Werner Lambersy : « La beauté, c’est notre regard que nous jetons vers elle. »

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Deux poètes francophones faisaient partie des invités du Festival des écrivains qui s’est tenu à Prague du 17 au 20 avril derniers - Michel Deguy et Werner Lambersy. Ce dernier, un des plus importants poètes belges de langue française de notre temps, a su marier dans son œuvre l’Occident et l’Orient. Son écriture poétique est donc un amalgame de deux sensibilités dans lesquelles il a su trouver d’ailleurs beaucoup d’aspects communs. Il en a été question entre autres dans un entretien que Werner Lambersy a accordé à Radio Prague.

Werner Lambersy, photo: Petr Machan, PWF
Vous êtes né dans un milieu néerlandophone. Pourquoi avez-vous choisi le français comme la langue de votre poésie, comme l’instrument de votre poésie ?

« C’est une vraie question, mais c’est un peu long parce qu’il y a de l’histoire derrière. Je suis né à Anvers qui est un port, où il y a une communauté juive importante encore à l’heure actuelle et l’on pratique dans chaque famille quatre ou cinq langues, enfin comme dans tous les grands ports à peu près. Ma mère est d’origine juive, à Anvers c’est très courant et mon père, lui, un Flamand ‘de souche’ comme on dit aujourd’hui en France. C’est un jeune orphelin, son père est mort en 1918 de la grippe espagnole, et il s’est fait tout seul. Il connaît six langues, il lit beaucoup. Je ne sais pas comment il a rencontré ma mère. Ils me font en 1941 et en 1942 mon père, tout-à-fait convaincu, s’engage dans la SS. Mon père est mort à 90 ans, il n’a jamais changé d’avis. Il a toujours été SS, il a toujours été nazi et donc on ne s’est pas très bien compris, ni moi, ni lui, en fait. On s’est mal entendu. Et j’arrive à la question que vous me posez. Quand je commence à écrire, je dirais que j’écris le plus facilement en néerlandais, c’est plutôt ma langue maternelle, la langue de ma grand-mère qui m’a élevée. Mon père est en prison, donc je ne le connais pas. Ma mère, elle s’occupe de sa vie très compliquée. Et puis je me demande dans quelle langue je vais donc écrire ?

Et il se trouve que mon père sort de la prison et il tâche de me récupérer. Il est gentil avec moi. Et il essaie de me convaincre. Il me montre, à l’époque, tout le système de ce qui était bien le nazisme et le fascisme, je dirais, le plus efficace mais qu’on ne voyait pas encore. Il fallait être initié, il fallait savoir. Donc je vois ce qui se prépare avec horreur puisque ma mère et moi, on n’était pas du tout comme ça. Donc je me dis : ‘Il n’y a qu’une seule façon pour protester contre ça. Ce n’est pas la peine de dénoncer mon père, de dénoncer des choses. Il faut tout simplement dire que le fascisme est en marche, que ça va revenir très vite et que c’est dans la langue que cela va se jouer. Donc je vais faire un ‘clash’ et je vais choisir une autre langue. »

Pourquoi écrivez-vous de la poésie, quelles sont les sources de votre poésie ?

« Parce que je ne suis bon qu’à ça. C’est la réponse de Beckett. Je ne me suis jamais posé la question. Après si, après mes amis m’ont dit : ‘Tu écris un roman, ta vie, tous ce que tu veux, etc. Mais je ne suis pas bon pour ça. Mon expression naturelle c’est vraiment le poème ou ce que j’appelle le poème. Je ne sais pas si ce sont des poèmes. Je n’en sais rien, on m’a catalogué comme ça. Et j’ai cette pratique de l’écriture qui fait que je n’écris que des livres de poésie. »

Qu’est-ce que la poésie au XXIe siècle ? Est-ce que son rôle est le même qu’au XIXe siècle par exemple ? Y a-t-il une évolution ?

« Ce n’est pas la même chose, mais le besoin en est le même. Les idéologies sont mortes, on l’a dit, on a raison. Les grands mouvements sont morts, on l’a dit, on a raison. Mais ce qu’on a oublié de dire, c’est que même si les idéologies sont mortes, même si les politiques sont morts, même si les grands projets sont en train de mourir, projets qu’on n’a pas bien remplacés, puisque ce qui se passe à l’heure actuelle, ce n’est pas non plus une grande victoire, il y a une chose qui est restée. C’est la générosité. Mettre le monde au monde tous les jours, mettre les hommes dans le monde des hommes tous les jours, ça c’est resté. Ce manque que nous avons. La beauté n’a pas de visage défini. Il n’y a pas de règle. Il y a une beauté antique, grecque dont on se fait une idée, une beauté moyenâgeuse, dont on se fait une idée, mais ça se fait après. Il n’y a pas une image toute faite, absolue de la beauté. La beauté, c’est notre regard que nous jetons vers elle, le besoin que nous en ressentons, la nécessité que nous avons, le manque qui nous habite. Et ce manque nous habitera toujours. Ce qui fait fonctionner le monde, c’est le désir. Or le désir par définition, c’est inachevable. C’est l’insatisfaction pour toujours. Cette insatisfaction est le moteur de la vie et le moteur de la poésie. Je suis donc perpétuellement un homme en colère, perpétuellement un homme passionné, et perpétuellement un homme amoureux. »

Pour qui écrivez-vous ? Avez-vous à l’esprit un lecteur concret ou c’est une bouteille jetée à la mer ?

