Mariage pour tous - « Nous ne sommes pas la Pologne ou la Hongrie, mais le danger que nous devenions comme eux existe bien »

Adéla Horáková, photo : Ian Willoughby

Adéla Horáková a quitté son métier d’avocate pour se dévouer à la campagne en faveur du mariage pour tous avec Jsme fér (We Are Fair). L’organisation a collecté pas moins de 100 000 signatures en faveur du mariage pour tous. Mais plus de deux ans après qu'un projet de loi ait été soumis aux députés, la chambre basse n'a eu pratiquement aucune discussion à ce sujet. Récemment s’est tenue la Prague Pride. L’occasion pour Adéla Horáková de faire le point sur la situation des LGBT en République tchèque.

Quand vous parlez avec des personnes LGBT plus âgées ici, quelle était leur situation avant 1989, lors des dernières années du communisme ?

« La plupart se cachaient, et ils sont toujours habitués à le faire. Ce n’est pas toujours simple de parler aux LGBT plus âgés parce qu’ils ne sont pas habitués à la visibilité, à être sortis du placard, et donc à être ouverts et francs. Mais quand nous les trouvons et que nous parlons avec eux, ils apprécient le progrès.

« Beaucoup de choses ont changé et se sont améliorées, c’est certain. Mais, sur certains points, leurs espoirs sont réfrénés comme avec le mariage pour tous ou la possibilité de former une famille stable en adoptant conjointement. »

Il y a eu quelques changements au niveau de la législation, comme le partenariat civil en 2006. Dans quelle mesure l’adhésion à l’Union Européenne en 2004  a-t-elle influencé le progrès dans ce domaine ?

« Je dirai que cela l’a beaucoup influencé. Je me souviens des discussions sur l’adhésion, je les suivais de près – je suis une avocate spécialisée en droit de l’Union Européenne (UE) – et j’ai pu voir le renforcement de la démocratie et du respect de l'égalité. Si ces choses n’ont pas été apportées ici par l'UE, elles y sont certainement davantage ancrées que ce ne l'était auparavant en République tchèque.

« L’UE a joué un rôle crucial en introduisant l’idée d’égalité et de dignité. Et c’est toujours le cas : il y  a quelques jours seulement, la Commission Européenne a annoncé retirer le financement des villes polonaises qui se déclarent ouvertement homophobes. L’UE est un soutien considérable pour les LGBT, ce que nous apprécions énormément. D’autant plus lorsque l’on voit des politiciens nationaux faire de nous leur cible. C’est une nécessité pour notre bien-être et notre santé mentale de savoir qu’il y a des institutions et des gens qui nous soutiennent. »

Photo : rihaij,  Pixabay / CC0

Avez-vous l’impression que la société tchèque, dans son ensemble, est davantage ouverte et tolérante envers les minorités sexuelles, par rapport aux années 1990 par exemple ?

« Assurément. Les mentalités et les réactions des gens évoluent plus rapidement que celles des politiciens. Nous avons des politiciens qui jouent prudemment, sans prendre de risque, car ils veulent préserver le statu quo. Ils ne font pas progresser la société, ils  veulent rester dans le passé boueux. Mais les gens, eux, changent. Le soutien pour le partenariat civil a monté en flèche et est passé de 50% lors de son adoption à 80 voire 90% aujourd’hui. C’est la même chose avec le mariage pour tous, pareil pour l’adoption conjointe.

« Nous ne sommes pas cachés donc les gens voient que nous ne sommes pas des monstres ou un danger pour la société. C’est pourquoi des évènements comme Prague Pride sont très importants, même si on entend beaucoup de critiques. Je comprends qu’il puisse y avoir des aspects avec lesquels les gens ne se sentent pas à l’aise mais nous devons avoir une vue d’ensemble et ne pas s’attarder sur les images ‘scandaleuses’ de quelques personnes. Ce festival nous apporte de la visibilité. Et le fait que nous soyons vus est une raison, parmi d’autres mais très importante selon moi, qui explique le changement d’attitude et le soutien que nous recevons de la part de plus en plus de citoyens. »

La situation des LGBT dans la région a empiré ces dernières années. Pourquoi pensez-vous que cela arrive maintenant ?

