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24) Petra Hůlová dans les montagnes rouges de Mongolie

Paměť mojí babičce (En mémoire de ma grand-mère)
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Petra Hůlová entre en littérature en 2002 en publiant aux éditions Torst son premier roman et c'est une entrée fracassante. Le roman de cette débutante de 23 ans suscite aussitôt un grand intérêt du public et de la critique, il décroche le prestigieux prix littéraire Magnesia litera et est proclamé Livre de l'année dans une enquête du journal Lidové noviny. C'est ce livre intitulé Paměť mojí babičce (En mémoire de ma grand-mère) sorti en France en 2005 sous le titre Les montagnes rouges, que nous allons vous présenter aujourd'hui. 

Petra Hůlová | Photo: David Vaughan,  Radio Prague Int.

Un pays lointain, une civilisation inconnue

Paměť mojí babičce  (En mémoire de ma grand-mère) | Photo: Torst

Le premier roman de Petra Hůlová frappe avant tout par l'originalité de son sujet. Elle transporte son lecteur en Mongolie et lui raconte son récit avec une telle habileté, une telle autorité et une telle force de détails qu'elle suscite chez lui, qu'elle lui impose l'impression d'une grande authenticité. Le pays lointain et la civilisation inconnue deviennent tout à coup proches de nous et réels comme si nous y étions, et nous avons tendance à oublier qu'il s'agit malgré tout de littérature, c'est à dire d'un mélange savant de réalité et de fiction. Voici comment l'auteure retrace la gestation de son livre :

« Le récit est situé en Mongolie et il est raconté par plusieurs femmes mongoles, membres d'une seule famille. Le livre est né comme une grande improvisation après mon retour d'un séjour d'études en Mongolie. Je me suis lancée avec l’énergie suscitée par ce séjour en racontant cette histoire par la voix d'une femme mongole, une paysanne, dont j'avais eu l'occasion de connaître le milieu car je faisais des études de langue et culture mongoles. Cette femme raconte sa vie et son récit occupe à peu près la moitié du livre. »

Mongolie | Photo: jackmac34,  Pixabay,  CC0

L'itinéraire d'une femme mongole

Tout d'abord la jeune écrivaine considère cette histoire d'une femme mongole  comme achevée mais finalement il lui semble qu'il y a aussi d'autres choses à dire, que cette histoire engendre encore d'autres histoires et qu'il faut continuer à écrire. Elle ajoute donc à cette première version plusieurs récits, plusieurs témoignages racontés par la mère, les sœurs et la fille de l'héroïne de son roman et la portée de son livre se déploie ainsi sur plusieurs générations d'une même famille. Le récit d’un sort individuel devient une vaste saga familiale, et même plus. Si Petra Hůlová n'avait pas vécu en Mongolie, son livre n’aurait pas été écrit, mais elle avoue avoir intégré dans cet ouvrage beaucoup d'aspects de sa vie personnelle :

Mongolie | Photo: LuisCuriel,  Pixabay,  CC0

« Il s'agit plutôt de préfigurations, de combinaisons des personnes que j'ai rencontrées en Mongolie, cela ne reflète pas l'histoire d'une famille concrète. C'est une famille désagrégée, une famille où il y a des enfants illégitimes et cela est inspiré par ma famille. J’ai ainsi cherché à assumer quelque chose concernant ma propre famille. Et quant aux personnages du livre, ce sont de différentes combinaisons de types et d'archétypes mongoles. Le milieu dans lequel se déroulent leur existence et leur mode de vie sont rendus avec beaucoup de précision, mais l'atmosphère dans laquelle baigne le récit, c'est déjà ma propre interprétation de la Mongolie. »

Mongolie | Photo: edwardpye,  Pixabay,  CC0

Dzaïa, une femme qui mène une existence inavouable

Oulan-Bator | Photo: Erdenebayar,  Pixabay,  CC0

L'héroïne du roman s'appelle Dzaïa  et c'est sa vie et la vie de ses trois sœurs qui forment la majeure partie de la trame du livre. Car Les montagnes rouges est un roman de femmes aguerries qui sont obligées de chercher en elles-mêmes leur force vitale. Les hommes, eux, y sont aussi présents mais leur rôle dans le livre est plutôt marginal. Dzaïa et sa sœur Nara sont des enfants nées des infidélités de leur mère et leur situation dans leur famille paysanne en est donc compromise. C'est peut être une des raisons pour lesquelles Dzaïa n'arrive pas à se conformer à l'existence traditionnelle de paysanne mongole et continue à chercher sa place dans la vie. Elle part finalement à Oulan-Bator  et n'échappe pas aux dangers et pièges qui guettent dans la capitale les ingénues de son genre - l'indifférence des gens, la misère et la prostitution. Et elle finit par mener une existence secrète et inavouable, une existence qu'elle n'osera pas révéler plus tard même à sa propre fille.

