Série « Devadesátky » : coupes mulet et criminalité sauvage

'Devadesátky'

Les années 1990 en République tchèque sont souvent qualifiées de « divoké », de sauvages. L’ouverture du marché avait donné des envies d’entreprise à tout un tas d’individus plus ou moins doués pour ça – et plus ou moins recommandables. Des projets entrepreneuriaux parfois mégalomanes, à l’esthétique plutôt improbable, et qui reposaient souvent sur tout un tas de petits arrangements qui, dans certains cas, donnaient lieu à des règlements de compte, dont certains n’ont jamais été élucidés.

Dénouer ces imbroglios, c’est le travail de la brigade criminelle dans la nouvelle série de la télévision tchèque, « Devadesátky » – qui revient donc sur des affaires qui ont réellement eu lieu dans la République tchèque des années 1990.

Centrum Babylon à Liberec | Photo: Stanislav Dusík,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

Les années 1990 : une période où tout était permis – ou presque. Après plus de quatre décennies de communisme, les Tchèques étaient assoiffés de nouveauté, d’ouverture au monde et d’expérimentation en tout genre. Certaines œuvres architecturales sont toujours là pour témoigner de l’esprit de cette époque : on citera par exemple le Wellness Hotel Babylon, construit en 1997 et dont l’audacieuse façade bleue et rose frappe de stupeur tout visiteur à sa première arrivée dans la ville de Liberec. Le parfait exemple de ce qui a été appelé péjorativement le style « podnikatelské baroko », le « baroque entrepreneurial »... Et, qu’on l’apprécie ou non, on constate également ces dernières saisons un retour en force de la mode vestimentaire des années 1990, avec notamment les inévitables vestes de survêtement aux associations de couleurs douteuses et en tissu synthétique bruissant.

'Devadesátky' | Photo: Lukáš Oujeský,  ČT

Grands espoirs et grandes craintes

Les années 1990 : une époque qui, outre la liberté, a amené une augmentation importante de la criminalité en République tchèque. Et c’est à ce domaine que s’intéresse la toute nouvelle série de la télévision tchèque, qui met en scène plusieurs affaires authentiques, sur la base des enquêtes concernant des meurtres réels qui se sont produits de 1993 à 1994 à Prague. Le pitch : un jeune enquêteur du nom de Tomáš Kozák rejoint la « mordparta », la « crim » de Prague. Le policier expérimenté Václav Plíšek ne fait pas confiance à son nouveau collègue. Mais les deux policiers doivent néanmoins travailler ensemble pour tenter de faire face à l’afflux sans précédent de meurtres.

'Devadesátky' | Photo: Klára Cvrčková,  ČT

En effet, à cette époque, tout le monde avait de grands projets, avec des truands qui volaient des usines et des banques entières, empruntaient pour réaliser leurs projets sans forcément avoir de quoi les rembourser. Et dans les années 1990, ce problème n’était pas nécessairement résolu par un avocat, mais souvent par une mitraillette. La criminalité a donc atteint des sommets inattendus, et la police n’avait ni la méthode, ni le temps, ni les ressources nécessaires pour la contrer. Il semblait donc que les voyous de tout acabit étaient bien placés pour prendre définitivement le dessus.

Peter Bebjak  (au milieu) | Photo: Jaroslav Svoboda,  ČTK

« C’était une époque étrange où la démocratie naissait et se faisait castrer en même temps. Je me souviens personnellement d’une époque très sanglante, avec un grand nombre de personnes disparues, et ce n’est que maintenant que nous apprenons leur sort. C’était l’Est sauvage », explique le réalisateur Peter Bebjak.

La pègre tchèque

En 1993, quelque 57 assassinats ont été recensés rien qu’à Prague. D’une façon plus générale, le nombre de meurtres a considérablement augmenté dans les années 1990, le résultat, entre autres, de l’amnistie déclarée par le président de la République Václav Havel au début des années 1990, et grâce à laquelle plus de 20 000 personnes ont retrouvé la liberté. A cette époque, on constate également l’arrivée sur le territoire tchèque de structures criminelles étrangères en provenance de l’ancienne URSS, de Yougoslavie et de Chine. Les mafiosi se moquaient alors ouvertement de la police, essayant même de rallier les policiers les plus compétents à leur cause en leur promettant un double salaire.

