Presse : la « cancel culture » en Tchéquie dit non au livre Dommages irréversibles

'Dommages irréversibles'

Cette nouvelle revue de presse se penche d’abord sur un premier signe pertinent de la « cancel culture » en Tchéquie. Elle s’intéresse également à l’évolution du regard porté en Tchéquie sur la guerre à Gaza. Il y sera également question de l’avortement par erreur commis dans un hôpital de Prague. Quelques mots enfin en souvenir de l’écrivain Milan Kundera, qui aurait fêté ses 95 ans le 1er avril.

« La ‘cancel culture’ (culture de l'effacement ou de l'annulation, en français) s’est imposée aussi en Tchéquie ». C’est ce dont fait part  un chroniqueur du site Info.cz suite à la décision de la maison d’édition Albatros de stopper la publication du livre Dommages irréversibles de la journaliste américaine Abigail Shrier, qui s’intéresse aux questions relatives aux transgenres :

« Albatros a décidé de céder face aux protestations d’un groupe de personnes et de militants, et ce bien que le livre était déjà prêt et devait sortir au début de ce mois d’avril. C’est également l’aboutissement de discussions dans lesquelles de nombreuses personnes ont été impliquées, non seulement des experts, mais aussi des membres de la communauté du livre, des employés, des jeunes. Leurs avis ont été pris en compte dans la décision finale. Il s’agit très probablement du premier livre depuis 1989 à être mis au pilon dans le pays. »

Certes, comme tout autre éditeur, Albatros a le droit de prendre une telle décision. Mais selon le chroniqueur du magazine, ses motivations apparaissent étranges :

« On a du mal à croire qu’une maison d’édition comme Albatros, acteur dominant du marché du livre en Tchéquie, ne sache pas à quel ouvrage se rattachent les droits qu’elles a achetés. Le livre Dommage irréversibles a fait l’objet de controverses dès le départ, comme d’ailleurs tout texte qui touche au domaine de la guerre culturelle. On peut même penser que c’est en raison de ces controverses qu’Albatros s’est lancé dans l’aventure. Finalement, la principale raison pour laquelle elle a sacrifié d’importantes ressources financières est très probablement la crainte d’une atteinte à sa réputation. »

« Albatros a mené une excellente campagne de marketing pour un livre qui sera publié ailleurs et qui se vendra certainement bien. Elle n’en tirera rien, mais d’autres en profiteront », explique encore le chroniqueur. Et d’ajouter :

« La division de la société qui se manifeste également au sein de la communauté des lecteurs est néfaste. Mais elle constitue au moins une opportunité et un défi à relever pour les petits éditeurs. »

L’évolution du regard tchèque sur la guerre à Gaza

« Après six mois de guerre à Gaza, l’image d’Israël se dégrade et suscite des émotions même parmi ceux qui ont défendu l’Etat juif sans réserves jusqu’à présent. » Une observation faite par un chroniqueur du journal Hospodářské noviny, qui examine notamment la position de la République tchèque, la majorité des Tchèques se déclarant traditionnellement pro-israéliens :

La guerre à Gaza | Photo: Mohammed Hajjar,  ČTK

« Evidemment, l’Etat juif devait répondre à l’attaque terroriste perpétrée en octobre par les extrémistes palestiniens du Hamas, une guerre totale semblant inévitable. Toutefois, tout en s’attendant à des pertes civiles, le monde n’était pas préparé à l’ampleur de ces pertes. Or, des voix inhabituellement critiques se sont élevées ces derniers temps même chez nous, où le soutien de presque toutes les opérations de l’Etat juif était encore récemment inconditionnel, du moins dans le camp des démocrates traditionnels. »

L'auteur du journal économique évoque dans ce contexte deux récentes pétitions signées par différents intellectuels, ecclésiastiques, hommes et  femmes de lettres et artistes tchèques, et qui ont été adressées à tour de rôle au gouvernement et au président de la République. Une façon de les inviter à réévaluer leur soutien sans réserves de l’Etat juif. D’un autre côté, il constate aussi que « les partisans radicaux d’Israël déplorent la montée de l’antisémitisme sur les réseaux sociaux et citent avec étonnement les noms de leurs intellectuels favoris qui ont signé les pétitions ».