« C’est une question à un million de dollars. Mon opinion personnelle est qu’il n’y a pas une seule et unique raison à cela. La crise qui a secoué le monde en 2008 est certainement une d’entre elles. Les gens, lors d’une crise,  ont tendance à s’accrocher au passé.

Photo : Prague Pride,  Facebook

« Je pense que cela doit également être dû à un manque de maturité de la démocratie dans ces pays. N’oublions pas que la Pologne et la Hongrie sont de jeunes démocraties. Toutes ces décennies de débats et de luttes pour l’égalité avec les femmes et les personnes LGBT en Europe de l’Ouest n’ont pas eu lieu ici.

« Une troisième raison pourrait être la déception, surtout celle de l’ancienne génération qui n’a pas vu les changements espérés avec la venue du nouveau régime. C’est aussi un simple calcul de la part des politiciens comme Orbán, qui veut juste prendre le pouvoir, ou de la part de l’Etat Catholique en Pologne avec Kaczyński et son parti : ils veulent simplement prendre le pouvoir et recherchent des façons de le faire. Leur homophobie n’est pas véritable à mon avis, c’est simplement un jeu cynique avec le peuple. Il y a peut-être encore d’autres raisons. »

Evidemment la situation est pire en Pologne et en Hongrie qu’ici. Mais est-ce qu’il y a une peur parmi la communauté LGBT que quelque chose de similaire puisse se produire ici ?

« Nous ne sommes pas la Pologne ou la Hongrie mais il y a un véritable danger que nous devenions comme eux. Si on regarde les positions de certains politiciens, du Parti Démocratique Civique par exemple, ils acclament et félicitent les politiques mises en place par Kaczyński en Pologne. C’est notamment le cas du député Alexandr Vondra. Il sait très bien ce qu’ils sont en train de faire. Ils propagent la haine et nuisent à la démocratie. Et tout en sachant cela, il continue de nommer sa politique comme conservatrice. Il n’est certainement pas le seul admirateur des styles d’Orbán et de Kaczyński ni le seul qui les soutiennent silencieusement en espérant suivre leurs pas.

« Donc il y a un réel risque que nous marchions dans la même direction et nous devons réagir rapidement et clairement. Nous devons tenir nos politiciens pour responsables. En tant que citoyens, en tant que voisins, nous avons besoin de coopérer, mais ce n’est pas la direction dans laquelle nous allons en ce moment. »

Quelle a été votre réaction il y a environ 10 ans lorsque le président Václav Klaus a commencé à utiliser le terme “homosexualisme”?

« Je n’ai pas vraiment d’opinion au sujet de M. Klaus. Je le trouve ennuyeux. Je ne sais pas d’où viennent sa frustration et sa fragilité, mais il crache sa haine. Des psychologues me disent que les gens qui ont le besoin d’en attaquer d’autres doivent généralement faire face à une lutte intérieure. Je ne sais pas d’où ça vient mais je lui souhaite d’aller bien et j’espère qu’il trouvera la paix dans son esprit un jour. »

Si je peux me permettre de vous interroger sur votre propre expérience, avez-vous déjà été victime de discrimination ?

Photo : Petr Vilgus,  CC BY-SA 4.0

« Je n’ai pas rencontré ouvertement de discrimination. J’ai certainement fait l’expérience de ce que l’on appelle des micro-agressions de la part de ceux qui désapprouvent ou qui ont des expressions de dégout avec les LGBT, et ce même parmi mes amis et mes collègues. Cela nous prend beaucoup d’énergie de continuer à penser que ces gens ne sont pas nés de cette façon car personne ne naît homophobe. Toute l’aversion envers les LGBT est toujours apprise et mise dans la tête des gens. J’ai besoin de continuer à penser que ce n’est pas eux. Quand je parle avec eux, que j’essaie de débattre, cela ne veut pas dire que j’ai réussi à les faire changer d’avis mais nous avons réussi à avoir une discussion. Et je peux dire avec un grand plaisir que j’ai réussi à faire changer d’avis certaines personnes.