'Devadesátky' | Photo: Klára Cvrčková,  ČT
Josef Mareš | Photo: Jaroslav Svoboda,  ČTK

« Nous ne montrons rien de complètement nouveau », ajoute Josef Mareš, scénariste de « Deavdesástky » et ancien chef de la brigade criminelle de Prague, dont l’expérience personnelle de la vie et de la criminalité dans les années 1990 est à l’origine de la série. « Il s’agit d’affaires vieilles de près de 30 ans, à propos desquelles des livres ont été écrits et un film réalisé. Elles ont été maintes fois évoquées en détail dans la presse, à la radio et à la télévision. Nous avons simplement rassemblé et écrit l’histoire de la façon dont ces affaires se sont déroulées du point de vue de la police elle-même. »

Mulet frisé et chaîne en or

Ivan Jonák | Photo: Příběhy 20. století/ČT

L’un des lieux les plus emblématiques de la première moitié des années 1990, la discothèque Discoland Sylvie, figure en bonne place dans les premiers épisodes de la série. Son propriétaire, Ivan Jonák, y invite les détectives à l’aider à retrouver sa femme disparue contre une forte rémunération et la promesse d’une discrétion professionnelle maximale. Mulet frisé, costume d’un blanc impeccable et chaînes en or, Ivan Jonák est un entrepreneur controversé, condamné pour le meurtre commandité de sa femme, ce qu’il a toujours nié. Il a passé de longues années en prison et est finalement mort, dans l’isolement et la pauvreté, en 2016.

'Devadesátky' | Photo: Klára Cvrčková,  ČT

Des « cornichons à fermentation rapide d’après-novembre »

« Polistopadové rychlokvašky », ce n’est pas très parlant en français... Mais en tchèque, le terme « cornichon à fermentation rapide » (« rychlokvaška ») désigne, au sens figuré, une personne qui parvient à un résultat en un temps record, le plus souvent à l’aide de pistonnage ; et « polistopadové » fait référence à la révolution de 1989, qui eut donc lieu en novembre.

František Mrázek | Photo: ČT24

Plusieurs de ces « cornichons d’après-révolution » et personnalités tchèques controversées des années 1990 sont présentes dans cette série, et notamment František Mrázek. Celui que l’on a surnommé « le parrain du crime organisé tchèque » a su profiter de la situation de chaos d’après la révolution pour blanchir l’argent sale de son passé de trafiquant sous le régime communiste. Après la révolution, c’est sur le secteur immobilier qu’il a centré ses activités, créant de nombreuses entreprises et procédant, sous couvert de « chevaux blancs » (des personnes inexpérimentées servant de facilitateurs de blanchiment d’argent), à des transferts et activités illégales. Les connexions et l’influence politiques de Mrázek étaient importantes, connues et surveillées ; cependant, aucune accusation n’a jamais pu être prouvée, peut-être parce que les enquêteurs faisaient l’objet de pressions intenses. Mrázek a été assassiné en janvier 2006 ; un assassinat qui n’a jamais été élucidé, laissant ouvertes toutes sortes de spéculations sur le lien entre crime organisé et personnalités politiques tchèques.

'Devadesátky' | Photo: Klára Cvrčková,  ČT

Dans la série, on retrouve également le personnage d’Antonín Běla, boss de la mafia tchèque, qui avait de bonnes relations avec Mrázek jusqu’à ce qu’il ait besoin d’argent – et qu’il finisse assassiné à la mitraillette en 1996.

Pour ceux d’entre nous qui n’ont pas connu la République tchèque lors du capitalisme débridé des années 1990, la série « Devadesátky » offre une plongée intéressante dans l’ambiance de l’époque. Une époque durant laquelle le pays était encore dominé par les vieilles voitures Škoda et les téléviseurs Tesla, mais déjà les premières Mercedes, les chaînes Hi-Fi hors de prix et les répondeurs téléphoniques faisaient leur apparition. Une époque de grands espoirs, mais aussi de crimes pas toujours punis : sur les 57 assassinats recensés à Prague en 1993, 40 d’entre eux ont été élucidés, rappelle le générique de fin du premier épisode de la série.

« Devadesátky » : six épisodes d’une heure, diffusés le dimanche soir à 20 h 10 sur ČT 1. Ou en replay sur https://www.ceskatelevize.cz/porady/11698534957-devadesatky/