Massacre de Lidice : les Tchèques face à leur histoire

Lidice, photo: L’association Rozeznění

Fin janvier, la directrice du Mémorial de Lidice, Martina Lehmannová, a démissionné de son poste suite à une controverse avec le ministre de la Culture, ainsi qu’avec certains des derniers survivants du massacre de Lidice, village rasé par les nazis le 10 juin 1942. Très médiatisée, l’affaire a suscité un débat sur l’interprétation de l’histoire et sur la mémoire, souvent douloureuse, de la Seconde Guerre mondiale.

Lidice, photo: L’association Rozeznění
Tout a commencé par un reportage diffusé en juin 2019 par la Télévision tchèque. Vojtěch Kyncl de l’Institut d’histoire de l’Académie des Sciences y a révélé le destin oublié d’une certaine Štěpánka Mikešová, une femme d’origine juive qui a passé les premières années de la guerre à Lidice, jusqu’à sa déportation à Auschwitz qui a précédé de quelques jours le massacre du village. Au cours de ses recherches, le jeune historien a découvert dans les archives le témoignage d’un policier de Lidice, selon lequel Štěpánka Mikešová aurait été dénoncée à la gestapo par la propriétaire de son logement, Alžběta Doležalová.

Arrêtée à Lidice le 2 juin 1942 puis déportée à Auschwitz, Štěpánka Mikešová y est morte deux mois après. Le 10 juin, les nazis rasent la commune de Lidice, en représailles à l’attentat contre le Protecteur de Bohême-Moravie Reinhard Heydrich, exécutant sur place tous les hommes du village et déportant les femmes et les enfants en camps de concentration. Alžběta Doležalová est elle aussi déportée, mais elle survit et retourne en Tchécoslovaquie après la guerre, de même que sa fille Marie Šupíková, âgée aujourd’hui de 88 ans et qui vit dans le nouveau village de Lidice.

Mémorial de Lidice, photo: Ondřej Tomšů

Bien que l’histoire de Štěpánka soit connue des témoins de l’époque, aucune trace d’elle ne figure dans le musée de Lidice ni dans les expositions qui font partie du Mémorial, construit après la guerre l’emplacement du village rasé.

Cette absence a surpris et intrigué l’historien Vojtěch Kyncl. L’information sur ‘une habitante oubliée de Lidice’ a figuré dans son travail de recherche, publié il y a cinq ans déjà. Mais ce n’est qu’après avoir été évoquée devant la caméra que cette histoire a suscité un tollé :

Vojtěch Kyncl, photo: Jan Ptáček, ČRo
« Ce qui m’a intéressé, ce n’était pas la dénonciation, à l’origine de la déportation de Štěpánka Mikešová, mais le fait qu’il existe une femme de Lidice qui ne figure pas sur la liste des habitants et dont le nom n’est pas évoqué non plus dans l’espace mémoriel. J’estime que cette femme liée à la tragédie de Lidice et assassinée par les nazis, ne doit pas être oubliée. »

Selon la maire actuelle de Lidice, citée dans les médias par l’ancienne directrice du Mémorial, cette absence s’explique par le fait « qu’en tant que Juive, Štěpánka Mikešová ne fait pas partie de la tragédie de Lidice ».

Martina Lehmannová, historienne de l’art qui dirigeait le Mémorial de Lidice depuis 2017, s’est dit choquée par cet argument, de même que par une vague de critiques qui s’est abattue sur elle lorsqu’elle a affiché sa volonté de rappeler le destin de la femme juive dans l’exposition du Mémorial. A la critique d’abord formulée par L’Union des combattants pour la liberté à Lidice, dirigée par la politicienne controversée Jana Bobošíková, s’est rajoutée celle du ministre de la Culture. Au début de l’année, Lubomír Zaorálek a déclaré que si la directrice du Mémorial ne démissionnait pas, il allait la révoquer, lui reprochant « une mauvaise communication » et « un manque d’empathie envers les survivants de la tragédie de Lidice ». On écoute le ministre :

Lubomír Zaorálek, photo: Filip Jandourek, ČRo
« Je n’ai pas pu accepter le fait que quelqu’un recommande à une femme de 88 ans (il s’agit de Marie Šupíková, ndlr) d’aller témoigner à la télévision, pour défendre sa mère accusée de dénonciation. C’est complètement absurde, car cette dame n’avait que 10 ans au moment du massacre et se sent aujourd’hui coupable. Lorsque je l’ai rencontrée, elle a failli s’effondrer. (…) Madame Lehmannová doit savoir que cette histoire qui remonte à 1942 n’est pas tout à fait claire, qu’elle est interprétée différemment par les historiens. »

Accusée par l’Union des combattants de vouloir « réécrire d’histoire », Martina Lehmannová a été en revanche soutenue dans sa démarche par la dernière « femme de Lidice » encore en vie, Jaroslava Skleničková, ainsi que par la majorité de ses collaborateurs qui ont quitté le Mémorial peu après sa démission. On écoute Martina Lehmannová :

Martina Lehmannová, photo: Ondřej Tomšů
« Dans le reportage télévisé en question, j’ai dit que le Mémorial allait s’intéresser à l’histoire de la femme juive arrêtée à Lidice, tout en étant consciente qu’il s’agit d’un épisode extrêmement douloureux. Mais en tant que directrice du Mémorial, je n’ai pas pu ni voulu ignorer ces nouvelles informations. »

Pour les collaborateurs de l’ancienne directrice du Mémorial, l’affaire de l’habitante juive de Lidice, dans laquelle ils se sentent eux-aussi impliqués, marque « une lutte pour l’indépendance de la science et de la culture en général ». Dans une lettre ouverte, ils déclarent ne pas vouloir participer à « l’interprétation communiste » de l’histoire, voulue, selon eux, par l’Union des combattants de la liberté de Lidice et le ministère de la Culture. Une interprétation qui, d’après l’hebdomadaire Respekt, « accepte une seule image des Tchèques sous l’occupation nazie : celle de victimes, voire peut-être aussi de rebelles. »

Štěpánka Mikešová n’est pas la seule habitante « oubliée » de Lidice. Un lourd silence entoure, aujourd’hui encore, ceux qui ont échappé au massacre du village, comme l’explique l’historienne Gabriela Havlůjová, originaire de Lidice :

« Ce qui m’attriste, c’est que les pilotes Josef Horák et Josef Stříbrný restent mal considérés ici. Pourtant, ce sont les seuls habitants de Lidice qui sont partis en Grande-Bretagne, pour combattre les nazis. Certains habitants, notamment les rescapés du massacre de Lidice, continuent à s’opposer au projet d’un monument qui leur rendrait hommage. »