Denisa Kerschová : « La radio, un vent de liberté »

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Une fois n’est pas coutume, c’est à une émission collégiale que nous vous convions : collégiale puisque notre invitée est animatrice radio. Denisa Kerschová est née à Prague en 1967 et si elle a aspiré un temps à être danseuse, après avoir fait le conservatoire, c’est finalement la radio, présente dans sa vie depuis toujours, qui l’a rattrapée. Aujourd’hui Denisa Kerschová est productrice à France Musique et anime tous les jours une émission de musique classique où elle fait la part belle aux œuvres de son pays d’origine. Rencontre.

La radio, une chose de l’ordre de l’intime

Denisa Kerschová, bonjour, j’imagine que vous n’êtes pas totalement dépaysée d’être ici, à la Radio tchèque, puisque vous êtes une collègue de radio. Vous travaillez en effet depuis une dizaine d’années à France Musique. Vous animez une émission intitulée Allegretto et vous avez officié avant cela sur Radio Classique. Que représente ce média, la radio, dans votre vie ? Et quel est votre rapport au son ?

Photo: public domain

« La radio c’était important quand on était adolescents. Mon premier contact avec la radio c’était La voix de l’Amérique qu’on écoutait avec mon frère sous la couette. On avait entre 14 et 16 ans. »

C’était interdit…

« Oui bien sûr, c’était interdit. La radio, dès l’adolescence, était quelque chose d’intime, un symbole de liberté. C’était une voix qui me parlait au-delà des frontières. »

C’était une porte ouverte vers autre part, une sortie sonore, hors des frontières de Tchécoslovaquie ?

« Oui, c’était une porte ouverte. C’était le vent de la liberté. La voix de l’Amérique était extrêmement importante pour moi, elle disait le contraire des médias officiels. On entendait la voix d’Ivan Medek et pour moi c’était un dieu, je n’exagère pas, c’était un dieu ! »

C’est une voix qui vous a marquée ?

« Oui, beaucoup. »

C’est un maître en radio ?

Ivan Medek,  photo: ČT24

« Peut-être pas complètement. Je ne pouvais pas à l’époque le placer dans le contexte politique, médiatique, et sonore. Mais c’est la première voix qui m’a marquée et que je n’oublierai jamais. »

Vous n’imaginiez pas un jour que vous aussi seriez devant un micro à parler à des auditeurs ?

« Non, jamais. Je voulais être danseuse. Je ne m’exprimais absolument pas par la langue. »

Vous vous exprimiez par le corps en fait ?

Karel Starý,  photo: Archives de ČRo

« Oui exactement. Et puis il y avait une autre voix, c’était un journaliste, Karel Starý. Il envoyait des reportages de France à la Radio tchèque. Tout d’un coup, au milieu de nulle part, il y avait des reportages sur la France, l’Amérique, l’Angleterre, l’Italie, l’Afrique, l’Asie. Ça me faisait rêver, et c’était la deuxième voix qui m’a marquée. »

« Quand je vois les images de 1989, j’ai les larmes aux yeux »

Dans une autre vie comme vous le disiez, vous avez été danseuse…

« J’ai fait une classe préparatoire pour entrer au conservatoire de danse à Prague. Puis j’ai eu quelques accidents de genoux, donc j’ai bifurqué vers le lycée où j’ai appris la langue française. Car de la danse, je voulais garder au moins la langue, puisque les pas de danse et ce partout dans le monde, sont en français. J’étais au lycée de Radotín, près de Prague. Et j’ai ensuite fait des études de lettres, de français et de littérature française. »

Vous avez ensuite été traductrice, interprète…

« Oui mais bien plus tard. J’ai déjà fait des études à Olomouc puis à Prague. Je me suis mariée, j’ai eu ma fille. Et puis, j’ai déménagé à Paris. »

C’était après 1989 ?

« Oui, on a fait la révolution de Velours. On était à la fac, c’était une époque qui nous a construits et qui nous a marqués à vie. Même maintenant quand je vois les images de 1989, j’ai les larmes aux yeux. »

Photo illustrative: Archives de Petr Zatloukal

Avant cette révolution, puisqu’on ne pouvait pas prévoir ce qui allait se passer, comment envisagiez-vous votre vie derrière le rideau de fer ?

