Otakar Vávra, cinéaste du siècle

Otakar Vávra, photo: CTK
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Le réalisateur de cinéma tchèque Otakar Vávra n’est plus. Il fallait s’y attendre, car le cinéaste, qui avait fêté son centième anniversaire en février dernier, se remettait mal d’une fracture du col du fémur. Pourtant, la nouvelle de sa mort survenue jeudi semble incroyable. Véritable incarnation du cinéma tchèque depuis ses débuts, Otakar Vávra semblait en effet immortel comme le cinéma même.

Otakar Vávra, photo: CTK
Otakar Vávra ne tournera donc pas les films dont il rêvait à la fin de sa carrière et qui auraient dû avoir un caractère quasi documentaire. Il ne nous racontera pas la vie de Lída Baarová, la grande vedette du cinéma tchèque des années 1930, dans un film intitulé « La beauté maudite ». Il ne nous donnera non plus sa version des faits qui ont abouti, en 1948, à la mort du ministre des Affaires étrangères Jan Masaryk, mort sur laquelle plane le soupçon d’assassinat politique. Son bilan restera pourtant inégalable. Avec quelque 50 longs-métrages réalisés et 80 scénarios écrits, il nous laisse une œuvre grandiose et variée dont une grande partie a déjà surmonté l’épreuve du temps. Le réalisateur Jiří Menzel, son disciple, voit en lui le premier réalisateur vraiment professionnel du cinéma tchèque :

« Vávra a été le premier à apprendre le métier de cinéaste en étudiant les œuvres des bons réalisateurs français, allemands et américains. C’est grâce à eux qu’il a appris comment faire un bon film. Déjà ses premiers films étaient très cultivés et attractifs pour le public. A peine trentenaire, il était déjà un des meilleurs parce que, à la différence des autres qui procédaient par intuition, il avait déjà un savoir-faire. »

'La turbine', 1941
Auteur de drames, de comédies et de grandes fresques historiques, Otakar Vávra savait s’entourer des meilleurs cinéastes et comédiens de son temps. En 1939, il s’est lancé dans la réalisation du film « Turbina - La turbine » adapté du roman homonyme de Karel Matěj Čapek-Chod. L’adaptation de ce vaste tableau de la vie de la bourgeoisie pragoise devait devenir son œuvre majeure. C’est ainsi qu’il l’a évoquée en 2007 :

Otakar Vávra, photo: CTK
« C’est un roman dont l’action s’étend sur plusieurs générations de personnages et il fallait procéder à une adaptation très stylisée pour pouvoir comprimer un sujet si vaste dans un seul long-métrage. Je crois n’avoir jamais plus osé une telle conception, qui n’a d’ailleurs été réalisable que parce que je disposais, en ce temps-là, d’une pléiade de grands acteurs vraiment à la hauteur de leurs rôles. Aujourd’hui je n’oserais même pas faire la distribution d’un tel film. »

'La romance pour bulge', 1966
Cinéaste de tous les genres, Otakar Vávra a aussi été l’homme de tous les régimes. Le cinéma était pour lui l’art des compromis. Avec une souplesse prodigieuse et un don inné de la diplomatie, il a réussi à tourner des films à grand budget dans le climat démocratique de la Première République, sous l’occupation allemande et sous le régime communiste. Il va de soi que la qualité de sa production a été inégale et parfois même déplorable, et que certains de ses films n’ont pas échappé au schématisme idéologique qui régnait sous le régime arbitraire dans les studios de cinéma tchécoslovaques.

Otakar Vávra
Mais dès que la situation a changé, dès que la libéralisation politique des années 1960 l’a permis, Otakar Vávra est redevenu un cinéaste authentique. C’est à cette époque qu’il a réalisé quelques-uns de ses meilleurs films et a formé, en tant que professeur à la faculté de cinéma de Prague, toute une génération de cinéastes qui devaient entrer dans l’histoire comme la nouvelle vague du cinéma tchèque. « Mes premiers étudiants, c’était Chytilová, Schorm, Schmidt, Menzel … », rappelait-il à la fin de sa vie, conscient du fait que son œuvre de pédagogue n’avait pas été la moindre de ses contributions à la gloire du cinéma tchèque.