a plutôt mal accueilli le remake du film « Angélique, marquise des Anges », tourné en partie en République tchèque.

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Dans un de ses récents commentaires publiés sur le serveur aktualne.cz, Jiří Pehe a exprimé un sentiment partagé par de nombreux Tchèques. Nous citons :

« La crise en rapport avec l’annexion de la Crimée par la Russie peut évoquer chez plus d’un Tchèque deux réminiscences désagréables liées au Traité de Munich de 1938 et au passé communiste. Il ne faut pas ignorer que le discours des Allemands des Sudètes en Tchécoslovaquie dans la deuxième moitié des années 1930 a été presque identique à celui aujourd’hui de la Russie, qui affirme que les Russes de Crimée doivent être défendus face au prétendu régime fasciste en Ukraine et réclame le droit à l’autodétermination par la force... Acclamés par les Allemands ethniques, les Sudètes ont fini entre les mains d’Hitler. Acclamée par les Russes, la Crimée est maintenant entre les mains de Poutine. Tant que le monde occidental fera preuve de la même faiblesse qu’en 1938 à l’égard d’Hitler, Poutine pourra s’emparer d’une autre partie de l’Ukraine ou plus encore. »

Le quotidien Mladá fronta Dnes a publié une interview avec Luboš Dobrovský, ancien ministre de la Défense et ancien ambassadeur à Moscou, dans laquelle il déclare, entre autres, qu’il n’y a plus lieu de considérer la Russie comme un partenaire fiable, mais comme « une force qui, par son comportement, non seulement militaire mais aussi économique et politique, menace notre liberté ». Luboš Dobrovský précise :

« La prudence économique est de rigueur. On devrait rejeter l’ensemble des investissements russes. Aux politiciens tchèques qui prétendent que le prix à payer pour cela est trop élevé, je réponds qu’il faut payer pour tout et que la liberté est une commodité très chère. Pour moi, la liberté possède une valeur inestimable, et c’est pourquoi on ne saurait l’échanger contre des contacts économiques ou de l’argent. Si nous ne nous protégeons pas de l’influence russe qui va en s’élargissant de façon agressive, nous perdrons une partie de la liberté et de la démocratie que nous possédons. Je sais à quel point il a été difficile de la conquérir auprès de Moscou. »

Dans le quotidien économique Hospodářské noviny, Petr Fischer a réagi à l’allocution prononcée mardi à Moscou, devant les députés des deux chambres du Parlement russe, par le président Vladimir Poutine. Petr Fischer a notamment écrit :

« Cette allocution a confirmé une nouvelle fois que le président russe réfléchissait dans un esprit très spécifique marqué par une rationalité patriotique qui se distingue du contexte global de notre époque. Autrement dit, on a failli penser que les vieux ressentiments qui ont animé l’histoire dans le passé avaient disparu, tandis qu’ils ont ressurgi avec une force inattendue... Il s’avère que le conflit dans lequel l’Occident est impliqué à cause de l’Ukraine n’a pas tellement un caractère économique ou de puissance, mais qu’il s’agit plus que tout d’un conflit culturel. La façon de penser qui est celle aujourd’hui de Poutine est inacceptable dans les pays occidentaux, car pendant toute la période d’après-guerre, ceux-ci se sont employés à émietter et à liquider les résidus des ressentiments historiques. »

Dans un commentaire paru sur le site aktualne.cz déjà cité, Karel Hvížďala exprime l’idée que la Russie n’avait pas fortement besoin de la Crimée. Selon lui, son acte avait pour but d’empêcher le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne et de démontrer au monde que la Russie constituait toujours une grande puissance. Le journal Lidové noviny, pour sa part, a examiné la question des retombées sur la Tchéquie des sanctions économiques à l’égard de la Russie. Nous citons :

« La mise en valeur des sanctions commerciales à l’égard de la Russie menacerait environ 1% des emplois, soit quelques 30 à 40 000 positions. Ceci toucherait en premier lieu l’industrie automobile. Environ 5% des exportations tchèques vont vers la Russie. Une éventuelle limitation des fournitures de pétrole ou de gaz aurait également un impact négatif sur l’industrie tchèque. »

