Vérité, amour et soleil

Photo: Kristýna Maková
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Dans notre dernière émission, la première de la nouvelle année, nous nous étions intéressés au mot qui a été élu « Mot de l’année » en 2015 en République tchèque. Sans surprise compte tenu de l’actualité, et comme en Allemagne voisine, il s’agissait du substantif « uprchlík », qui désigne un « réfugié ». Nous avions évoqué également le mot « mluvčáček », un mot difficilement traduisible mais à la connotation péjorative qui résulte de l’assemblage du terme « mluvčí », qui signifie « porte-parole », et du nom Ovčáček, qui est le patronyme du porte-parole du président de la République. Le « troisième » mot de l’année dernière selon l’enquête réalisée auprès des lecteurs du quotidien Lidové noviny, aura été « sluníčkář », là aussi un mot dont on ne trouve aucune trace dans les dictionnaires, quelque chose de difficilement traduisible une fois sorti du contexte dans lequel il est employé, mais dont on sait néanmoins avec certitude qu’il est formé à partir du substantif « slunce » - le soleil…

Ján Zákopčaník, photo: ČT
C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais qui ne remonte pas à Charles IV non plus…. Il y a quelques années de cela, Ján Zákopčaník, le présentateur du bulletin météorologique de la Télévision tchèque, avait l’habitude de prendre congé des spectateurs en leur souhaitant d’avoir « slunce v duši », littéralement « le soleil dans l’âme », une traduction à laquelle, vous le savez si vous nous suivez régulièrement, nous préférons la formule « portez le soleil en vous ».

Synonyme de lumière et de chaleur, symbole de la vie aussi, le soleil, sauf lorsqu’il nous écrase parce que ses rayons tapent trop fort sur nos têtes, a une connotation généralement positive. En souhaitant aux spectateurs de la Télévision tchèque d’avoir le soleil dans leurs esprits ou de porter l’astre en eux, dans leurs cœurs et dans leurs têtes, Ján Zákopčaník leur souhaitait en fait, de manière imagée, d’être d’humeur joyeuse, rayonnante, pourrait-on même dire, d’être bien dans leur corps et dans leur tête, d’être en harmonie avec eux-mêmes. Bref, d’être heureux.

Tout le contraire en somme de la « blbá nalada », littéralement « l’humeur bête » qu’évoquait parfois le président Václav Havel. Dans un premier temps, au milieu des années 1990, Václav Havel avait voulu, à travers cette formule restée célèbre, décrire l’atmosphère suffocante et négative qui régnait alors dans la société tchèque. La « blbá nalada » désignait donc une certaine forme de morosité, de perte d’espoir, un manque d’enthousiasme, ou plus simplement la mauvaise humeur générale qui régnait à l’époque dans une société tchèque qui avait déjà perdu une grande partie des illusions qu’avait fait naître le début des folles années 1990.

Photo: Archives de Radio Prague
Et c’est précisément Václav Havel qui nous amène au mot « sluníčkář ». Nous l’avons dit, sa racine est composée du mot « slunce », un soleil qui possède également un diminutif qui est « sluníčko ». Si un Tchèque évoque devant vous ce « sluníčko », littéralement « le petit soleil », vous pouvez être à peu près certains qu’il « est de bonne humeur » – « má dobrou naladu ». Après tout, dans cette région d’Europe où l’hiver est particulièrement long, si « le petit soleil brille » - « sluníčko svití », il n’en faut pas forcément beaucoup plus pour être heureux. Notez également que le mot « sluníčko » possède également un second sens qui est celui de « coccinelle ». On parle alors d’une « sedmitečné sluníčko », une coccinelle à sept points, la « bête à bon Dieu » quand même plus généralement désignée comme une « beruška ». N’est-ce pas mignon tout plein ?

Si, ça l’est, comme la chanson intitulée « Slunce v duši » du groupe Nightwork. Et pourtant, le mot « sluníčkář » possède, lui, une connotation plutôt négative. Il ne désigne pas en effet une coccinelle qui porterait un petit soleil en elle ou aurait le soleil dans l’âme, il s’agit plutôt d’un qualificatif péjoratif pour tous ceux qui tendent à adopter une position humaniste. Václav Havel et ses partisans, qui étaient déjà considérés comme des « pravdoláskaři », seraient donc des « sluníčkáři », du moins selon leurs opposants, critiques ou détracteurs. Ces « pravdoláskaři », disciples de l’ancien président, nous les avions déjà évoqués dans une rubrique diffusée peu après la mort de Václav Havel (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/tcheque/pravdolaskari-les-disciples-de-vaclav-havel).

En 2015, ce mot « sluníčkář » a été utilisé le plus souvent essentiellement pour commenter l’actualité relative à la crise migratoire et à l’accueil de réfugiés en République tchèque ou encore le conflit en Ukraine. En résumé, les « sluníčkáři », de par leur position humaniste, sont favorables à l’accueil des réfugiés dans des conditions dignes et soutiennent l’Ukraine et condamnent la Russie et le régime autoritaire de Vladimir Poutine. Dans le camp opposé, celui de ceux qui ne veulent pas des migrants, sont pro-russes et se moquent des « sluníčkáři », se trouvent notamment l’ancien président Václav Klaus ou l’actuel Miloš Zeman.

Photo: Kristýna Maková
Dans l’esprit de ces derniers, qui sont les principaux utilisateurs du mot, les « sluníčkáři » seraient des intellectuels plutôt de gauche partisans du multiculturalisme, de drôles de types qui refusent de voir la réalité en face et préfèrent fuir celle-ci pour vivre dans un monde utopique, un univers qui serait en quelque sorte « le royaume du soleil », là où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. De drôles de types qui ne comprennent pas que les chars et les fusils sont les meilleures armes de la démocratie…

C’est ainsi que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue » consacré à ce petit soleil qui rayonne malgré tout en chacun de nous. On se retrouve dans quinze jours. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, faites