Liberté de la presse : la commissaire européenne Věra Jourová monte au front

Dans le bureau de la Vice-présidente de la Commission européenne trônent deux portraits : la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa, et Václav Havel

Selon le classement Forbes, elle est la femme la plus puissante de République tchèque. Depuis 2014, Věra Jourová trace son sillon à Bruxelles. Vice-présidente de la Commission européenne, elle est aujourd’hui chargée de « la transparence et des valeurs ». En clair : c’est elle qui ferraille, au nom de l’exécutif européen contre les abus de pouvoir et tout recul de l’Etat de droit. Avant de rentrer à Prague fin 2024, celle qui fut ministre, membre du parti d’Andrej Babiš, porte le Media Freedom Act, un texte pour mieux protéger les médias contre les pressions économiques et politiques. Radio Prague International l’a longuement rencontrée dans son bureau à Bruxelles. Entretien exclusif.

En tant que vice-présidente de la Commission européenne, vous êtes chargée des « valeurs et de la transparence ». Certains disent que votre travail consiste à être la  « bête noire » de Viktor Orbán…

« Mon travail consiste à surveiller ce qui se passe dans le domaine de l’Etat de droit, de la démocratie, des élections, de la propagande. En ce moment en particulier, la propagande russe nous cause à tous des maux de tête. C’est un travail qui ne s’arrête jamais. »

Věra Jourová | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

En particulier avec des cas comme la Pologne et la Hongrie ?

« Pas seulement. Bien sûr, quand on parle d’Etat de droit cela ressemble à des cas d’école. L’Etat de droit implique que le pouvoir doit être limité. L’Union européenne n’est pas faite pour avoir à la fois des régimes démocratiques et autocratiques. »

La liberté de la presse est un sujet sensible en Europe. Les médias sont-ils vraiment menacés partout en Europe ?

« D’abord, il faut reconnaître le rôle des médias pour obtenir la vérité des faits. On a besoin de savoir ce qu’il se passe, et d’avoir des preuves parce que la tendance aujourd’hui est à la manipulation des citoyens. »

Qui veut manipuler les citoyens ?

Photo: TheDigitalArtist,  Pixabay,  Pixabay License

« Différents acteurs. La propagande russe veut réduire le soutien des Européens à l’Ukraine dans son combat pour la paix. L'Europe a aussi son lot de producteurs de mensonges. Par exemple, ceux qui veulent manipuler les élections et qui n’hésitent pas à mentir pour y parvenir. Je pense qu’il est plus facile aujourd’hui de créer des mensonges et de les diffuser par les réseaux sociaux et internet à des millions de foyers et de cerveaux. »

Ce genre de situations arrive également dans des pays considérés comme démocratiques…

« Si un politicien était pris en train de mentir, je me souviens d’une époque où il serait complètement discrédité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

« On le voit partout. Dans la vaste majorité des Etats-membres, je constate que les gouvernements démocratiques essaient de délivrer des informations basées sur des faits. Mais je vois aussi de nombreux partis politiques qui utilisent tout simplement le mensonge comme méthode quotidienne pour gagner la confiance des gens. Si un politicien était pris en train de mentir, je me souviens d’une époque où il serait complètement discrédité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

Et quand un gouvernement est accusé de mentir, qu’est-il possible de faire ? En France, le gouvernement est actuellement accusé de mentir sur les violences policières. En République tchèque, le précédent Premier ministre, Andrej Babiš était régulièrement accusé de mentir…

« C’est exactement le travail des journalistes, qui doivent le faire librement et en toute sécurité. Les médias doivent être libres, bien équipés et sereins pour garder sous contrôle ceux qui sont au pouvoir. Ensuite les électeurs doivent faire leur choix librement. »

Pour cela, il faut faire son opinion en toute indépendance.

Source: Pixabay/Radio Prague Int.,  Pixabay License

« En effet. C’est pourquoi nous luttons contre les manipulations cachées en ligne. Je suis en train de terminer les négociations d’une régulation qui devrait permettre aux électeurs d’être avertis. Il auront un message clair : ‘ceci est un message à caractère politique’, ‘cela a été payé par quelqu’un qui veut influencer votre vote’. »

« Le Media Freedom Act interdit toute pression sur le contenu éditorial, d’où qu’elle vienne »

Dans ce contexte vous proposez le  « Media Freedom Act », de quoi s’agit-il ?

