Munich et les Allemands

Les troupes allemandes entrent à Prague le 15 mars 1939
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Le concept d'émigration s'entend aujourd'hui en Europe de manière économique. Durant l'entre-deux-guerres, et face à la montée des dangers, c'est en termes politiques qu'il se déclinait. Seule démocratie en Europe centrale, la 1ère République tchécoslovaque est une terre d'exil pour tous les opposants aux dictatures. Parmi eux, les cadres du Parti social-démocrate allemand, qui fuient le nazisme. Installés à Prague dans la fin des années 30, ils établiront de nombreuses enquêtes sur les fluctuations de l'opinion allemande face à la crise de Munich.

Le Sopade à Prague, 1933
Avec Paris et Berlin, Prague devient, dans les années 20, la capitale de l'émigration des Russes blancs, qui ont fui la Révolution bolchevique. On compte 22 000 émigrés en 1922.

Dans les années 30, la Tchécoslovaquie devient une terre d'exil pour les victimes du nazisme cette fois, et en particulier pour les socialistes allemands et autrichiens, persécutés par le régime. Prague devient rapidement le centre du journalisme anti-nazi. Bien que d'audience pratiquement nulle dans la population, le parti fasciste tchèque avait tenté un coup de force en janvier 1933, en attaquant une caserne à Brno-Zidenice. Ce semblant de putsch fut facilement réprimé mais le danger fasciste pousse le régime de Masaryk à ouvrir ses portes aux opposants anti-nazis.

Le manifeste de Sopade, 1934
Les dirigeants du SPD, le Parti social-démocrate allemand, que l'on appelait alors le Sopade, transfèrent leur quartier général à Prague vers la fin des années 30. Là, ils publient de nombreux rapports sur la situation de l'opinion publique en Allemagne, notamment lors de la crise des Sudètes. Prague occupée en mars 1939, les analystes politiques du SPD, réfugiés en Tchécoslovaquie, doivent transférer en tout hâte leur quartier général à Paris. Ce sera ensuite Londres.

Les dirigeants du Sopade à Prague suivent attentivement les réactions de l'opinion publique allemande. En 1934, suite à la nuit des longs couteaux qui voit l'élimination par Hitler des dirigeants de la SA, le siège du Sopade à Prague rassemble des études de l'ensemble de l'Allemagne, montrant que le prestige d'Hitler a grandi après l'épuration. Celle-ci fut présentée par la propagande pour réagir à une volonté de putsch.

Au cours de l'été 1938, la presse allemande alimente une violente campagne de propagande anti-tchèque, mettant en avant de prétendues atrocités tchèques contre les Allemands des Sudètes. Dans leur ensemble, les Allemands se montrent convaincus de la nécessité d'aider leurs coreligionnaires de Tchécoslovaquie.

Sudètes en 1938, photo: Wikimedia Commons / PD
Mais plus la crise dure, plus la population allemande fait preuve de réticences à l'idée d'une nouvelle guerre, un sentiment qui ressemble de plus en plus à une vraie panique et qui semble remettre en cause, pour la première fois depuis son accession au pouvoir, le prestige de Hitler. Un rapport du SD, les services de sécurité du Reich, pour l'année 1938 parle d'une véritable «psychose de guerre», qui dure de la mobilisation tchèque, en mai, jusqu'à la conférence de Munich, en septembre. Cette peur est particulièrement répandue dans les zones frontalières avec la Tchécoslovaquie, en Basse Bavière et dans le Haut-Palatinat. Un Landrat évoque même la panique qui touche sa localité.

Si peur il y a, elle ne peut être due qu'à la surenchère de Hitler. Car le régime tchécoslovaque s'était clairement engagé, à partir de 1937, pour une politique d'apaisement des tensions internationales. Le premier ministre Milan Hodza avait ainsi tenté d'améliorer la situation des minorités allemandes vivant précisément dans les régions frontalières.

En fait, la population allemande est divisée face à la crise des Sudètes. Pour les nationalistes, il faut intervenir sans hésiter. Les autres, majorité silencieuse, sont contre l'invasion des Sudètes, moins par pacifisme que par peur de voir l'Allemagne s'engager dans un conflit européen, qu'elle ne pourrait pas, selon eux, gagner. Dans un rapport du SPD provenant du nord-ouest de l'Allemagne, même les partisans fanatiques d'Hitler croient sincèrement aux arguments de paix avancés par le Führer pour l'intervention et ils pensent qu'il bluffe. Le SPD à Prague peut même conclure, dans l'un de ses rapports, qu'en terme de moral, le potentiel de guerre du peuple allemand est bien plus réduit qu'en 1914.

C'est surtout chez les jeunes Allemands que la propagande chauvine et agressive du régime aura le plus d'effets. Eduqués sous et presque par le IIIe Reich, la jeune génération n'a, en outre, pas connu la 1ère guerre mondiale. Les vétérans du 1er conflit mondial ne montrent, quant à eux, aucune velléité belliqueuse, l'opinion générale refusant de sacrifier un seul homme à la cause des Allemands des Sudètes.

Avec la résolution du problème sans combats, Hitler réitère le miracle de l'Anschluss, qui avait vu l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne. Et une fois les conquêtes assurées, c'est le nationalisme chauvin plus que le pacifisme qui ressurgit à nouveau au sein de l'opinion allemande. Celle-ci est fluctuante et réagit en fonction des résultats de la politique d'Hitler. Une fois la conférence de Munich achevée, on assiste à son revirement radical. Hitler en sort paré d'un prestige légendaire. Pour les Allemands, il est bel et bien ce génie qui réussit à conquérir sans verser une goutte de sang.

Les troupes allemandes entrent à Prague le 15 mars 1939
Moins d'un an plus tard, Hitler décide de passer des Sudètes à la Tchécoslovaquie. Les troupes allemandes entrent à Prague le 15 mars 1939. L'euphorie semble moins évidente chez les Allemands. En effet, avec l'invasion du pays, le caractère identitaire des annexions précédentes - territoires à peuplement allemand - disparaît. Et le spectre de la guerre, quant à lui, se confirme. Malgré tout, un certain prestige auréole ce nouveau coup d'éclat du Führer.

La crise des Sudètes a bel et bien eu un rôle charnière dans la formation du mythe d'Hitler. L'opinion allemande connaît une forte oscillation vers 1938. L 'apathie des démocraties occidentales a contribué a poussé la population dans les bras de Hitler, en lui conférant une auréole de magicien politique.