Groenland : « Les projets de Trump nous effraient. Nos enfants ne doivent pas hériter de notre combat pour la liberté »
Il y a encore quelques années, la documentariste, écrivaine, militante et désormais femme politique groenlandaise Aka Hansen parlait surtout de décolonisation et de l'indépendance du Groenland. Aujourd'hui, ces thèmes s'accompagnent d'une inquiétude nouvelle : la pression géopolitique croissante exercée par Washington.
Cet entretien a été réalisé à Brno, à l'occasion du Festival du Mois de la lecture d'auteurs (Měsíc autorského čtení), quelques jours seulement après la publication par The Guardian d'une enquête révélant les liens entre un projet d'exploitation pétrolière dans la région de Jameson Land, à l'est du Groenland, et des proches de l'administration de Donald Trump. Ce 13 juillet au soir, des manifestations sont organisées à Ittoqqortoormiit ainsi que dans plusieurs autres localités groenlandaises pour protester contre les forages envisagés.
Au cours de cet entretien, Aka Hansen évoque également la langue groenlandaise, le colonialisme, la place des femmes en politique et explique pourquoi il était essentiel que ses enfants parlent la langue de leurs ancêtres.
Selon un proverbe tchèque on est une différente personne selon la langue qu’on parle (Kolik jazyků znáš, tolikrát jsi člověkem). Est-ce aussi votre sentiment lorsque vous vous exprimez en groenlandais (kalaallisut) ?
« C'est une question intéressante. Un jour, mon fils m'a regardée et m'a dit : "Quand tu parles groenlandais, tu es complètement différente." Selon lui, ma voix devient beaucoup plus douce.
Le groenlandais est ma langue maternelle. Ma mère est originaire de Qaqortoq, dans le sud du Groenland, tandis que mon père est danois. Je suis née au Danemark, mais mes parents ont tenu dès le départ à ce que je grandisse bilingue. Aujourd'hui, je passe naturellement d'une langue à l'autre. »
Vous-même, vous ne ressentez pas cette différence ?
« Non. Mais les autres, oui. Rien que mon prénom change. En groenlandais, je dis "Aka". En danois, il sonne légèrement différemment. Même ce petit détail montre combien une langue transforme une personne. »
Vous présentez à Brno votre livre Manifesti. Écrivez-vous principalement en groenlandais ?
« Ce livre est en réalité une mosaïque de mon travail militant. On y trouve des poèmes, des publications issues des réseaux sociaux, des retranscriptions de podcasts, des photographies ainsi que des liens vers d'autres projets.
Il est paru en trois langues : groenlandais, danois et anglais. Ce sont les trois langues que j'utilise le plus souvent. »
Les lecteurs tchèques connaissent très peu la littérature groenlandaise. Quel ouvrage leur conseilleriez-vous pour commencer ?
« C'est presque impossible de répondre.
Je commencerais peut-être par un film : le documentaire The White Gold of Greenland, qui montre comment le Danemark a exploité pendant plus d'un siècle les ressources minières du Groenland sans que les Groenlandais eux-mêmes n'en tirent de véritables bénéfices. Lors de sa sortie, il a suscité un vaste débat au Danemark.
Et si je devais choisir un livre, je recommanderais Bestarium Greenlandica, que mon fils adore. Il fait découvrir les créatures mythologiques groenlandaises et les anciens récits avec lesquels j'ai grandi. »
Dans un entretien réalisé avec l'ancienne Première ministre Aleqa Hammond il y a treize ans, nous parlions déjà de l'indépendance, des ressources naturelles ou encore des relations avec le Danemark. En revanche, personne n'évoquait alors les ambitions américaines sur le Groenland...
« Il m'arrive d'être impatiente, parce que je ne veux pas que mes enfants soient obligés de mener le même combat que nous.
Mes parents se sont battus pour obtenir davantage d'autonomie. Mes grands-parents aussi. Moi, j'aimerais que mes enfants n'aient plus à se battre du tout.
Je crois sincèrement que le Groenland pourrait devenir indépendant d'ici dix ans. Mais Donald Trump est arrivé et s'est remis à parler d'annexer le Groenland. Tout à coup, nous nous sommes retrouvés dans une situation totalement différente. »
Cet allié américain en est-il toujours un ?
