Spectacle ‘Icarus’ à Prague : « un projet tchéco-slovaque avec des adolescents »

'Icarus'

Dans le cadre d’une collaboration entre le Salon du Livre et le festival Tanec Praha, un spectacle de danse se tiendra au skate-park du Palais des Expositions (Výstaviště) dimanche à 16h. Intitulé ‘Icarus’, ce spectacle est le résultat d’un travail tchéco-franco-slovaque effectué depuis deux ans. Encadrés par des chorégraphes professionnels, des adolescents amateurs vont emmener le public à travers une réflexion sur le thème de la liberté et des frontières. Chorégraphe en charge du projet, Marie Gourdain explique au micro de Radio Prague Int. comment la danse lui permet de lier son pays natal, la France, avec la République tchèque où elle est maintenant installée depuis dix ans :

Marie Gourdain | Photo: Umění pro město

« Le lien s’est construit assez naturellement car j’appartiens au collectif pragois tYhle dans lequel nous sommes deux Français et deux Tchèques. Nos cultures et nos aspirations se sont donc tout de suite attirées, mélangées. Cela a entretenu cette bi-nationalité et cette rencontre. Il y a aussi beaucoup d’acteurs de la danse à Prague et à Brno qui sont français. Pierre Nadeau et Marie Kinský faisaient venir des chorégraphes français pour travailler avec eux en République tchèque. J’ai donc rapidement pu rencontrer d’autres danseurs français par ce biais. Mais mon travail était vraiment cantonné à la Tchéquie pendant des années. C’était déjà un énorme challenge de se faire une place en tant que française sur la scène tchèque et depuis deux ans, j’ai créé une compagnie en France aussi, plus précisément à Lyon, qui s’appelle ‘Matière mobile’ et je vais commencer à faire des coproductions entre la compagnie française et le collectif tchèque. De vrais ponts sont en train de se former. »

Trouvez-vous des points communs ou des différences dans l’art de la danse entre les deux pays ?

« Les scènes tchèques et françaises sont assez différentes à cause de leur histoire. En France, il y a une démocratisation de la culture dans les régions et un soutien public à la culture depuis longtemps. Mais à cause du régime communiste, l’espace pour la danse contemporaine n’existe que depuis trente ans en République tchèque. Les deux pays ont donc des histoires très différentes qui influencent encore aujourd’hui les scènes artistiques. Cependant, la scène pragoise est de plus en plus dynamique, elle est très active et il y a beaucoup de volonté donc les productions sont intéressantes et avec de bons danseurs. »

Comment est née la collaboration tchéco-franco-slovaque pour le spectacle Icarus ?

« La collaboration est à l’initiative des festivals Tanec Praha et Divadelná Nitra en Slovaquie. Ils sont membres d’un programme nommé Be SpectACTive qui invite des chorégraphes à travailler avec des amateurs pour monter des projets participatifs. Ces deux festivals ont donc décidé de monter un projet tchéco-slovaque avec des adolescents de 13 à 18 ans environ. Nous travaillons sur ce projet depuis deux ans. Les jeunes avaient ensuite le choix entre cinq chorégraphes et ils m’ont choisie pour être leur chorégraphe. Mais ils ont aussi choisi Jaro Viňarský car il est danseur. Au début, on voulait aussi travailler avec Dano Racek mais son agenda était malheureusement déjà trop chargé. J’ai alors décidé d’inviter Václav Kalivoda, musicien tchèque qui joue du trombone. »

Quel message voulez-vous faire passer par le spectacle Icarus ?

'Icarus' | Photo: Juraj Vavrovič,  Site officel du festival Tanec Praha

« Ce spectacle est pour moi très important, surtout en ce moment, car il est participatif et avec des adolescents. La démarche artistique est très poussée, elle n’est pas moins exigeante que si le spectacle avait été entièrement créé par des professionnels. Les jeunes ont décidé du sujet du spectacle, des artistes avec lesquels travailler. Bien que j’aie aussi dû prendre des décisions de choix artistiques pour emmener les jeunes dans une direction précise, nous leur avons laissé un espace de parole continuellement dans toutes les étapes du travail. C’est un moyen pour eux de s’exprimer. A la fin du spectacle, les jeunes ont été interviewés pour parler du processus de création et de leur vision de la société aujourd’hui. Pour moi, c’est très important que l’art ne reste pas qu’entre artistes mais qu’il fasse preuve de communication et d’ouverture envers des jeunes. Les adolescents m’ont beaucoup appris personnellement, c’est ce que je retiens de plus important de ce projet. Cela nous permet d’être ancrés dans la société en présentant au public le résultat de leur travail. En effet, ils ont beaucoup travaillé et ils sont vraiment motivés. »

Ils ont choisi pour ce spectacle de parler de la liberté et des frontières, pourquoi ce thème ?