« Le Media Freedom Act (Législation européenne sur la liberté des médias) vise à renforcer les médias contre les pressions politiques et économiques, contre le très gros pouvoir des très grosses plateformes. Le Media Freedom Act interdit toute pression sur le contenu éditorial, d’où qu’elle vienne. »

Où en-est ce projet de législation ? Il a aussi fait l’objet de très nombreuses critiques.

« Ce n’est pas un dossier facile. Les critiques disent que ce n’est pas du ressort de l’Union européenne, qu’il y a 27 paysages médiatiques nationaux… »

Věra Jourová | Photo: Christophe Licoppe,  Union européenne

Avec en leur sein des médias publics comme privés. Cela veut dire beaucoup de situations très différentes …

« Le paysage est très complexe… mais ma réponse est : c’est un sujet européen. La plupart des médias travaillent au-delà des frontières et c’est pourquoi nous voudrions une protection égale des médias partout en Europe, dans tous les Etats membres.

Ensuite, nous entendons des critiques des Etats membres qui sont convaincus que leurs standards de protection des médias sont déjà très hauts. Ce sont les Scandinaves, l’Allemagne, l’Autriche… Le message que j’essaye d’expliquer partout c’est que nous proposons une harmonisation minimale. Si les Etats ont des standards plus élevés, nous n’y touchons pas. »

« Nous proposons une harmonisation minimale, un filet de sécurité »

Si ce n’est que le minimum, cela sera-t-il quand même utile ?

« C’est le minimum mais c’est largement suffisant. C’est clairement supérieur à ce que nous observons dans certains Etats membres. Je vois le Media Freedom Act comme un filet de sécurité. Si la politique dérape dans un pays, si un gouvernement veut s’arroger plus de pouvoir, il faut qu’existe une sorte de mécanisme de protection pour permettre aux médias de se défendre. »

Source: Union européenne

La Pologne et la Hongrie sont vos cibles principales. Pour certains, votre projet pourrait même avoir des conséquences négatives dans d’autres pays.

« Quand vous regardez la carte de l’Europe, presque tous les Etats-membres ont des problèmes. Je suis en désaccord total avec ceux qui affirment que cette loi vise à corriger la situation en Pologne et en Hongrie, et que cela nuirait aux autres. Vous ne savez jamais ce qu’il peut se passer, qui prendra les rênes du pays et voudra contrôler les médias… Je trouve cela un peu arrogant de la part de certains experts occidentaux, de dire qu’il n’y a de travail à faire qu’en Hongrie et en Pologne. C’est faux. »

« Les milliardaires, une menace pour la liberté de la presse »

En France, le directeur de la rédaction des Echos a été renvoyé il y a quelques jours. Selon les journalistes des Echos, des articles auraient déplu à l’actionnaire, Bernard Arnault. Les milliardaires sont-ils une menace pour la liberté de la presse ?

Bernard Arnault | Photo: Jérémy Barande,  Ecole polytechnique Université Paris-Saclay/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.0

« Oui, je le pense. C’est une question de limitation des pouvoirs. Quand les grandes fortunes et l’influence politique se combinent, il peut y avoir un problème dans de tels États-membres. C’était le cas en République tchèque quand le Premier ministre possédait également des médias… »

Vous parlez d’Andrej Babiš ?

« Oui, et il a décidé de transférer son groupe dans un fonds fiduciaire. »

Ce qui était contesté. Plus généralement, au sein des médias, la crainte c’est que l’Europe tente de s’immiscer dans le travail des journalistes.

« Non. Il est vrai que l’on a accompagné la loi avec des recommandations, qui ont peut-être induit certains en erreur. Nous voulons réguler l’environnement des médias. Nous ne touchons que très légèrement à la vie des médias directement. »

Le gouvernement d’Andrej Babiš a été accusé de vouloir remplacer la direction de la Télévision tchèque par des amis politiques. L’Union européenne de radio-télévision avait-elle raison de se dire « inquiète » de la situation ?

Andrej Babiš | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

« Pour défendre un peu l'ancien Premier ministre, c’était surtout l’action du Parlement. Je me souviens très bien de l’affaire, j’en ai parlé plusieurs fois avec lui. C’était la volonté de plusieurs députés de changer certains membres du conseil d’administration, et certaines personnes n’ont pas été jugées au niveau. Ce qui était important c’est qu’il y a eu immédiatement des gens dans la rue. Les Tchèques, les citoyens se préoccupent de ce qui arrive aux médias publics tchèques. Il est très important que les gens s’en préoccupent car le Media Freedom Act accorde une position privilégiée aux médias de service public. »

« Les Tchèques, les citoyens se préoccupent de ce qui arrive aux médias publics »

En France les gens sont un peu surpris et parfois inquiets de voir un milliardaire tchèque, Daniel Křetínský, investir dans les médias. Que dites-vous aux journalistes français qui s’inquiètent de potentielles interférences ?

