Jan Masaryk : un nouveau don à l’Etat tchèque lève le voile sur l’exil à Londres du ministre

Alenka Soukup

Soixante-dix-sept ans après sa mort dans des circonstances obscures, Jan Masaryk continue de faire parler de lui. Mi-juillet, la République tchèque a reçu un don inattendu de plusieurs œuvres d’art ayant appartenu à l’ancien ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères durant son exil à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. La collection a été offerte par Alenka Soukup, fille de Lumír Soukup, l’un des trois secrétaires personnels de Masaryk.

Installée aujourd’hui dans le sud de la France, où elle enseigne l’anglais, Alenka Soukup s’est confiée au micro de Radio Prague International. Elle est revenue sur les raisons de cette donation, mais aussi sur les souvenirs de son père et la relation privilégiée que celui-ci entretenait avec le diplomate disparu.

Le 17 juillet dernier, vous avez fait don à la Tchéquie de biens ayant appartenu à Jan Masaryk durant son exil à Londres. Est-ce que vous pouvez nous décrire ce que contient précisément ce don ? Qu’est-ce que l’on y trouve ?

Le tableau d’Oskar Kokoschka | Photo: Xavier Amedeo Pallas,  Radio Prague Int.

« On y trouve entre autres une aquarelle d’Oskar Kokoschka, des tableaux de Mikoláš Aleš et de Václav Hollar, ainsi qu’une statue de Jan Štursa. Le tableau de Kokoschka, à titre d’exemple, avait été donné à Jan Masaryk par Oskar en guise de remerciement pour l’avoir aidé à sortir [de Tchécoslovaquie] avec sa femme. »

Est-ce qu’il y a parmi ces œuvres qui ont été données à l’Etat tchèque, une qui avait peut-être une valeur un peu plus sentimentale qu’une autre, et dont il a été plus difficile de se séparer ?

« J’ai grandi avec ces tableaux et cette statue depuis que mon père les a achetés en 1950, il m’est donc difficile de choisir une œuvre plutôt qu’une autre. Mais, après le décès de ma mère en 2020, mon fils et moi avons estimé que le moment était venu de les restituer à la République tchèque. »

Le tableau de de Mikoláš Aleš | Photo: Xavier Amedeo Pallas,  Radio Prague Int.

L’exil en Ecosse

Votre père, Lumír Soukup, on le rappelle, était un des trois secrétaires du ministre des Affaires étrangères, Jan Masaryk, entre 1946 et 1948. Il a acquis l’ensemble de ces biens à l’occasion d’une vente aux enchères. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur cette vente aux enchères ? Quand a-t-elle eu lieu ? Où ? Et dans quelles circonstances ?

Lumír Soukup | Photo: Martin Balucha,  ČRo

« Je sais que mon père, qui habitait en Ecosse, est descendu à Londres spécialement pour cette vente aux enchères qui a eu lieu soit chez Sotheby’s soit chez Christie’s, je ne sais plus exactement. Il a acheté ces œuvres avec son propre argent parce qu’il ne voulait pas qu’elles soient dispersées. Il tenait à ce qu’elles restent ensemble. C’était en 1950. Les œuvres provenaient de l’appartement de Jan Masaryk qui se trouvait près des jardins de Westminster il me semble. »

Beaucoup de personnes étaient-elles intéressées par le rachat des effets personnels de Masaryk ou votre père était-il le seul ?

« Je ne peux pas vous dire. Je ne sais pas. Mais pour mon père, il était extrêmement important de garder groupées les œuvres que Jan Masaryk avait choisi d’emporter avec lui à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela, c’est sûr et certain. »

Qu’a fait ensuite votre père des œuvres et des objets ayant appartenu à Jan Masaryk après les avoir achetés ?

Les trois secrétaires du ministre des Affaires étrangères,  Jan Masaryk | Photo: Martin Balucha,  ČRo

« Les tableaux ont d’abord été accrochés sur les murs de la maison de mes parents en Ecosse. Puis, ils nous ont suivis en France, en 1980, quand mon père a pris sa retraite après avoir travaillé à l’Université de Glasgow, où il a promu l’apprentissage du tchèque. Les œuvres ont donc toujours été à nos côtés depuis leur acquisition en 1950. »

Votre père est décédé en 1991. Par le passé, votre famille a déjà fait don d’archives ayant appartenu à Jan Masaryk. Pourquoi avez-vous décidé de faire un nouveau don à la République tchèque précisément cette année ?