'Icarus' | Photo: Adam Mráček,  Site officel du festival Tanec Praha

« C’est arrivé avant la crise du Covid et pourtant cette question résonne encore plus aujourd’hui. Ils ont commencé à discuter notamment sur leur façon d’être au monde aujourd’hui, sur leurs préoccupations. En même temps, c’était le trentième anniversaire de la chute du régime communiste donc les sujets se sont entremêlés. J’ai choisi de m’inspirer du mythe d’Icare et de Dédale parce que dans le discours des jeunes, ils me disaient que la liberté était importante pour eux mais qu’ils se perdaient quand ils en avaient trop. Cette idée de l’identité quand on est adolescent et comment trouver son identité en restant libre mais sans se perdre m’a semblé résonner avec le mythe d’Icare qui cherche à monter toujours plus haut, hypnotisé par cet envol, mais qui chute et meurt. Nous n’avons pas été dans le dramatique, nous avons trouvé des solutions pour questionner ce qui se passerait si nous changions les mythes et si nous réécrivions notre vision du monde et pas rester dans les carcans d’histoire qui ont des milliers d’années. Aujourd’hui nous avons vraiment ce sentiment qu’il faut changer donc ce sont des sujets qui sont revenus fréquemment dans notre travail. »

Votre première aura lieu dimanche, pourquoi la présenter dans le cadre du Salon du Livre ?

« C’est l’Institut français, un des partenaires du projet qui a soutenu le projet et qui nous a permis d’inviter un consultant pour avoir un point de vue extérieur sur le projet, sa chorégraphie et la dramaturgie. C’est un chorégraphe catalan et lyonnais, Jordi Galí, qui travaille beaucoup en extérieur, avec des objets et dans des contextes participatifs donc ça m’a semblé être la bonne personne pour apporter un regard extérieur, nous donner des techniques pour être efficace quand nous avons un grand groupe et que nous devons à une forme que tout le monde connait et maîtrise. C’était très intéressant de pouvoir inviter quelqu’un venant de France et de justement commencer ce pont entre Prague et Lyon que je cherche à développer. L’Institut français nous a permis d’inviter Jordi Galí et comme ils participent au Salon du Livre, c’était important pour eux que la première puisse être liée à cet évènement. »

'Icarus' | Photo: Site officel du festival Tanec Praha

Après cette représentation, le spectacle va-t-il circuler en République tchèque ?

« Le but est de proposer le spectacle à un nouveau groupe de jeunes à chaque fois, c’est-à-dire faire un workshop de trois à quatre jours où nous leur apprenons tout ce que nous avons imaginé avec ce groupe de jeunes. Il va donc falloir écrire un protocole très précis des mouvements, de la manipulation des objets pour suivre toute la dramaturgie du spectacle en trois jours ce qu’on espère réalisable. C’est une démarche artistique et je pense que c’est important d’inviter des jeunes amateurs dans une démarche artistique rigoureuse. Le but est de rencontrer de nouveaux groupes et il va falloir trouver des lieux qui nous accueillent et qui ont aussi ce type de démarche ce qui ne va pas être évident. Donc peut-être que nous n’allons pas le jouer autant de fois qu’un spectacle facile à présenter à chaque fois. »

Va-t-il circuler uniquement en République tchèque ou également ailleurs en Europe ?

« Nous espérons qu’il ne va pas circuler qu’en République tchèque. Le programme Be SpectACTtive est un programme européen avec plein d’acteurs culturels de différents pays donc nous aimerions jouer ailleurs mais il y a la barrière de la langue. Je parle tchèque donc nous pouvons jouer en Tchéquie et en Slovaquie parce que Jaro Viňarský est slovaque et Václav Kalivoda est tchèque. Je parle français et j’aimerais beaucoup pouvoir emmener ce spectacle à Lyon ou en France en général. »