Plus de trente ans d’amitié entre les communes de Lidice en Tchéquie et au Mexique

„Die Licht- und Todesfelder“ (Foto: Archiv von Edna Gómez Ruiz)

Ce mercredi, 78 ans se sont écoulés depuis le massacre de Lidice, ce petit village à quelques kilomètres de Prague, rasé par les nazis en représailles de l’attentat contre le Reichsprotektor Reinhard Heydrich. Cet anniversaire est l’occasion d’explorer un pan peut-être moins connu de l’histoire de Lidice. Peu de temps après la tragédie, de l’autre côté de l’Atlantique, un pays exprime sa solidarité avec la Tchécoslovaquie. Ce pays c’est le Mexique, et tous les ans, la mémoire des victimes de Lidice est commémorée dans le quartier de la capitale qui a pris le nom du village tchèque.

San Jerónimo - Lidice, photo: Mémorial de Lidice

Le souvenir du massacre de Lidice, le 10 juin 1942, est encore bien vivant dans ce quartier de Mexico City. Quelques mois seulement après les événements, un véritable élan de solidarité voit le jour dans ce pays d’Amérique latine qui décide de rebaptiser San Jerónimo de Aculco du nom du village martyr. Aujourd’hui, cette ancienne commune limitrophe de Mexico City a été intégrée à la capitale tentaculaire et est devenue un de ses quartiers. Edna Gómez Ruiz est la présidente de l’association T. G. Masaryk au Mexique et joue un rôle majeur dans le pays pour maintenir la mémoire de Lidice.

Edna Gómez Ruiz, photo: Barbora Němcová

« Le Mexique a toujours pris très au sérieux les questions de justice, de dignité et de respect de la vie. Le pays voulait que le nom de Lidice ne soit pas effacé. Depuis le 30 août 1942, la commune de San Jerónimo s’appelle Lidice, comme l’école primaire locale d’ailleurs. Le Mexique est ainsi devenu le premier pays d’Amérique latine à adopter le nom de Lidice. »

En dépit de la distance qui le sépare de l’Europe, le Mexique n’a pas pour autant été épargné par la Deuxième Guerre mondiale. En 1942, des sous-marins allemands ont fait couler deux bateaux mexicains, conduisant le gouvernement à déclarer la guerre à l’Allemagne nazie.

En 1984, le chef du gouvernement communiste d’alors, Lubomír Štrougal, se rend au Mexique, et notamment dans le quartier de San Jerónimo de Lídice. Mais c’est surtout grâce aux maires successifs de ce quartier que le souvenir de Lidice a été perpétué. Depuis 36 ans, la tragédie y est commémorée chaque année, comme le rappelle Edna Gómez Ruiz :

« Sans le soutien de la commune, rien de tout cela ne serait possible depuis aussi longtemps. Tout a commencé avec le maire Amado Treviño Abatto en 1984. Son successeur a invité au Mexique un survivant de Lidice, Pavel Horešovský. La mairesse actuelle poursuit cette tradition. Et celle de Lidice, Veronika Kellerová, soutient mon travail depuis 2013. Elle a permis de maintenir des liens avec les derniers survivants et les habitants actuels de Lidice. »

San Jerónimo - Lidice

Ces commémorations ne pourraient se dérouler sans l’engagement de nombreuses personnes. La Chorale Lidice interprète tous les ans les hymnes tchèque et mexicain. Les enfants de l’Ecole primaire Lidice participent aussi activement à cet acte de piété : depuis 2002, ils transportent ainsi une urne, contenant de la terre de Lidice et déposent des couronnes de fleurs au pied d’un mémorial.

« Sans les enfants de la Chorale Lidice que je dirige depuis 36 ans et sans ceux de l’école primaire, ces commémorations ne seraient pas aussi fortes. Les élèves sont chargés de la musique et du défilé. Ils participent aussi à la minute de silence avant que ne soient lancées les célébrations proprement dites avec de la musique tchèque. »

Edna Gómez Ruiz rappelle qu’un peu partout dans le quartier, on trouve de nombreux symboles qui rappellent la tragédie de Lidice mais aussi l’amitié de longue date qui lie les deux communes.

« Quand le quartier a été renommé en 1942, il n’y avait aucun mémorial. En 1975, la municipalité a demandé à Sergio Guerrero Morales d’imaginer un projet de place et de statue. L’inauguration a eu lieu dans l’année et depuis, tous les 10 juin, c’est là que se déroulent les commémorations. Lors du 60e anniversaire en 2002, une fresque y a été dévoilée. »

Edna Gómez Ruiz, Lidice Rivas, Lidice Fragoso, Lidice Cuadra, les enfants de l’Ecole primaire Lidice,la urna con la tierra de Lidice, Lidice Luna et Lidice Ramirez Molina, photo: Archives d’Edna Gómez Ruiz

La force des femmes de Lidice

Lidice n’a pas seulement laissé une trace dans la topographie de plusieurs pays du continent américain. Dans de nombreux pays hispanophones notamment, des femmes ont reçu le nom de « Lídice » à la naissance. En 2018, cinq d’entre elles ont participé aux commémorations du quartier éponyme de Mexico City. Un moment fort, selon Edna Gómez Ruiz :

« C’était un choc pour elles, quand je leur ai montré ce qui s’est passé à Lidice. Elles n’avaient que quelques informations, sans plus. Désormais, elles connaissent l’importance du nom qu’elles portent, et elles savent que c’est un grand honneur pour elles. Elles sont venues en 2018 pour la première fois, puis en 2019. Je pense qu’elles aimeraient aussi un jour se rendre à Lidice en République tchèque. »

Parmi ces femmes, Lídice Fragoso dont le père a un jour reçu un livre sur l’histoire de la tragédie de Lidice. Ce récit l’a tellement marqué qu’avec sa femme, ils ont décidé de donner à leur première fille le nom de la commune, en hommage aux victimes de la barbarie nazie.

Aujourd’hui adulte, leur fille est fière de son prénom qui lui a permis notamment de découvrir l’histoire tchèque :

« Je suis fière de porter le nom de Lidice, ce village tchécoslovaque rasé pour venger la mort du protecteur du Reich. Le village de Lidice a eu le courage et la force de renaître de leurs cendres. C’est un exemple pour notre société aujourd’hui. »

Lídice Fragoso, photo: Archives d’Edna Gómez Ruiz

Pour Edna Gómez Ruiz aussi, l’histoire de Lidice peut servir de leçon. D’autant plus qu’elle a eu la possibilité de rencontrer des survivants qui, pour la remercier, lui ont conféré le titre de « mère adoptive ».

« Je tiens à remercier l’ambassade de République tchèque au Mexique qui, depuis 36 ans, m’a toujours soutenue. Quand j’y suis allée pour la première fois, en 1986, les femmes de Lidice ont laissé en moi un souvenir indélébile et un enseignement : la souffrance doit être portée en soi sans pleurs. Les enfants qui ont survécu sont un exemple incroyable de la volonté de vivre. C’est un honneur d’être née au Mexique qui a aussi sa commune de Lidice. »

Il n’y a pas de commémorations prévues cette année, en raison de la crise sanitaire. Mais Edna Gómez Ruiz pense déjà au 10 juin 2022, qui correspondra au 80e anniversaire de la tragédie, et espère qu’il sera possible de se rendre en République tchèque pour l’occasion afin de réitérer une fois de plus le lien qui unit les deux communes, même à des milliers de kilomètres de distance.

La fresque à Lidice, Mexique, photo: Archives d’Edna Gómez Ruiz