« Je préfère garder cela pour moi. C’était une décision entre mon fils et moi. Mais pour faire simple, je dirais que nous avons senti que c’était le bon moment pour le faire, pour montrer exactement ce que Jan Masaryk avait emporté avec lui de Tchécoslovaquie pendant la guerre. »

J’aimerais à présent que nous parlions un peu plus en détail du parcours de votre père. Un parcours qui est peu commun, puisqu’après les accords de Munich, et la partition de la Tchécoslovaquie, votre père décide de partir en Ecosse pour poursuivre ses études. Et c’est là-bas d’ailleurs qu’il fait la rencontre de Jan Masaryk...

Jan Masaryk | Photo: Martin Balucha,  ČRo

« Exactement. Il est parti pour écrire une thèse sur Tomáš Garrigue Masaryk. C’est là-bas aussi qu’il a rencontré ma mère, en 1939. Pendant la guerre, comme il ne pouvait pas rejoindre l’armée libre à cause de sa santé assez fragile, il a décidé d’ouvrir avec ma mère la Scottish Czechoslovak House [la Maison écossaise de la Tchécoslovaquie] à Edimbourg pour accueillir les soldats tchécoslovaques qui étaient en Écosse, notamment sur l’île de Tiree, pour s’entraîner. C’est lors de l’inauguration officielle, en présence d’Edvard Beneš, que mon père a rencontré Jan Masaryk. »

Les « trois S »

Après la guerre, votre père décide de retourner en Tchécoslovaquie. Pour quelle raison ? Est-ce que Jan Masaryk lui avait déjà proposé de devenir son secrétaire au ministère lorsqu’il a fait le choix de revenir en Tchécoslovaquie ?

« A la fin de la guerre, mon père a travaillé à l’ambassade tchécoslovaque avec l’ambassadeur Lobkowicz. Puis, Jan Masaryk lui a demandé de venir travailler pour lui à Prague. Mes parents ont donc rejoint la Tchécoslovaquie. Et, après des études de diplomatie, mon père s’est retrouvé au ministère avec Antonín Sum et Jiří Špaček. Ensemble, ils formaient ‘les trois S’ comme disait Jan Masaryk. »

Finalement, en 1948, lors du coup d’Etat par les communistes, votre père décide de fuir à nouveau la Tchécoslovaquie et de retourner au Royaume-Uni. C’est le seul des trois secrétaires de Jan Masaryk à le faire. Comment s’est déroulée cette fuite ?

« Il a essayé de dire à Sum et à Špaček de partir, mais Antonín Sum a dit non, et Špaček aussi. Il a alors pris la direction du nord du pays, traversé la frontière et marché à travers l’Allemagne jusqu’à ce qu’il trouve par terre un paquet de cigarettes américaines. Il a su alors qu’il était passé en zone américaine. Il est ensuite resté pendant un certain temps dans un camp à Francfort avant d’avoir la possibilité de rejoindre ma mère qui avait pris le dernier avion pour la Grande-Bretagne. »

Etait-ce une décision de votre père ou plutôt de votre mère de fuir la Tchécoslovaquie ?

« Mon père était un homme très intelligent. Il sentait qu’il y avait un danger pour lui. J’ai des papiers qui prouvent qu’il aurait été emprisonné, comme Antonín Sum, s’il était resté. Ma mère étant enceinte de ma sœur à l’époque, ils ont décidé de partir. Mais sinon, ils seraient restés, c’est sûr et certain. Et c’est pour cette raison que mon père n’a d’ailleurs jamais pris la nationalité britannique. Il est resté apatride et sans-papiers jusqu’en 1989. »

« Il était convaincu à 100 % que c’était un suicide »

De nos jours, la mort de Jan Masaryk fait encore l’objet de beaucoup de spéculations. Rappelons que son corps avait été retrouvé inerte en contrebas de ses appartements privés au palais Černín en mars 1948. Alors, suicide, accident, assassinat… le mystère demeure. Est-ce que votre père avait sa théorie quant aux circonstances de la mort de Jan Masaryk ?

« Il était convaincu à 100 % que c’était un suicide. Il s’est exprimé sur le sujet en 1968 quand des journalistes sont venus à la maison en Ecosse. La même question lui avait été posée. Et il n’a jamais, jamais, jamais parlé d’un meurtre. Pour moi et pour mes parents, c’était sûr et certain que c’était un suicide. Et, peut-être est-ce bête à dire, mais mon père, à cet égard, a porté une cravate noire jusqu’en novembre 1989. »

Est-ce que Masaryk s’était confié à lui à ce sujet ?