« Alors peut-être que moi, je n’ai pas été tellement victime de cela. Mais je viens aussi de la région Ústí, qui est la région la moins religieuse de la République tchèque. Ce manque d’influence de l’Eglise catholique est une bonne chose pour les personnes LGBT. Mais je suis peut-être juste chanceuse. Dans un rapport sur la façon dont vivent les personnes LGBT  en République tchèque publié l’année dernière, on peut voir que presque 40% d’entre eux ont été victime de discrimination ou de harcèlement. Mais le plus choquant est que 91% de ces incidents ne sont pas signalés.

« La violence envers les personnes LGBT, que ce soit de la discrimination ou du harcèlement, que ce soit verbal ou physique, a lieu tous les jours, c’est juste que l’on en entend pas parler. C’est la raison pour laquelle la société tchèque pense que ce pays est un paradis et que la vie y est facile.  Deux tiers des personnes hétérosexuelles pensent qu’il n’y a aucune discrimination envers la communauté LGBT. Cela crée une fausse idée selon laquelle nous parlons de problèmes qui n’existent pas, que nous inventons des problèmes alors qu’il n’y en a pas. »

Par ailleurs, pensez-vous que les Tchèques forment une nation tolérante ? Quand je suis arrivé ici la première fois, je le pensais.  Mais après quelques années, j’ai réalisé qu’ils ne l’étaient pas tellement – ils ne sont juste pas intéressés. Ils ne se soucient pas de ce que font les autres…

« Je crois que chaque personne a du bon en elle, qu’il y a une prédisposition au sein de chaque être humain à tendre vers la bonté, parce qu’on en retire aussi du plaisir. Et je pense que les Tchèques ne sont pas une exception. Nous nous percevons comme une nation tolérante mais cette vision est mise à l’épreuve ces dernières années.

« Dans le cas des LGBT, bien souvent cela se traduit par un manque de respect, alors que c’est ce dont nous aurions besoin et c’est ce que nous souhaitons. Cette indifférence, que nous appelons parfois tolérance, est liée à un manque d’éducation. Mais peut-être que l’indifférence est un bon début avant d’obtenir le respect. »

Pour en revenir à votre propre expérience, pourriez-vous nous parler de votre coming out ?

Photo: Klára Stejskalová,  Radio Prague Int.

« Quand on parle de coming out, il y a en général deux ou trois aspects.  Premièrement, ça ne s’arrête jamais, c’est une chose que l’on fait toute sa vie. La première phase est une sorte de coming out intérieur, pour soi-même, ce moment où tu réalises être lesbienne, gay, bisexuel, trans… Cette phase a été rapide et simple pour moi. Je ne me souviens pas d’avoir pensé à un moment qu’il y avait un problème. C’était plus comme, ‘humm très bien’, et puis je suis passée à autre chose.

« Par contre, j’étais angoissée à l’idée de le dire à ma mère. Elle a été triste pendant un petit moment mais, après quelques heures, elle m’a prise dans ses bras et m’a dit qu’elle m’aimait. J’ai été chanceuse d’avoir des amis et une famille qui me soutenait. Ce n’est pas le cas pour beaucoup de gens. »

Comment cela s’est passé au travail ?

« Ça a pris un peu plus de temps. Et je ne fais pas exception. Faire son coming out à ses proches, ses amis et sa famille, c’est une chose, mais refuser de le faire au travail, cela arrive très souvent. Le travail est quelque chose de vraiment important, cela nous rapporte de l’argent, de l’indépendance et un moyen de subsistance donc on ne veut pas tout compromettre. Et aussi, on se dit que c’est juste le travail et que l’on n’a pas besoin de parler de nos vies privées.

