Métissages : tout ce qu'on peut faire avec un bout de chiffon (suite)

Photo: www.upm.cz
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C'est bien l'art du textile, mais un art qui conjugue les techniques traditionnelles et la création contemporaine... Il est au coeur d'une exposition intitulée « Métissages » qui est à voir, depuis le 13 avril, dans deux salles pragoises : au Musée des Arts décoratifs et à l'Institut français. Initiée par Yves Sabourin du ministère français de la Culture, elle rassemble une soixantaine d'oeuvres tissées, brodées, incrustées, en dentelle ou en tapisserie. Chacune d'entre elles est le fruit d'une collaboration d'un artiste plasticien (dont par exemple le couturier Christian Lacroix) avec un artisan ou un atelier artisanal. Ils s'intéressent tous au corps humain, à la sensualité, aux différentes facettes de la vie. Certaines oeuvres sont même porteuses d'un message politique, comme « Le keffieh » de Mona Hatoum. Yves Sabourin vous la présente :

« Mona Hatoum est une artiste libano-palestinienne. Elle vit entre Londres et Berlin. Son travail consiste à revendiquer l'état des femmes dans une culture musulmane, où la femme n'existe, pour ainsi dire, pas... Elle rêvait de montrer ce voile bédouin, exclusivement porté par les hommes, en lui donnant cette dimension d'étendard de la révolte. Car les applications de motifs qui sont traditionnellement faits en coton, elle les a transformées avec des applications de cheveux de femmes indiennes. C'est une culture, en Inde, de couper les cheveux pour différentes cérémonies. C'est tout à fait normal, donc il n'y pas d'aspect mortifaire dans ce propos. Il est question de montrer à l'homme que s'il devait remettre son foulard sur la tête, il ferait apparaître une des choses impies dans la culture islamique : les cheveux de la femme. C'est-à-dire que les motifs que vous pouvez voir en noir sur le voile, sont faits de cheveux de femmes. Ce projet a été réalisé par une classe d'élèves dans un lycée technique français, à Rochefort, où il y a, entre autres, deux classes de broderie. Donc nous avons fait un atelier avec l'artiste et la classe d'élèves. »

Quelles sont les autres oeuvres « engagées » de l'exposition ?

« Vous avez aussi «Le borqa » qui est donc ce voile porté par les femmes d'Egypte qui les protège de la tempête de sable. Mais l'artiste, Ghada Amer, lui confère avec une pièce de dentelle appliquée sur ce voile, vraiment une dimension politique. Vous avez ensuite des oeuvres de Jean-Michel Othoniel qui symbolisent toute la libération de la minorité gay au Etats-Unis. Enfin, il y a un autre projet qui paraît 'léger' de prime abord : c'est une collection de sous-vêtements très coquins d'une artiste suisse, Sylvie Fleury, qu'elle a faits décorer de flammes brodées en perles. Hormis cet aspect féminin et sensuel, son projet évoque la manifestation des femmes à New York en 1974 ou 1975 contre les lois 'misogynes' de l'époque. Elles ont enlevé leurs soutiens-gorge et les ont brûlés dans la rue... »

« Métissages » n'est pas une exposition concoctée spécialement pour Prague. Elle a déjà son histoire, comme l'explique Yves Sabourin :

« C'est vrai que l'exposition n'est pas nouvelle, mais dans les deux salles d'exposition à Prague, nous avons quand même six nouvelles pièces qui ont été produites dans le courant de l'année dernière et qui sont donc montrées pour la première fois à Prague. Nous en sommes à la 17e halte dans les villes importantes... importantes par rapport au pays étrangers, car tous les endroits, où l'exposition a été montrée sont importants. Nous avons exposé à San Francisco, à Lima, au Pérou, la Bolivie, Buenos Aires, Rio et nous avons fait quatre villes au Mexique l'année dernière. L'exposition a également circulé en France et nous allons continuer : l'année prochaine, nous irons en Asie du Sud-Est, avec Bangkok en Thaïlande, Manille aux Philippines et Yokohama au Japon. »

Pour revenir à ce foulard palestinien de Mona Hatoum... Cette oeuvre a donc été réalisée par des lycéens de Rochefort. En combien de temps ?

« Ils ont pris trois, quatre mois, en sachant qu'ils ne pouvaient pas travailler tous les jours. Ca m'intéressait d'aller chercher non seulement dans des ateliers privés, mais aussi dans les endroits où on avait de vraies formations techniques. La France est un des rares pays dans le monde, où il y a de grands et beaux lycées techniques qui ne sont souvent pas si bien appréciés que ça dans le pays. On considère toujours que l'enseignement technique est moins valorisant qu'un enseignement intellectuel. »

Comment avez-vous réussi à récupérer les cheveux des femmes indiennes ?

« Ce n0'est pas compliqué. Je vous raconte tout... A Paris, dans le 10e arrondissement, métro Strasbourg-Saint-Denis, vous trouvez tous les produits capillaires chez les coiffeurs, de faux cheveux, des liasses des cheveux de femmes... Ils sont naturellement achetés à des femmes et non pas issus des massacres ou d'autres actes barbares. En Inde, ils sont coupés par des femmes, avec leur accord, soient pour des deuils, soient pour des cérémonies, lorsqu'elles rentrent dans les temples par exemple. »

Auteur: Magdalena Segertová
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