« On prenait la vie comme elle se présentait. Evidemment on voulait faire des grandes choses, on voulait changer le monde. Mais on voulait s’amuser, on avait 20 ans. On voulait voyager, traduire des choses qui étaient interdites, on voulait faire du théâtre, on voulait tout faire ! On n’imaginait pas qu’on allait rester enfermés. C’était une question de temps. Peut-être que maintenant c’est facile de dire ça. Mais à l’époque déjà, en 1985, on sentait que ça craquait de partout. On n’envisageait pas de rester enfermés comme nos parents derrière le rideau de fer. »

Et qu’est-ce qui vous a amenée à Paris, à part l’affinité avec la langue ?

« J’ai rencontré quelqu’un dont je suis tombée amoureuse, un Français. On s’est mariés et je suis rapidement tombée enceinte. En 1991, je me suis retrouvée à Paris dans le XVIème arrondissement, avec un gros ventre. Au début c’était difficile, je ne connaissais personne et je ne parlais pas très bien. J’étais incapable de faire des courses par exemple. J’ai fait des examens de grammaire normative, je connaissais l’imparfait du subjonctif mais je ne savais pas qu’on ne l’utilisait pas. »

La théorie et la pratique de la langue étaient deux choses différentes…

« Oui. Il y a 29 ans, au marché d’Auteuil, quand la dame devant moi avait terminé ses courses, je demandais la même chose ! »

Paris,  photo: Dguendel,  CC BY 3.0

« La radio m’a rattrapée »

Pour revenir à votre travail d’animation en radio, comment êtes-vous tombée dans la marmite ?

« Il y avait des prémices puisque j’avais été employée d’Europe 2 à Prague. Donc mon amour de la radio et du son viennent de là. On peut sentir à quel point la radio se faufile partout. L’image c’est plus difficile, et puis l’image on peut la trafiquer, et il faut parler en face d’une caméra. Alors que la radio se faufile partout. Et à l’époque, quand Europe 2 a débarqué à Prague, c’était fantastique. Europe 2 était dans les taxis, dans les bars, les restaurants, elle était partout. Même si je ne touchais pas au micro, j’organisais des rencontres pour la radio, avec Michel Fleischmann qui était alors directeur (aujourd’hui, Michel Fleischmann est ambassadeur de la République tchèque en France, ndlr). Puis j’ai rencontré mon mari qui faisait des émissions de radio. Mais j’avais mis de côté la radio, voulant traduire des livres, des pièces de théâtre… »

Mais la radio vous a rattrapée finalement ?

« La radio m’a rattrapée. Un jour, on m’a demandé d’être interprète pour une radio parisienne. J’ai accompagné un pasteur tchèque venu raconter son parcours. Et au moment de l’interview, je me suis dit ‘C’est ça que je veux faire. Je ne veux plus traduire, je veux faire de la radio’. J’ai envoyé mon CV à FIP à l’époque mais la directrice m’a dit que le CV était terrible. C’étaient des essais de voix. Puis plus tard, j’ai commencé à travailler à Radio classique à Paris. »

Pourquoi la musique classique spécifiquement ?

« Et bien à cause de la danse ! C’était le retour vers la danse, vers la musique classique, vers les ballets. Au départ, j’ai enregistré les nuits de Radio classique, puis on m’a mise en direct du jour au lendemain pour remplacer quelqu’un pendant trois semaines. »

Quand on écoute vos émissions, on voit que vous laissez une bonne place à la musique tchèque ?

Denisa Kerschová | Photo: France Musique

« A Radio classique, ce n’était pas moi qui faisait les programmes. Et quand France musique est venue me chercher, j’ai pu devenir productrice. J’avais une émission du matin, de 5 à 7h, puis j’ai fait du 9 à 11h, et maintenant je suis productrice de l’émission Allegretto de 11 à 13h tous les jours. J’imagine les thèmes et je programme de la musique tchèque. »

C’est une manière de conserver ce pont entre la France et la Tchéquie ?

« Je ne peux pas ne pas programmer de la musique tchèque ! »

Dans les thématiques que vous choisissez, ça s’apparente parfois à des promenades musicales, dans le sens géographique du terme. Par exemple, vous avez proposé une série consacrée aux villes d’eau, où vous mettez en valeur Carlsbad, Marienbad... Est-ce que pour vous, la musique est une sorte de flânerie, un peu au sens où on l’entend au XIXème siècle ?