A ce même propos, le journal en ligne Forum24 a signalé :

« La polémique sur la guerre à Gaza est devenue incontrôlable en Tchéquie. Tout comme autour de la pandémie de Covid-19, l’ambiance au sein de la société est tellement tendue qu’il est devenu impossible de débattre. Quiconque soutient Israël est considéré comme un sioniste coupable d’un génocide, quiconque a de la compassion pour les Palestiniens est pris pour un terroriste et un antisémite. Il faudrait  que les deux parties baissent fortement le gaz. La guerre de Gaza a causé des dommages irréversibles tant au niveau de vies humaines qu’au niveau de la réputation des Palestiniens et des Israéliens. Et le débat tchèque n’aide ni l’un ni l’autre. »

Un avortement par erreur et ces autres erreurs cachées

« Une terrible erreur survenue le 25 mars à l’Hôpital universitaire de Bulovka à Prague, qui s’est trompé de patiente et qui a fait subir à une femme enceinte un avortement, est un énorme malheur humain et nous rappelle qu’aucun risque ne peut être complètement éliminé, mais seulement réduit au minimum. » C’est ce qu’a remarqué l’auteur d’une note qui a été mise en ligne sur le site Seznam Zprávy :

Hôpital universitaire de Bulovka | Photo: Tomáš Pika,  iROZHLAS.cz

« On ne connaît toujours pas le déroulement précis des événements qui ont conduit une femme enceinte en bonne santé à avorter, car le personnel s’est trompé avec une autre patiente venue pour un curetage. Ce que l’on sait, c’est que la tragédie qui a touché deux ressortissantes étrangères s’est produite dans un hôpital qui possède un certificat de la Commission d’accréditation et qui est connu en Tchéquie pour ses normes modernes de qualité et de sécurité des soins. »

Le chroniqueur de Seznam Zprávy rapporte qu’à ce jour, deux employés de l’hôpital Bulovka ont été désignés responsables de ce cas tragique, une analyse détaillée devant être soumise dans les prochains jours. Mais, comme il l’ajoute, même à l’avenir, d'autres erreurs ne pourront pas être évitées dans le secteur de la santé :

« On ne dispose pas de donnée fiables sur le nombre d’erreurs similaires, bien que moins tragiques, commises dans le système de santé tchèque. On ne sait pas non plus dans quels établissements et dans quels services ces défaillances sont les plus fréquentes et si leur fréquence répond à une moyenne internationale. La plupart d’entre elles restent cachées au public. Il serait souhaitable qu’au moins des statistiques globales concernant les incidents et les erreurs dans les différents établissements sanitaires soient disponibles. Et que les hôpitaux, leurs fondateurs et les organismes de surveillance de la qualité et de la sécurité expliquent pourquoi ces erreurs se produisent et quelles sont les mesures prises pour les minimiser. »

Milan Kundera, mythe et provocations

« Ce 1er avril, quatre-vingt-quinze ans se sont écoulés depuis la naissance de l’écrivain Milan Kundera. Et le 11 juillet, un an se sera écoulé depuis son décès. » Le chroniqueur du journal Lidové noviny a rappelé ces deux dates pour constater que « le romancier qui a passé la majeure partie de sa vie ailleurs résonne dans son pays d’origine comme peu d’autres. » L’occasion pour lui d’observer :

Photo repro: Milan Kundera  (neztracen) v překladech/Moravská zemská knihovna

« Milan Kundera provoquait tant par sa vie que par son œuvre. Son 'auto-mythisation' s’est épanouie surtout au moment où il a quitté dans les années 1970 la Tchécoslovaquie pour s’installer en France. Il y a au moins deux explications à cela. Tout d'abord, Kundera défiait en permanence le monde en duel, le provoquant, voulant le circonvenir, telle une défense contre la réalité intrusive et brutale, contre l'histoire. Mais il y a une autre possibilité: Kundera était un sceptique. Il ne croyait pas au sens, à la vérité, il considérait toutes les choses comme une illusion. Ou bien, il y a encore autre chose : pour Kundera, le monde entier était la littérature. Un monde fictif où c’est l’auteur qui définit les règles. »

Une chose encore est, toujours selon le chroniqueur de Lidové noviny, évidente : la fascination pour Milan Kundera ne s’estompe pas :

« Il a survécu à sa vie, à son œuvre. Il est ici avec nous en toute sécurité, même un an après sa mort. Et peut-être est-ce dû à tous les tourbillons mystificateurs qu’il a fait tourner autour de lui, avec entrain et pendant de longues décennies. Bref, pia fraus (fraude pieuse). »