« À ce sujet, je ne sais pas, mais je sais qu’ils étaient très proches. Pendant la guerre, par exemple, il a confié à mon père des effets personnels et des documents importants. Après la mort de mon père, et en concertation avec le Dr Sum, nous avons choisi de retourner à la République tchèque ces archives, y compris la lettre de Tomáš Garrigue Masaryk à son fils Jan Masaryk, qui sera ouverte en septembre. »

Peut-être un dernier mot sur la mort de Jan Masaryk. Est-ce que vous, personnellement, vous avez une théorie différente de celle de votre père quant aux circonstances de la mort de Masaryk ?

« Non. Pourquoi ? Je crois en mon père. Nous avons toujours vécu en suivant la devise ‘Truth will prevail’ [La vérité vaincra - devise nationale de la Tchécoslovaquie puis de la Tchéquie]. C’était notre code dans la vie, à nous les Soukup. Donc, si mon père disait quelque chose, c’était vrai. »

Et quels souvenirs votre père gardait-il de Jan Masaryk ? Comment le décrivait-il quand il vous en parlait ?

« C’était l’homme le plus charismatique que mon père ait rencontré. Il disait que lorsqu’il rentrait dans une pièce, les lumières s’allumaient. Et quand il partait, c’était comme si les lumières s’éteignaient. »

Photo: Martin Balucha,  ČRo

Passeport tchèque et Václav Havel

Votre père est-il retourné en Tchécoslovaquie avant son décès en 1991 ?

Alenka Soukup | Photo: Martin Balucha,  ČRo

« Oui, mes parents y sont retournés après novembre 1989. C’est à ce moment-là qu’il a reçu le passeport tchèque de la part du président Václav Havel et qu’il est devenu son conseiller. »

Et pour terminer, parlons un peu aussi de vous. Quel lien entretenez-vous avec la Tchéquie ? Rappelons à nos auditeurs et lecteurs que vous avez passé quelque temps en Tchécoslovaquie, après la révolution de Velours.

« J’y suis allée en 1990 pour enseigner l’anglais au Divadelní Ústav [l’Institut du théâtre] et à la Národní Galerie [la Galerie nationale]. Je voulais rester là-bas, mais mon père est tombé gravement malade et est mort très rapidement. Je suis donc revenue. Sinon, je serais restée en République tchèque. »

Est-ce que vous parlez tchèque ?

« Mluvím česky jako děti [Je parle tchèque comme les enfants]. »

C’était donc votre premier séjour en Tchécoslovaquie ?

« Oui, après que le mur est tombé, tout comme mes parents. J’y suis ensuite retournée avec ma mère pour le deuxième don d’archives dans les années 2000. Puis, à nouveau il y a deux ans. Il y a donc eu un laps de temps de vingt ans à peu près. Et à présent, j’essaie d’y aller au moins une fois par an pour rendre visite à ma famille. »

Photo: Xavier Amedeo Pallas,  Radio Prague Int.

« Pendant plus de quarante ans, notre famille a conservé une partie de l’histoire tchèque »

Vous serez donc présente à l’automne à l’inauguration de l’exposition qui dévoilera au public le don que vous avez fait à la République tchèque ?

Photo: Martin Balucha,  ČRo

« Oui, absolument. J’espère que le public tchèque sera là lui aussi et qu’il aura la possibilité de voir un côté de Masaryk qu’il ne connaissait peut-être pas, et d’admirer les œuvres qui reviennent enfin à la maison. »

Et quels sont à présent vos projets pour l’avenir ? Est-ce que, par exemple, écrire un livre sur la vie de votre famille fait partie de vos projets ?

« Pour le moment, j’attends de voir ce qu’il va se passer. Comme je le disais, en septembre avec mon fils nous irons à l’exposition. Après je ne sais pas. Peut-être. »

Est-ce que vous pourriez envisager de traduire le livre de votre père Chvíle s Janem Masarykem [Moments avec Jan Masaryk] ?

Photo: Univerzita Karlova - Ústav dějin

« Non, je n’en suis pas capable. Mais qui sait, peut-être un jour, oui. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. »

Et enfin, envisagez-vous de faire d’autres dons à l’Etat tchèque dans les prochaines années ?

« Je n’ai plus rien (rires) ! Nous avons tout donné. Pendant plus de quarante ans, notre famille a conservé une partie de l’histoire tchèque. Les dernières archives sont parties. Je n’ai rien d’autre. »

Est-ce que vous pensez, par conséquent, avoir accompli d’une certaine façon votre devoir de transmission de l’héritage de Jan Masaryk envers la République tchèque ?

« Je ne sais pas si j’utiliserais le mot ‘devoir’ pour parler de mon cas. Ces œuvres devaient un jour rentrer chez elles. Et aujourd’hui, c’est chose faite. »

Photo: Zdeňka Kuchyňová,  Radio Prague Int.