La nomination du nouveau gouvernement d’Andrej Babiš accompagnée d’interrogations

Andrej Babiš, Miloš Zeman, photo: ČTK/Krumphanzl Michal

Dans la ligne de mire de l’ensemble des médias tchèques, cette semaine, il y avait évidemment la nomination par le président Miloš Zeman, mercredi au Château de Prague, du cabinet de coalition d’Andrej Babiš qui est composé de ministres du mouvement ANO et du Parti social-démocrate (ČSSD). Cette nouvelle revue de presse présente quelques extraits de textes qui ont été consacrés à cet événement. Réponse ensuite à la question de savoir pourquoi il est bon de commémorer la Journée du souvenir des victimes du régime communiste. Autre sujet traité : le rôle crucial des journalistes lors du Printemps de Prague de 1968, comparé à leur situation d’aujourd’hui.

La nomination du nouveau gouvernement d'Andrej Babiš par Miloš Zeman, photo: Michal Krumphanzl/ ČTK
« Ce qui peut paraître comme un triomphe pour le Premier ministre Andrej Babiš, ne l’est pas vraiment. » C’est ce qu’estime l’éditorialiste du quotidien Hospodářské noviny qui explique :

« Aujourd’hui tout comme il y a près de six mois de cela, lorsqu’il a été nommé pour la première fois chef de gouvernement, Andrej Babiš n’a pas la certitude d’obtenir le 11 juillet la confiance à la Chambre des députés, une chose qui est évidemment fondamentale. Les communistes dont le nouveau gouvernement a besoin à cette fin n’ont en effet de cesse de présenter de nouvelles revendications. En outre, une partie des sociaux-démocrates déclarent de plus en plus publiquement leur mécontement vis-à-vis du refus du président Zeman de nommer le candidat proposé au poste de chef de la diplomatie, l’eurodéputé Miroslav Poche. »

Le quotidien Mladá fronta Dnes remarque à son tour que le soutien des communistes que le Premier ministre Babiš espère obtenir n’a rien d’évident. Selon le quotidien, il existe au sein du Parti communiste de Bohême et de Moravie un appel invitant ses membres à réévaluer le bien-fondé d’une éventuelle tolérance du « gouvernement qui est dirigé par un des hommes les plus riches du pays »...

Le commentateur du journal de gauche Právo émet de son côté l’hypothèse que le président Miloš Zeman qui se prend pour un des architectes du gouvernement profitera de la submissivité d’Andrej Babiš « pour renforcer encore davantage son influence sur le pouvoir exécutif, une chose qui pourtant ne lui appartient pas ». Le commentateur du quotidien Lidové noviny retient certains paradoxes qui accompagnent le nouveau gouvernement :

« Le deuxième Tchèque le plus riche est à la tête d’un gouvernement qui est on ne peut plus à gauche. Ancien homme d’affaires, il dirige une équipe qui veut garantir plus d’égalité, l’augmentation des salaires et des retraites, bref, des certitudes sociales. »

Le journal observe également, de concert avec les autres quotidiens, que le gouvernement Babiš qui compte s’appuyer sur les communistes a été nommé le jour dédié au souvenir des victimes du régime communiste, rappelant l’exécution de Milada Horáková et d’autres victimes des procès staliniens dans les années 1950 :

« Une certaine symbolique de cette coïncidence est incontestable. S’agit-il d’une provocation de la part de Miloš Zeman ? C’est peu probable tout comme on ne saurait imaginer que ce puisse être une volonté délibérée d’Andrej Babiš qui veille soigneusement à son image dans les médias. Cette coïncidence est certainement involontaire. Mais tant pis... L’histoire est remplie d’événements et il est difficile de trouver une journée ‘libre’. Il n’empêche que de nombreuses personnes peuvent se sentir indignées. »

L’auteur d’un texte mis en ligne sur le site respekt.cz attire l’attention sur le fait que le gouvernement nommé mercredi n’a pas de ministre des Affaires étrangères. Comme ni le président ni les communistes ne souhaitaient pas voir Miroslav Poche à ce poste, c’est le leader des sociaux-démocrates, Jan Hamáček qui, outre l’Intérieur, prendra temporairement la tête de la diplomatie tchèque. Il écrit :