Quelques jours avant notre entretien, The Guardian a publié la semaine dernière une enquête sur les liens entre un projet de forage pétrolier à Jameson Land et des proches de l'administration Trump. Des manifestations sont prévues à Ittoqqortoormiit et ailleurs au Groenland.
« Oui. Nous pensons que c'est extrêmement dangereux.
Ces manifestations visent à montrer que les habitants ont peur. Jameson Land est l'un des derniers territoires véritablement préservés de l'est du Groenland. Il ne s'agit pas seulement du climat. Il est question de la nature, des animaux, du mode de vie traditionnel et de l'avenir des populations qui vivent là-bas.
Nous avons le sentiment que des décisions aussi importantes sont prises sans nous. »
Que ressent-on aujourd'hui lorsqu'on est Groenlandaise et que le Groenland se retrouve soudain au centre de l'attention mondiale à cause de l'administration Trump ?
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« C'est épuisant.
Pour la première fois de ma vie, j'ai vu mes parents véritablement effrayés. Lorsque j'étais enfant, nous avions peur de l'Union soviétique ou de la Chine. Les Américains étaient nos alliés. Ils sont présents au Groenland depuis les années 1940.
Et puis, en l'espace d'un an, vous commencez à vous demander si cet allié en est toujours un. »
Pourquoi avez-vous finalement décidé d'entrer en politique ?
« J'ai longtemps hésité.
Le Groenland est un petit pays. Dès que vous adhérez à un parti, les gens vous identifient immédiatement à celui-ci. En outre, les femmes en politique subissent souvent des attaques beaucoup plus violentes.
Ce week-end encore, j'ai participé à une rencontre avec l'ancienne présidente slovaque Zuzana Čaputová. En l'écoutant raconter ce qu'elle avait traversé durant son mandat, cela m'a rappelé combien il est difficile pour une femme de faire de la politique. En Europe, les femmes politiques reçoivent beaucoup plus de menaces que les hommes. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles j'ai longtemps repoussé ma décision.
Mais j'ai fini par comprendre qu'il ne suffisait pas de réaliser des films ou d'écrire des livres. »
Aleqa Hammond, revenue cette année à la tête du parti social-démocrate Siumut, dont vous êtes membre, a-t-elle été une source d'inspiration ?
« Absolument.
J'admire son expérience, son courage et son calme. C'est une femme politique qui sait de quoi elle parle.
Plus généralement, j'admire les femmes qui n'ont pas peur de dire la vérité.
Notre société était autrefois matriarcale. Je me souviens qu'à la maison, aucune décision n'était prise sans l'avis de ma grand-mère. Mon grand-père disait même : "Merci pour cette proposition d'emploi, mais je dois d'abord en parler avec mon épouse." »
Vous avez récemment découvert le lien historique entre le Groenland et la Tchéquie…
« Il y a quelques années, j'ai participé au tournage d'un film tchèque consacré aux premiers missionnaires moraves au Groenland.
D'après ce que j'ai appris, ils avaient une approche beaucoup plus ouverte et bienveillante que les missionnaires norvégiens conduits par Hans Egede, qui ont lancé la colonisation du Groenland. Les Frères moraves cherchaient davantage à écouter les habitants et à s'adapter à leur mode de vie.
Selon les historiens, ce sont également eux qui ont introduit les perles de verre au Groenland.
Notre costume national est aujourd'hui un magnifique mélange de traditions inuites et européennes. À l'origine, il était entièrement confectionné en peau de phoque et en fourrures d'animaux arctiques. Aujourd'hui, il intègre de la soie, des broderies et des perles colorées. »
Une certaine tension entre les générations de Groenlandais
Comment les tensions géopolitiques actuelles influencent-elles la créativité groenlandaise, chez les artistes ou les écrivains notamment ?
« J'ai le sentiment qu'il existe une certaine tension entre les générations.
La génération de mes parents s'est battue pour obtenir l'autonomie dans les années 1970. Ma génération lutte désormais pour l'indépendance totale.
