Zeman plus fort, encore, que les anti-Zeman

Miloš Zeman, photo: ČTK

Les Tchèques, à une faible majorité, 51,4 % en faveur du président sortant, ont donc fait leur choix : le 8 mars prochain, date prévue de son investiture, Miloš Zeman rempilera pour cinq années supplémentaires à la tête de l’Etat, jusqu’en 2023 si son état de santé fragile lui permet de remplir l’intégralité de son mandat. La réélection de Miloš Zeman aux dépens de Jiří Drahoš, perdant honorable mais perdant quand même sur lequel reposaient les espoirs de tous les électeurs « anti-Zeman », a confirmé, en caricaturant quelque peu, que la société tchèque était divisée en deux camps : entre d’un côté Prague et quelques régions du pays où seraient concentrées l’élite et les classes socialement favorisées, et de l’autre la « République tchèque d’en bas ». Les politologues Lukáš Macek et Michel Perottino, respectivement directeur de Sciences-Po Dijon et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de l’Université Charles à Prague, analysent pour Radio Prague cette victoire d’une courte tête de Miloš Zeman :

Miloš Zeman, photo: ČTK
« Miloš Zeman était le grand favori de cette élection dès le début, du fait notamment de la notoriété assez faible de ses adversaires. Inversement, compte tenu de sa notoriété et du fait qu’il était le président sortant, il avait une bonne longueur d’avance. »

Le succès de Miloš Zeman dans cette élection qui a fortement ressemblé à un référendum pour ou contre son maintien au Château de Prague, n’a pas spécialement surpris Lukáš Macek. Selon lui, l’écart serré entre les deux candidats finalistes l’a cependant confirmé : Miloš Zeman n’avait certainement pas gagné d’avance.

« Les résultats du premier tour ont laissé penser que Jiří Drahoš pourrait surprendre. Si les voix s’étaient reportées selon une logique d’un vote sanction contre Miloš Zeman, si les électeurs de tous les candidats anti-Zeman éliminés au premier tour avaient rejoint Jiří Drahoš, ce dernier aurait pu gagner. Finalement, ce n’est pas ce scénario-là qui s’est réalisé et je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela. D’abord sans doute un soutien entre le premier et le second tour beaucoup plus prononcé pour Miloš Zeman de la part du mouvement ANO et de son leader Andrej Babiš, qui a été le grand vainqueur des élections législatives en octobre dernier. Ensuite, ce sont les thèmes de campagne qui ont été mobilisés notamment entre les deux tours par le camp de Miloš Zeman. Ces thèmes, à savoir l’exploitation des peurs qui existent dans la société tchèque concernant notamment la question de la migration, avaient déjà fonctionné à l’automne et ils ont fonctionné davantage encore cette fois-ci. Visiblement, le pari de ce thème a été décisif. »

« Zeman. De Nouveau. » pour Mladá fronta Dnes qui insiste sur les points comme dans un télégramme, « Zeman pour la deuxième fois » pour Hospodářské noviny, « De nouveau Miloš Zeman » pour Lidové noviny et même un « Et ça ne fait que commencer » pour le magazine Respekt… Les titres de la presse tchèque n’étaient guère plus enthousiastes qu’originaux lundi matin. Seul le quotidien Právo, qui estime que le président sortant « a conservé son titre », est peut-être moins fataliste.

« Les on-dit ont marqué les esprits »

Lukáš Macek, photo: ČT24
Dans sa réaction à chaud samedi, Lukáš Macek avait estimé que le simple fait de ne pas être Miloš Zeman n’avait pas suffi à son adversaire pour remporter cette élection. Pour sa part, Michel Perottino estime que Jiří Drahoš, novice en politique avant de se lancer dans l’aventure de la campagne électorale, a peut-être souffert de son manque d’expérience :

« C’est sans doute un des éléments quelque peu handicapants pour quelqu’un voulant devenir président de la République. D’un autre côté, il a aussi fait une campagne relativement sereine. Cette campagne assez plate était assez inattendue, mais elle est due au fait notamment que Miloš Zeman n’était pas vraiment en campagne. C’est donc cette absence de réelle campagne, mais également les impressions, les on-dit sur la politique de Jiří Drahoš, en particulier sur la crise migratoire, qui ont marqué les esprits. »

Toujours selon Michel Perottino, la campagne menée par Jiří Drahoš, qui avait annoncé qu’il se portait candidat à la présidence de la République en mars 2017, soit dix mois avant la tenue du scrutin, n’aurait pas non plus été suffisamment convaincante :

« Une campagne plus positive, et peut-être aussi un peu plus agressive, aurait sans doute pu lui apporter plus de soutiens. D’un autre côté, si nous relativisons ce positionnement anti-Zeman, cela m’a fait penser, toutes proportions gardées, à la campagne de François Hollande, à son ‘Moi, président’. Ce n’est pas en soi un élément négatif, mais il manquait de corps et de contenu pour développer cette position anti-Zeman. »

