Liberté de la presse : « La Tchéquie va mieux dans un monde qui va très mal »

Forte d’un gain de sept places, la Tchéquie figure à la dixième place au Classement mondial de la liberté de la presse établi pour 2025 par l’organisation Reporters sans frontières (RSF). Faut-il se réjouir de cette progression ou la Tchéquie ne fait-elle que bénéficier de la dégradation de la situation dans d’autres pays ? Réponse de Pavol Szalai, responsable du bureau Union Européenne-Balkans à RSF, qui était à Prague, ce vendredi, pour présenter ce nouvel Index.

« La Tchéquie va mieux dans un monde qui va très mal. La Tchéquie doit son entrée au Top 10 du classement, auquel figurent 180 pays, aux efforts du gouvernement non seulement pour augmenter la redevance audiovisuelle, mais aussi pour pérenniser un financement stable et indépendant des médias publics tchèques. »

Pavol Szalai | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

« Par ailleurs, nous avons été les témoins, l’année dernière, de décisions de justice positives pour la liberté d’expression. De même, Andrej Babiš, le leader de l’opposition, n’est plus propriétaire de médias. Et enfin, les attaques physiques contre les journalistes en Tchéquie sont plutôt rares, un constat qui s’ajoute au fait que quand ces attaques ont lieu, elles sont dénoncées sur le plan politique. N’oublions pas non plus le changement au Château de Prague avec désormais un président, Petr Pavel, qui lui aussi soutient la liberté de la presse. »

« Ceci dit, tout n’est pas rose non plus, et il y a toujours des problèmes, des attaques politiques contre les journalistes, des menaces en ligne, parfois des procédures-bâillon, ainsi que la concentration des médias dans les mains de propriétaires qui ne sont pas toujours respectueux de l’indépendance éditoriale. »

Cette évolution en Tchéquie est-elle une bonne nouvelle dans la perspective des élections législatives qui se profilent à l’horizon ? On sait que dans beaucoup de pays, des élections - et c'est un sujet dont il est également beaucoup question en Tchéquie - ont été influencées par la propagande de la Russie et la désinformation. Quel regard peut-on donc porter sur tout cela ?

Source: Reporters sans frontières

« La Tchéquie se trouve dans la deuxième meilleure catégorie (situation satisfaisante) sur cinq pour ce qui est de la liberté de la presse dans le monde. Ce n’est donc pas la meilleure... Et même si elle apparaît désormais en dixième position, la situation, on le voit par rapport à son évolution historique, est volatile, instable. Comme d’autres pays dans la région, la Tchéquie est très sensible aux cycles politiques et aux élections. De ce point de vue, les prochaines législatives à l’automne seront cruciales. La Tchéquie aura-t-elle un gouvernement qui soutient l’indépendance des médias et qui veut poursuivre les réformes positives ? Ou alors un gouvernement qui s’inspirera de Donald Trump, voire du Premier ministre slovaque, Robert Fico ? Cette volatilité politique et cette instabilité sont partagées dans la région. »

« Les influences extérieures sont le deuxième facteur très important qui détermine le niveau de la liberté de la presse. Et justement, la propagande russe est très forte en Slovaquie, en Hongrie, beaucoup moins en Pologne, même si là-bas aussi on peut voir de la désinformation dans la campagne pour l’élection présidentielle. Et en Tchéquie aussi, nous craignons que les élections puissent être influencées par la propagande russe et par la désinformation. Donc, tout cela fait que cette région reste très instable. Et l’exemple de la Slovaquie montre à quelle vitesse un pays qui était bien classé peut chuter en termes de liberté de la presse. »

À vous entendre, on a quand même le sentiment que cette évolution dépend énormément des politiques, mais quid de la population et de l’opinion publique ? Encore une fois, quand il y a des événements graves, importants, que ce soit en Tchéquie ou à l’international, les Tchèques sont très attachés à leurs médias publics.

« Le facteur socio-culturel, autrement dit le soutien de la société ou la perception par la société des journalistes, est un des cinq facteurs que nous prenons en compte avec les contextes politique, économique, légal et la sécurité des journalistes. Cette confiance dont jouissent les médias publics tchèques, très élevée, est plutôt exceptionnelle dans la région. Je pense qu’elle repose sur cette indépendance préservée sur le long terme de la radio et de la télévision publiques. Des combats ont dû être menés, certes, mais sur le long terme, l’information est traitée de manière indépendante, alors que ce n’est pas le cas en Slovaquie, où il y a eu des hauts et des bas et où l’audiovisuel public risque d’être mis au pas par le gouvernement. »

« RSF soutient les initiatives qui visent à renforcer la confiance du public envers les médias. C’est crucial pour le combat que nous menons, et c'est aussi pour cette raison que nous sommes très attentifs à la transparence des médias et de leur financement ou à la transparence de la propriété des médias privés. C’est très important parce que les médias sont redevables envers le public ; les journalistes ont non seulement des droits, mais aussi des obligations. »

Quand on observe la carte de l’Europe, on constate que la partie nord est très claire, en vert, soit donc la meilleure catégorie. On retrouve les pays nordiques, l’Irlande et les Pays-Bas également. Ensuite il y a une partie jaune, avec la France, la Tchéquie ou la Slovaquie, puis la carte s’assombrit dès que l’on descend davantage. Comment expliquez-vous cette si grande différence entre le nord et le sud ?

« C’est vrai, en Europe, c’est nord-ouest versus sud-est. Il y a l’Europe centrale et les Balkans, mais l’exemple de l’Estonie nous montre qu’un pays post-communiste peut faire partie du Top 3. C’est une source d’inspiration pour la Tchéquie. »

« Mais ce que l’on observe dans la partie sud-est, y compris en Italie, dans les Balkans et dans des pays comme la Slovaquie et la Hongrie, ce sont les fortes pressions politiques. Et quand on regarde l’échiquier politique, on constate que beaucoup de ces leaders, Robert Fico, Aleksandar Vučić, le président serbe, dans une certaine mesure Giorgia Meloni aussi, sont inspirés par Donald Trump ou en sont des alliés. »

« Aujourd’hui, la menace vient donc non seulement de l’est, de la propagande russe et chinoise, mais aussi de l’ouest, à la fois sur le plan des idées et des décisions prises par le gouvernement américain. Par exemple, liquider véritablement Radio Free Europe, qui a son siège et sa rédaction à Prague, ou arrêter les financements, alors qu’USAID, pour ce qui est des médias, finançait de très bons projets de journalisme d’investigation en Europe centrale et de l’Est. Ces pressions extérieures venant à la fois de l’est et de l’ouest s’ajoutent aux problèmes existants intérieurs, politiques, économiques ou légaux. »

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