Mais j'admire énormément les jeunes. Ils sont incroyablement courageux et apportent une énergie nouvelle. »
Les médias groenlandais sont-ils aujourd'hui essentiels ?
« Oui, énormément.
J'ai travaillé pour la KNR, la radio-télévision publique groenlandaise. Dans les petites villes et les villages, elle joue encore aujourd'hui un rôle immense.
Chaque peuple a besoin de ses propres médias. Sinon, il ne fera qu'écouter ce que les autres disent de lui. »
Parlez-vous groenlandais avec vos enfants ?
« Oui. C'était absolument essentiel pour moi.
Quand j'étais enfant, les écoles étaient séparées entre classes groenlandaises et classes danoises. Ceux qui fréquentaient les écoles groenlandaises avaient ensuite beaucoup moins de chances de poursuivre leurs études.
Cette ségrégation n'a pris fin qu'en 2003.
J'ai aussi vu la souffrance de ceux qui avaient perdu leur langue. Mon cousin a grandi au Danemark et, lorsqu'il rendait visite à nos grands-parents, c'était moi qui devais traduire. Ils ne pouvaient pas communiquer directement.
Je ne veux pas que cela arrive à mes enfants. Une langue n'est pas seulement un moyen de communication. C'est un lien avec sa famille, sa culture et son identité. »
Vos films abordent aussi les chapitres les plus douloureux du colonialisme : stérilisations forcées, enlèvements d'enfants ou encore les « enfants juridiquement sans père ». Existe-t-il encore des sujets dont on parle trop peu ?
« J'ai réalisé un documentaire consacré aux personnes auxquelles l'État a refusé pendant des décennies le droit de connaître l'identité de leur père ce qui était le cas d’un de mes oncles.
Cela concernait des milliers d'enfants nés entre les années 1940 et 1970, parmi lesquels mon propre oncle. Ce n'est qu'en 2016 qu'ils ont enfin obtenu le droit de découvrir leur véritable identité.
Aujourd'hui, je travaille sur un film consacré aux familles inuites au Danemark auxquelles les services sociaux retirent leurs enfants.
Je suis notamment l'histoire d'une femme, Kira. Son troisième enfant lui a été retiré deux heures après sa naissance. Les autorités avaient décidé avant même l'accouchement qu'elle n'était pas apte à être mère.
L'un des éléments ayant conduit à cette décision est un test d'évaluation des compétences parentales conçu selon des normes culturelles européennes. Les Inuits y échouent souvent précisément parce que leur culture est différente.
Il s'agit d'un test psychologique élaboré aux États-Unis puis adapté au Danemark. Or les Inuits ont une autre culture, une autre expérience et une autre manière de penser.
L'un des exercices montre par exemple un oiseau blanc tenant une branche dans son bec et demande ce qu'il symbolise.
La réponse attendue est "la paix". Mais beaucoup d'Inuits répondent "la nature", parce que c'est ce que cette image leur évoque.
Ce n'est pas une erreur. Nous avons simplement grandi dans un autre univers culturel.
Et pourtant, ce type de test peut décider si l'on vous retire ou non votre enfant.
Kira a finalement obtenu gain de cause devant les tribunaux, mais son enfant ne lui a toujours pas été rendu. »
Que souhaiteriez-vous que les Tchèques sachent en priorité sur le Groenland ?
« Qu'ils lisent et écoutent avant tout les Groenlandais eux-mêmes.
Non pas parce que les Européens parlent mal du Groenland, mais parce que rien ne remplace le regard de quelqu'un qui y vit.
C'est comme lorsqu'un homme réalise un film sur un accouchement. Il peut tout étudier, mais une femme racontera toujours cette histoire différemment, parce qu'elle l'a vécue. »
Les tatouages traditionnels inuits ont longtemps été interdits. Qu'a représenté pour vous le fait de vous faire tatouer ?
« Beaucoup. Nos tatouages traditionnels ont été interdits pendant trois siècles par les missionnaires chrétiens.
Je suis la première femme de ma famille à les porter de nouveau. On me demande souvent ce qu'ils signifient. C'est quelque chose de très personnel. Je peux simplement dire une chose : ils me rappellent chaque jour que je suis fière d'être Inuite. »