Respectivement deuxième, troisième, quatrième et cinquième à l’issue du premier tour, Jiří Drahoš, Pavel Fischer, Marek Hilšer et Michal Horáček, tous candidats « anti-Zeman » dont les scores cumulés auraient alors suffi pour obtenir la majorité des voix, ont malgré tout fait naître chez les Tchèques déçus de l’issue finale de l’élection l’espoir d’un changement à moyen terme dans la façon de « faire de la politique » en République tchèque. En tous les cas, Lukáš Macek pense que ces différents candidats déçus ont de bonnes raisons de poursuivre leur engagement et leur implication dans la vie politique :

Jiří Drahoš, photo: Khalil Baalbaki, ČRo
« Oui, je pense qu’il y a un potentiel, un gain de visibilité qui est un élément important pour réussir en politique. Surtout les candidats qui ont surpris au premier tour, même si cela ne leur a pas suffi pour se qualifier, ont un réel potentiel. Pour Jiří Drahoš, ça dépend. Dès le premier tour, il est apparu pour beaucoup d’électeurs comme un vote de raison, puisqu’il était le mieux placé dans les sondages pour battre Miloš Zeman. Du coup, peut-être que sa base électorale, y compris celle du premier tour, est moins solide. En même temps, il a été incontestablement une des révélations de cette élection, il a perdu avec un score plus qu’honorable, il a mieux fait que Karel Schwarzenberg (l’adversaire de Miloš Zeman au second tour de l’élection présidentielle en 2013, ndlr) il y a cinq ans. Si Jiří Drahoš décide de rester en politique, il faudra qu’il trouve sa place, qu’il apprenne à jouer collectif. Si l’on regarde la politique française, on sait à quel point un succès individuel dans une élection présidentielle n’est pas forcément transférable dans une dynamique plus collective et dans d’autres élections. C’est fragile, il n’y a rien de gagné, mais cela lui donne incontestablement une base sur laquelle il est possible de construire quelque chose. »

« La plupart des électeurs ont voté sans savoir »

Construire quelque chose, qui plus est de nouveau, n’est, en revanche, a priori pas la volonté de Miloš Zeman. Comme son collègue Michel Perottino, Lukáš Macek pense que Miloš Zeman continuera à faire du Miloš Zeman lors de son second quinquennat :

« C’est la réélection d’un président sortant, donc il n’y pas de raison de s’attendre à quelque chose de radicalement nouveau. On aura probablement droit à une suite des pratiques de ces dernières années. La vraie question maintenant, c’est comment se termineront les négociations en vue de la constitution d’un nouveau gouvernement, quelle sera la majorité gouvernementale pour les quatre années à venir et quelle sera l’orientation de la politique étrangère qui est largement entre les mains du gouvernement. Il est clair que si Miloš Zeman se retrouve face à un gouvernement qui, lui aussi, évolue dans une direction qui est celle du président, cela pourrait renforcer le penchant vers la Russie et la Chine et une attitude moins conciliante, plus contestataire, si je puis dire, au sein de l’Union européenne ou de l’OTAN. Mais ce n’est pas dit. Le visage de la majorité parlementaire sera beaucoup plus déterminant que le fait que Miloš Zeman ait été réélu. Effectivement, dans une sorte de référendum sur sa personne et sur l’orientation de la politique étrangère, le fait qu’il ait gagné ne peut qu’encourager à poursuivre dans cette voie-là. »

Michel Perottino, photo: Archives de l'Université Charles
En attendant de voir quelle sera la voie choisie, Michel Perottino reconnaît, en sa qualité de politologue et d’observateur attentif de la scène politique tchèque, avoir été déçu par la campagne qui a précédé cette élection présidentielle, comme il l’avait déjà été à l’automne dernier avec celle pour les législatives :

« Le contenu a été relativement vide. On parle beaucoup de crise migratoire, alors que la République tchèque n’est pas du tout touchée par ce problème. Nous avions déjà beaucoup entendu parler de cette question lors de la campagne pour les élections législatives. La question aussi du lithium avait été tout à fait caractéristique (cf. : www.radio.cz/fr/rubrique/faits/affaire-du-lithium-les-deputes-se-quittent-apres-un-apre-debat). On se porte sur des questions, sur des thématiques tout à fait secondaires, pendant que l’essentiel reste ‘sous le tapis’, ce qui est tout à fait dommageable. La plupart des électeurs ont voté sans prendre réellement conscience de ce que proposait l’un ou l’autre des candidats. »

Un constat triste et inquiétant en conclusion, et peu importe finalement, vu sous cet angle, qui présidera désormais la République tchèque, l’essentiel étant que Miloš Zeman ait battu l’anti-Zeman.