Mariánské Lázně | Photo: Ľubomír Smatana,  ČRo

« La musique est vraiment partout. Là je suis en train de lire un livre sur Leoš Janáček. Ce sont des souvenirs de la dame qui s’occupait de sa maison. Il y a une photo de Leoš Janáček qui note les bruits de la mer. Donc la musique est partout, et c’est bien de la cadrer. Là, vous parliez des séries d’été qui sont des émissions hebdomadaires. Mais quand vous avez une quotidienne, il faut se renouveler et ce n’est pas évident. Les séries d’été ont plus de contenu, je peux davantage travailler les sujets.  J’ai eu l’idée des villes d’eau car ma grand-mère que j’aimais tant, Emilie, partait l’été aux ‘lázně’, prendre les eaux. Je l’imaginais à Karlovy Vary, à Teplice et à Mariánské Lázně. Et quand je lui demandais ce qu’elle faisait après être sortie des bains, elle me disait qu’elle allait aux concerts. Donc j’ai fait une série autour des villes d’eau, avec Karlovy Vary, Mariánské Lázně bien sûr, mais aussi Baden-Baden en Allemagne, Bath en Angleterre, Budapest, Venise. »

« Si vous aimez tant Dvořák, rentrez chez vous »

Vous parliez des gens qui nous écoutent, des auditeurs… Ce sont ces gens auxquels nous nous adressons et que l’on ne verra jamais pour la plupart. C’est important dans la vie d’une radio de savoir qu’ils sont de l’autre côté, même en décalé…

« Oui évidemment, c’est très important. L’auditeur est partout. Je parle toujours à quelqu’un même si je ne le vois pas. »

J’imagine que des gens vous écrivent ?

Antonín Dvořák

« Bien sûr ! Mais comme vous, vous devez en recevoir aussi. Au début c’était un peu dur, j’avais un accent plus prononcé que maintenant. J’avais des messages sympathiques et encourageants mais aussi des messages très durs, côté production et côté accent. Or, je ne pouvais rien faire pour mon accent. Parfois les auditeurs pensaient que c’était fait exprès mais absolument pas. J’avais aussi des messages d’auditeurs qui me disaient : ‘Si vous aimez tant Dvořák, rentrez chez vous’. »

C’est étonnant. On imagine les auditeurs de France Musique comme des gens cultivés et ouverts sur le monde…

« Mais vous savez, la musique classique engendre quelque chose de très intime. Et quelqu’un qui vous parle, qui a un accent, qui vient de nulle part, et vous propose d’écouter non pas une sonate en entier mais juste une partie, ce n’était pas habituel. On m’a aussi dit que je ‘saucissonnais’ les œuvres. Mais pour être honnête, ça a duré six mois à peine. Maintenant j’ai des messages adorables, on me donne des conseils ou on m’en demande. Par exemple, des auditeurs qui vont à Prague et organisent des festivals me demandent quel artiste tchèque ils pourraient inviter. Je deviens presque, sans en faire trop, une petite ambassadrice de la musique tchèque en France.  Mais quelle responsabilité ! »

La voix ne ment pas

Puisqu’on parlait de voix tout à l’heure, votre signature est aussi, et évidemment, votre voix. Vous avez une voix posée et enjouée. Et pour ma part, je trouve que votre pointe d’accent fait le charme de votre émission…

Denisa Kerschová,  photo: France musique

« Je pense que vous devez aimer la même chose. La voix ne ment pas, on ne peut pas la maquiller. Après on a tous ce que l’on appelle une voix de micro. Toutes les deux, quand on va sortir, on va avoir une voix légèrement différente. Après oui, j’ai une voix douce et posée, mais je suis assez émotive et je suis bourrée de doutes. Mais la radio m’a appris à me poser, à profiter du moment, à écouter la musique. Je me dis toujours que ma voix est importante, mais le plus important est la musique. J’essaie de me cacher derrière la musique. »

Vous êtes l’accompagnatrice discrète…

« Dans la vie, on se pose toujours des questions sur notre place, est-ce qu’on est légitime ? Je pense que personne n’est à l’abri d’un sentiment d’imposture. Mais pendant ces deux heures à l’antenne, je me sens vraiment à ma place. Je me sens heureuse. Je parle aux gens, et on écoute la musique ensemble. Et la musique que j’ai programmée, que j’ai choisie ! Incroyable ! »