De même, l’article explique pourquoi ces sanctions se répercuteraient négativement dans le secteur du tourisme :

« Au cours de l’année écoulée, la Tchéquie a accueilli 759 000 touristes russes, ce qui est un nombre record. Leurs dépenses sous forme d’achats en particulier à Prague et à Karlovy Vary représentent la moitié de ce que dépensent dans les commercres tchèques l’ensemble des touristes venus des pays de l’Union européenne. La baisse du nombre de touristes russes signifierait la suppression d’environ 20 000 emplois, ce qui toucherait notamment les employés de l’hôtellerie. »

Redonner sa place au christianisme

Tomáš Halík, photo: Martina Schneibergová
Tous les grands quotidiens ou presque ont informé leurs lecteurs en une de l’attribution du prix Templeton, la plus haute distinction internationale qui puisse être décernée à une personnalité pour ses mérites dans le domaine de la vie spirituelle, à Tomáš Halík, prêtre, théologien et professeur universitaire tchèque. L’homme au sujet duquel Petr Třešňák remarque dans la dernière édition de l’hebdomadaire Respekt qu’il s’agit d’un intellectuel catholique « extraordinairement intéressant, ce dont ne doute personne parmi ceux qui ont lu un de ses livres ». Petr Třešňák rappelle également que parmi les précédents lauréats du prix, qui est décerné depuis 1973, figurent, par exemple, Mère Teresa, le dalaï-lama ou Desdemond Tutu. S’agissant de la trace de Tomáš Halík dans son propre pays, l’auteur de l’article met en relief le fait qu’il a su y améliorer la mauvaise image de la spiritualité. Il précise :

« Au cours des vingt dernières années, probablement personne n’a su sensibiliser de manière aussi convaincante à la dimension spirituelle de la vie humaine, tout en la présentant comme une chose normale, naturelle et saine. Tomáš Halík a su, ne serait-ce que partiellement, corriger la perception du christianisme aux yeux de la majorité des Tchèques (la Moravie du Sud faisant figure d’exception), qui le prennent pour un dogme archaïque et non scientifique, comme un mélange de superstitions et d’instincts dissimulés. Dans les textes de Halík, le christianisme renaît comme une aventure existentielle et intellectuelle du cœur. »

Embarras autour du remake du film Angélique, marquise des Anges

Gérard Lanvin et Nora Arnedezer, photo: Silvia Zeitlinger
Le film français « Angélique, marquise des Anges », avec Michèle Mercier et Robert Hossein dans les rôles titres, avait fait un tabac auprès des spectateurs tchèques à l’époque de sa sortie dans les salles du pays. Par ailleurs, le film est régulièrement rediffusé par les chaines de télévision locales. Le remake du film sur l’intrépide Angélique réalisé par Ariel Zeitoun, avec pour principaux protagonistes Nora Arnedezer et Gérard Lanvin, n’a cependant enchanté ni la critique ni les spectateurs. Le serveur novinky.cz a par exemple écrit :

« Une partie du remake de la première adaptation du roman d’Anne et Serge Colon sur la belle Angélique, sur ses aventures et amours sur terre et sur mer dont beaucoup se souviennent avec nostalgie, a été tourné dans des extérieurs tchèques. Cet apport financier pour la partie tchèque semble être le seul point positif de ce film. Pour le reste, on peut se demander à quoi sert cette nouvelle adaptation. Pour les spectateurs qui aiment Angélique, Michèle Mercier restera à jamais la plus belle de toutes et Rober Hossein le comte de Peyrac le plus charmant de tous. Et il paraît fort improbable que la jeune génération tombe amoureuse de cette nouvelle version. »

La critique est unanime pour s’interroger sur la raison d’être de ce remake et constate que la version originelle d’Angélique a son charme particulier, et le fait qu’il apparaisse aujourd’hui un peu dépassé fait d’ailleurs partie de ce charme.