« Cette situation survient alors que se déroulent des négociations clés sur la politique migratoire de l’Union européenne, alors que vient de commencer une guerre commerciale avec le gouvernement américain, qu’il s’agit de faire face à la politique agressive de la Russie, au moment où l’Europe est fragilisée par le brexit et la montée en puissance des populistes. Peu de membres du gouvernement pourront influencer l’an prochain le fonctionnement du pays aussi fortement que le chef de la diplomatie. »

Conserver le souvenir des victimes du régime communiste

La commémmoration des victimes du régime communiste, photo: Michal Krumphanzl / ČTK
Pourquoi y a-t-il lieu de commémorer la Journée du souvenir des victimes du régime communiste? L’historien Luděk Navara a donné une réponse pour le situe aktualně.cz :

« Ce rappel est important justement aujourd’hui alors que les communistes ont plus de pouvoir que jamais depuis la chute de leur régime totalitaire en novembre 1989. Mais il existe plusieurs autres bonnes raisons de se rappeler cette époque-là. Il est pertinent de confronter les horreurs qui y sont liées aux sottises qui, souvent, nous préoccupent et auxquelles nous attribuons une trop grande importance. Ne devrait-on pas apprécier plus que nous ne le faisons les avantages et les opportunités dont nous disposons et concentrer nos efforts sur ce qui est essentiel? »

Selon l’auteur de ce texte, il y a encore une autre raison de se souvenir du jour de l’exécution de la politicienne Milada Horáková. C’est que tous ceux qui défendaient à l’époque la liberté et les principes qui leur étaient chers, étaient des personnalités fortes, ce dont ils ont donné la preuve même au moment de leur mort, en quittant ce monde la tête haute. Cette dignité ne manque-t-elle pas parfois à nos représentants politiques lorsqu’ils doivent seulement quitter leurs fonctions ?, s’interroge-t-il sur un ton ironique.

Le printemps de Prague 1968 et le rôle des médias

Photo: ČT24
1968 a été l’année des journalistes. C’est ce que l’on peut lire en introduction d’un texte publié dans la dernière édition de l’hebdomadaire Respekt dans lequel son auteur analyse le rôle des médias au cours du Printemps de Prague en le comparant avec la situation actuelle. Il indique :

« Ce sont les journalistes qui, en 1968, ont donné en Tchécoslovaquie le coup d’envoi aux aspirations de la société à la liberté. Ce sont encore les journalistes qui ont poussé les représentants politiques à accepter une détente au sein de la société et ce sont eux qui ont servi de prétexte à l’intervention de Moscou et qui sont par la suite devenus les premières victimes de la normalisation. Il est fort probable que jamais auparavant et jamais depuis, la parole écrite n’ait eu une telle force qu’à cette époque-là. »

Après l’invasion et ainsi que pendant la période de normalisation dans les années 1970, beaucoup de journalistes ont pensé qu’ils allaient pouvoir continuer comme avant, en omettant « seulement » certains sujets et qu’ils ne seraient pas obligés de mentir. Mais, comme le signale le texte publié dans les pages du magazine Respekt, cet « espoir » a été assez rapidement douché, car les principaux périodiques qui se sont illustrés pendant le Printemps de Prague ont été supprimés pendant l’année 1969. Son auteur poursuit :

« La lecture des textes de l’époque permet de constater une importante fréquence des mots tels que ‘la pensée critique’ ou la ‘vérité’. Il s’agit là d’un point qui relie le passé au présent, car même aujourd’hui, nous discutons de ce que la pensée critique représente et de la nécessité de défendre la vérité. Mais tandis qu’à l’époque, les polémiques tournaient autour de la question de savoir comment le pays avait pu accepter, durant les années qui ont suivi le coup de Prague de 1948, les mensonges que tout le monde savait déceler, à l’heure actuelle, le mensonge a tendance à être accepté comme une norme. »

Cette situation serait la conséquence d’un phénomène nouveau. Si, en 1968, le pouvoir des journalistes a été probablement le plus fort dans l’histoire du pays, aujourd’hui, il est en revanche de plus en plus faible. A l’heure de la popularité croissante des sites et des publications qui prétendent que la vérité n’existe pas et que chacun possède une vérité qui est la sienne, on voit augmenter la puissance de phrases dépourvues de sens et qui permettent de dissimuler l’essentiel. Et l’auteur de l’article de conclure :

« Toutefois, il s’agit toujours d’un jeu équilibré, car nous ne sommes pas confrontés à des chars et la censure n’existe pas. »