« Je ne veux pas parler d’un cas précis et de transactions en particulier. Mais j’ai un message pour les Français : mon Media Freedom Act améliorera la situation. Nous créerons des règles pour de telles transactions, pour empêcher ces opérations si elles risquent d’amoindrir le pluralisme et la diversité des opinions. »

Avec la crise du secteur de l’édition papier, pour certains médias le rachat par des grosses fortunes est la seule option.

« Je sais qu’il y a une pression économique et un manque d’argent, en particulier pour les médias imprimés. Cela les rend vulnérables, des cibles faciles et peu chères. Il n’est pas facile de faire la différence entre une transaction qui va ruiner son indépendance, et une autre qui va au contraire consolider sa situation économique, et l’aider à se développer. C’est pour moi la partie la plus compliquée du Media Freedom Act et nous travaillons à la création de critères précis. »

Un mot sur la Hongrie. Les politiques européens sont-ils vraiment « trop corrects » avec la Hongrie, comme vous l’avez déclaré ?

« Concernant la Commission européenne, je dirais non. Après, il y a la sphère politique. De la part des leaders des Etats membres, je n’ai jamais vraiment entendu dire très clairement ‘Nous avons un problème à siéger à côté de Viktor Orbán’. »

Andrej Babiš qualifiait Viktor Orban « d’ami » et l’a rencontré pendant sa campagne. Est-il « trop correct » avec Viktor Orbán ?

Andrej Babiš et Věra Jourová | Photo: Bureau du Gouvernement tchèque

« Je dois dire que j’étais assez mécontente. Je connais bien l'ancien Premier ministre. Je l’ai aidé à fonder le parti (ANO). Donc je me sens vraiment responsable pour ce que le parti et M. Babiš font… même si je n’ai plus d’influence dessus depuis près de neuf ans. »

Mais vous en êtes toujours membre ?

« Oui, je suis une membre ‘gelée’. »

Qu’est-ce que cela veut dire ?

« Babiš admirait trois politiciens. Viktor Orbán, Angela Merkel et Emmanuel Macron »

« Peut-être que l’an prochain je ‘dégèlerai’ (mon statut). M. Babiš admirait trois politiciens. Viktor Orbán, Angela Merkel et Emmanuel Macron. Il les admirait pour leur manière de faire de la politique, leur méthodes, leur art… le travail acharné et la détermination. Quand vous ne mettez pas les valeurs dans l’équation, vous voyez trois politiques très comparables, n’est-ce pas ? (Rires) »

Andrej Babiš et Viktor Orbán | Photo: Bureau du Gouvernement tchèque

Parlons de vous. Cela fait presque dix ans que vous êtes à Bruxelles. La Tchéquie vous manque-t-elle ? Vous rentrerez à Prague l’an prochain, ce n’est pas un secret

« J’ai le mal du pays. Ici, j’ai des collègues fantastiques, mais les miens sont en République tchèque. J’ai un travail qui me donne l’opportunité fantastique d’avoir le pouvoir, je l’espère, de faire le bien. D’ailleurs, Václav Havel qui est accroché sur le mur juste au-dessus a dit ‘Quand quelqu’un m’a dit que j’avais du pouvoir, je suis devenu méfiant envers moi-même’. Je veux rentrer à la maison, et être utile à mon pays. »

Danuše Nerudová a montré pour la première fois qu’une femme présidente de la République tchèque était une option réaliste. Est-ce un bon signe pour l’avenir ?

Věra Jourová | Photo: Ondřej Tomšů,  Radio Prague Int.

« Il était temps ! Nous n’avons jamais eu de femme Première ministre ou présidente. Il y a quelques rares femmes ministres, et des députées très compétentes au Parlement. Je pense qu’en général le monde est meilleur lorsque les hommes et les femmes partagent le pouvoir. Cela vaut aussi pour mon pays. »

Souhaitez-vous être la première présidente de la République tchèque ?

« Qui ne le voudrait pas ? Quand je serai ‘dégelée’, je verrai si j’ai un avenir ou non  au sein du mouvement ANO. C’est une danse à deux. Ensuite, je verrai ce que je ferai, mais je veux être utile. »