« Ni l’un, ni l’autre. C’est une nécessité vitale. Je me sauve la vie à moi-même. Il m’est arrivé de m’imposer de ne pas écrire pour voir. Et tout à coup je ne sais plus ce que je fais là. Je ne sais plus ce que je fous sur cette putain de terre. J’adore ma femme, j’adore mes enfants et beaucoup d’autres, mais je ne sais pas pourquoi je suis là. Je n’ai pas de mission, je ne me suis pas donné la mission d’être un poète. Ça n’apporte rien, ce n’est pas un privilège, ce n’est pas un état d’exception, simplement je ne suis que ça, et s’il n’y pas ça, je ne comprends plus le monde. »

Vous avez beaucoup voyagé dans les pays de l’Orient. Qu’est-ce que cette connaissance de l’Orient vous a donné ? Qu’est ce qu’elle a donné à vous et à votre poésie ?

« Ce n’est pas une connaissance. Je ne suis pas un orientaliste comme on dit. Mais j’ai voyagé, c’est vrai, j’ai vu beaucoup et j’ai surtout beaucoup lu. C’est vrai que j’ai la chance d’aller beaucoup en Chine, en Inde, au Japon et dans tous ces pays-là, mais aussi en Europe de l’Est à l’époque, et aux Etats-Unis. J’ai cette chance de pouvoir manipuler toutes sortes de littératures, la musique que ça donne ici et là. J’étais passionné des littératures qui sont nées sous mes yeux. C’est rare de rencontrer les littératures qui naissent. Partout j’ai vu naître des poésies. Donc c’est assez extraordinaire. Ces choses-là m’ont évidemment beaucoup influencés.

On dit tout le temps que la poésie disparaît, qu’il n’y a pas de public. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai du tout. Il n’y a plus de public ici, en France par exemple, mais il y en a beaucoup ailleurs. Et puis ça s’inverse, ça change. Donc le besoin est permanent, je n’ai aucune inquiétude. J’allais presque dire : ‘Quand ça va mal dans le monde, ça va très bien pour la poésie.’ Pourquoi ? Parce que les gens ont besoin des fondamentaux. Ils veulent savoir : ‘Qu’est ce je fous sur cette terre ?’ Pourquoi je suis là. Pourquoi je souffre ? Pourquoi je ne souffre pas ? etc. Les grandes questions arrivent, la poésie ne répond pas, mais quand même elle aide. Elle aide terriblement à survivre. Les gens qui rentraient dans les fours crématoires récitaient des poèmes, les gens qui étaient dans les stalags écrivaient des opéras, des poèmes, des oratorios. Ça aide à vivre. »

Dans quelle mesure l’Orient a influencé votre poésie au niveau de la forme ?

« Je reviens donc à la question que vous avez bien voulu me poser mais un autre biais. C’est que l’Orient est ceci : j’étais très intéressé parce qu’on appelle les mystiques rhénanes, celle qui est née dans ma ville, Hadewij d’Anvers, c’est une mystique magnifique au langage superbe, mais après ça il y a tous les mystiques allemands, Maître Eckhart, Angelo Silezio, Ingrid de Suède etc., on ne va pas les citer, mais il y en a des dizaines. Donc j’étais très attiré par cette forme, d’autant plus que je suis athée, mais que j’ai fait douze ans chez les jésuites. J’aimais donc cette sorte de confrontation avec tous ces grands mystiques. L’Eglise, ça l’emmerdait. Eckhart est passé en procès, certains comme Marguerite Porete ont été brûlés, d’autres ont été mis à l’écart. Cela n’intéresse pas le pouvoir religieux, les mystiques.

Donc, je vais en Orient et la première chose que je trouve, c’est le même discours. Les uns diront que c’est zen, mais ils parlent du néant comme des mystiques, ils parlent du vide, ils parlent du manque, ils parlent de la méfiance qu’ils ont de la parole écrite de la même façon que nos mystiques. On ne peut pas dire mais on dit quand même, on n’y arrivera pas mais on le fait quand même. Je trouve une sorte de fraternité d’idées et de sentiments avec ces gens d’Orient dont tout d’un coup je me dis : pourquoi distinguer comme à l’école, les matheux et les littéraires ? Ce n’est pas vrai. Je me sens aussi matheux que n’importe qui et pourtant on m’a classé entre les littéraires. Je ne suis pas orientaliste, mais je me sens chez moi. »