« Ce que nous ne réalisons pas, c’est que cela nous coûte cher. Il y a un terme économique pour cela : le ‘coût de la réflexion à deux fois’. Si on imagine notre cerveau comme un ordinateur, une partie de notre processeur est toujours sur le mode ‘se cacher’. Et cette capacité que contient notre processeur ne peut pas être utilisée pour se concentrer sur le travail, comme il le devrait.

« Pour moi, cela a pris beaucoup de temps. Après l’université,  j’ai passé des années dans le placard au travail. Lorsqu’on revient d’un weekend et qu’on discute avec ses collègues de ce qu’on a fait, j’évitais de parler de ma copine, je parlais soit à la première personne du singulier soit à la première personne du pluriel. Un jour au sein de ma dernière entreprise, Dentons, je suis allée déjeuner avec un collègue et il m’a demandé si j’avais quelqu’un dans ma vie. J’ai évité la question et j’ai simplement changé de sujet. Quand je suis retournée à mon bureau, j’étais en colère contre moi-même. J’ai pensé, ‘Ce n’est pas bien, pourquoi est-ce que je fais ça ? Je m’humilie moi-même et je contribue au problème’, parce que, comme je l’ai dit, la visibilité est très importante.

« Plus les gens nous voient, plus ils nous connaitront comme des amis, des collègues, et plus ils seront ouverts et tolérants. Donc je me suis dit ce jour-là que ça allait être le dernier où je cacherai la vérité. Peu de temps après, nous avons eu notre premier évènement Pride. Et maintenant Dentons un fier  supporter du mariage pour tous, j’aime à penser que mon coming out a joué un rôle dans cela. »

Vous avez tourné le dos à une carrière dans le droit pour vous focaliser sur la lutte en faveur du mariage pour tous, qu’est-ce qui vous a mené à franchir ce pas ?

« J’avais le sentiment que je devais contribuer à rendre les choses meilleures. J’étais déçue de leur état actuel, que ce soit l’interdiction de nous marier, d’adopter conjointement des enfants ou que nous soyons attaqués par de nombreux politiciens et des dirigeants de l’Eglise. Je trouvais cela injuste et j’ai ressenti le besoin de nous défendre.

« J’ai longtemps été bénévole, donc j’allais à mon travail et puis j’aidais des organisations LGBT, mais je ne m’en sentais plus capable. Je tenais me focaliser à 100% sur ce projet. C’était très important pour moi, surtout lorsque je voyais l’évolution des situations en Pologne et en Hongrie. »

La législation sur le mariage pour tous est devant le Parlement depuis plus de deux ans maintenant mais est constamment bloquée. Pensez-vous que nous la verrons aboutir un jour ?

« J’en suis convaincue ! Avec mes collègues, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cela arrive. Nous nous sentons soutenus par les gens autour de nous. Mais ça fait maintenant deux ans, comme vous l’avez dit, et rien ne se passe. Ils nous mettent sous le tapis mais nous voulons leur dire que nous sommes ici, que nous n’oublions pas et que nous ne bougerons pas. Nous voulons qu’ils fassent leur travail. Ils sont payés pour décider et voter des lois, alors nous mettre de côté pendant deux ans n’est pas juste. »

Andrej Babiš,  photo : ČTK / Radek Petrášek

Avez-vous déjà eu la chance de discuter de ce problème avec le premier ministre, M. Babiš ?

« Oui. Il a personnellement exprimé son soutien pour cette idée, et je le félicite. Je dois dire que je suis un peu déçue du développement qu’il  y a eu ensuite car, même si ANO a de nombreux députés au Parlement, ils n’ont pas été capables d’avoir une position claire. Pour un grand parti comme celui-ci, qui aime paraître fort et décisif, être si indécis sur quelque chose d'aussi important est un peu inquiétant pour moi.

« Et je pense que ce n’est pas compréhensible pour les électeurs, ils ne savent pas quoi en penser. Et lorsqu’on ne sait pas quoi penser d’un parti, on est moins enclin à voter pour. ANO n’est pas le seul dans ce cas, d’autres partis sont également comme cela.

« Je suis donc heureuse de son soutien personnel mais déçue du développement au Parlement. »