Le reflet de l'univers intérieur de l'auteure

Mongolie | Photo: scoob_switzerland,  Pixabay,  CC0

C'est donc cette partie du sujet qui est la base de la composition du livre et une source de thèmes qui sont par la suite développés et prolongés par les récits et les témoignages des autres personnages féminins du roman. Chacune de ces femmes y apporte son point de vue et reflète en quelque sorte l'univers intérieur de Petra Hůlová :

« Ce livre a été pour moi à un moment donné une espèce de conserve qui contenait ce que la vie représentait pour moi, comment je voyais la vie, ce que je considérais comme essentiel. Et au fond, cela n'a pas changé. C'est une espèce d'empreinte, un tournant sur la voie personnelle et artistique, un concentré de moi pendant une certaine étape de la vie. Et bien que ce ne soit pas autobiographique, cela exprime comment je perçois et interprète la vie et le monde. »

Le vocabulaire mongole

Photo: Editions de l'Olivier

Le texte du livre est truffé de mots mongols qui ne sont pas toujours facile à déchiffrer. Le lecteur a donc parfois un peu de peine à s'orienter dans ce texte et doit chercher dans le contexte la signification de certaines expressions. Dans la première version du roman, le vocabulaire mongol dans le texte était encore beaucoup plus abondant mais l'éditeur a demandé à Petra Hůlová de le réduire considérablement. On lui a même proposé d'ajouter au livre un petit lexique, mais elle a refusé. Elle explique pourquoi :

« Ce petit lexique a été envisagé par ma maison d'édition mais aussi pour les traductions, parce que le livre a été traduit dans de nombreuses langues. Mais j’ai toujours été contre parce que j'avais l'impression que cette difficulté à comprendre due aux mots mongols faisait partie du livre et reflétait cette différence qui n'est pas facile à déchiffrer. J'ai toujours protesté contre le petit lexique mais je crois que dans certaines traductions il a été ajouté malgré moi. »

Mongolie | Photo: ya_mayka,  Pixabay,  CC0

Le livre d'un dépaysement

Mongolie | Photo: Kanenori,  Pixabay,  CC0

De nombreux passages de ce roman apportent au lecteur un dépaysement salutaire. Il peut parcourir avec Dzaïa les steppes arides et les montagnes rouges de Mongolie, il peut partager en quelque sorte la vie extrêmement modeste de ce peuple de bergers, leur symbiose avec les animaux, leurs coutumes, leur croyances, le culte de leurs divinités et leurs traditions qui résistent encore tant bien que mal à l’avancée de la civilisation moderne. On en vient tout naturellement à se demander quelles pourraient être les réactions à ce livre parmi les gens qui ont servi de modèles pour ses personnages. Difficile à dire parce que le livre n'a pas été traduit dans leur langue et Petra Hůlová constate que son roman n'est pas sorti en Mongolie :

Petra Hůlová | Photo: Petr Vidomus,  ČRo

«  Il n'y a eu que des compte-rendu. Il n'y avait personne pour le traduire. Les étudiants mongols étaient pourtant assez nombreux en Tchéquie, mais le langage du livre est relativement compliqué et personne n'a osé se lancer dans une telle traduction. Bien sûr, si les gens en Mongolie pouvaient le lire, ce serait intéressant pour moi, j'aimerais connaître leur avis. J'ai eu quand même quelques réactions et c'était toute une gamme d'opinions : d'un grand étonnement et d'un désaccord face au fait qu'un étranger ose se présenter comme un des leurs, à une grande reconnaissance et une constatation que quelque chose de ce genre manquait dans la littérature mongole. »

Le roman Les Montagnes rouges de Petra Hůlová a été traduit dans plusieurs langues. Il est sorti également aux Editions de l'Olivier en France dans la traduction de Hana Allendes-Říhová et d'Arnault Maréchal.

Auteurs: Václav Richter , Tomáš Pancíř
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