Un Tchèque en Alsace

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«Que peut bien faire un Tchèque en Alsace ? », demande un des personnages de la nouvelle intitulée « La cathédrale de Strasbourg ». La vie de son auteur Jiří Weil a été cruellement marquée par les régimes totalitaires du XXe siècle. Déjà dans les années 1930 ce communiste convaincu connaît pendant son séjour en Union soviétique la prison stalinienne et n’échappe au goulag que grâce à l’intervention des communistes tchèques. Echappant au Charybde stalinien il tombe dans la gueule du Scylla nazi. D’origine juive, il ne survit à la Deuxième Guerre mondiale que parce qu’il décide de disparaître, de passer à la clandestinité. Jiří Weil laissera à la postérité plusieurs romans et recueils de nouvelles qui, sans être tout à fait autobiographiques, reflètent les déboires amères de sa vie.

La nouvelle « La cathédrale de Strasbourg » dans laquelle Jiří Weil raconte sa visite en Alsace, a tellement intrigué Alena Wagnerová, pédagogue, dramaturge et écrivain tchèque, qu’elle s’est lancée sur les traces du périple alsacien de Jiří Weil et raconté ensuite cette aventure dans un texte intitulé « Que peut bien faire un Tchèque en Alsace? ». Les deux textes réunis dans un livre ont été traduits en français par la journaliste de Radio Prague Anna Kubišsta qui a bien voulu nous les présenter:

Tâchons d’abord de résumer si possible les nouvelles de Jiří Weil et d’Alena Wagnerová …

«En 1938 l’écrivain Jiří Weil qui est aussi l’auteur d’ouvrages connus ‘Vivre avec une étoile’ et ‘Mendelssohn est sur le toit’, et son compagnon se rendent en Alsace et Weil raconte leur périple. Ils se rendent d’abord à Strasbourg où ils admirent la cathédrale et où ils déjeunent. Puis ils partent en direction de Ribeauvillé, une petite ville qui se trouve au pied des Vosges, à quelques kilomètres de Colmar. Ils sont à la recherche des statues d’un sculpteur baroque tchèque qui se trouveraient dans le parc du château de Ribeauvillé. Le château serait, d’après Weil, le siège de diaconesses allemandes. Weil et son compagnon

Anna Kubišta
découvrent en effet ces statues dans le parc du château. Ils se font assez mal voir par les Alsaciens du cru, parce qu’ils sont véhiculés par un certain Monsieur Prühs qui est visiblement pro-nazi et parce qu’il se rendent aussi dans le parc des diaconesses réputées pour leur pangermanisme et leur inclination plutôt hitlérienne. Enfin tout s’arrange, lorsqu’ils discutent avec le maire de la ville autour d’un verre de bon vin. Ils se rendent compte que les Tchèques et les Alsaciens sont très proches. Quant à la nouvelle d’Alena Wagnerová, elle décrit la situation 66 ans plus tard, lorsqu’elle se lance sur les traces de Jiří Weil et du sculpteur Josef Brož.»

En quoi réside l’intérêt de ces nouvelles ? Pourquoi tu as décidé de les traduire ?

Alena Wágnerová
«Les deux nouvelles posent le problème de ces régions-frontière, l’Alsace, pour le coup, mais aussi le problème des Sudètes. Comme l’explique Alena Wagnerová dans sa nouvelle, Jiří Weil se sert du cas alsacien pour évoquer celui des Sudètes en 1938. Il ne faut pas oublier qu’au moment où il écrit la nouvelle, on est à la veille de la guerre, Hitler est aux portes de la Tchécoslovaquie et les Allemands des Sudètes s’agitent et menacent l’intégrité du pays. C’est donc un aspect, mais mon intérêt était beaucoup plus personnel. Quand Alena Wagnerová m’a parlé à l’époque de ces nouvelles, j’ai tout de suite eu l’envie de les traduire. Je suis franco-tchèque, j’ai grandi en Alsace sans être alsacienne, mais en fait j’ai découvert assez tardivement que j’aimais beaucoup cette région comme j’aime les pays tchèques. Pour moi ces deux terres ont beaucoup en commun.»

Jiří Weil a donc comparé dans sa nouvelle l’Alsace à la région des Sudètes en Tchécoslovaquie. Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce qu’une telle comparaison est possible?

«Dans une certaine mesure oui. C’est que Weil aurait aimé, comme le décrypte Alena Wagnerová dans sa nouvelle, qu’il y ait des Allemands des Sudètes à l’époque comme étaient les Alsaciens, qui en parlant allemand et en étant critiques vis-à-vis du gouvernement tchèque central, se seraient quand même identifiés à l’Etat tchécoslovaque. L’exemple alsacien lui semblait un modèle dont il faudrait s’inspirer. Moi, personnellement, j’ai plutôt tendance à comparer Tchèques et Alsaciens. Voilà, c’est ma version à moi.»

Maintenant les deux nouvelles font partie d’un livre, un livre que tu as déjà présenté en Alsace. Comment le livre a été accueilli par les Alsaciens ?

«Il y a eu une première lecture à la mi-octobre à Ribeauvillé même, donc au cœur des nouvelles. Il y avait à peu près une vingtaine de personnes qui étaient présentes. Je pense que le livre a été plutôt bien accueilli. Il y a quelques précisions qui ont été faites par les habitants locaux. Il y a avait une archiviste qui sachant qu’il y aurait cette lecture, avait préparé des documents établissant historiquement la présence du sculpteur baroque tchèque Josef Brož en Alsace, à Ribeauvillé. Le sculpteur s’est d’ailleurs installé, là-bas, il s’est marié, il y a vécu toute sa vie et il y est mort. Ses fils aussi ont été sculpteurs à Paris mais sous le nom francisé de Broche. Il y aura une prochaine lecture le 8 novembre à Schiltigheim près de Strasbourg dans la salle du Cheval blanc. Voilà pour ceux qui aimeraient venir... »

Jiří Weil a décrit les personnages de sa nouvelle avec beaucoup d’humour. Est-ce que les Alsaciens se sont identifiés avec les portraits de leurs compatriotes que Jiří Weil a brossés dans sa nouvelle?

«Je ne saurais pas le dire exactement. C’est vrai que les gens ont beaucoup ri quand Jiří Weil décrivait les Alsaciens et un peu aussi leur caractère. Ce n’est pas Jiří Weil qui le dit mais je pense que cela transparaît quand même dans sa nouvelle et Alena Wagnerová présente également le caractère des Alsaciens par l’intermédiaire d’une citation de son voisin alsacien qui dit que ses compatriotes s’adaptent toujours. Quand ce sont les Français qui les gouvernement, ils parlent français, quand ce sont les Allemands ils parlent allemand et si c’étaient les Russes, ils parleraient russe. Mais au fond, ils restent alsaciens. Et je pense que Weil a très bien compris cela à l’époque. C’est sûr.»

Tu as ajouté au livre une petite post-face où tu insistes sur les ressemblances entre Tchèques et Alsaciens ? Qu’est-ce que nous avons en commun avec les Alsaciens?

«Les liens entre l'Alsace et la Bohême, c’est mon petit dada personnel et un peu obsessionnel. Moi je cherche tout ce qui les rassemble, tout ce qui les lie. Il y a des goûts communs. Par exemple tout bêtement la bière et le vin blanc, la choucroute bien que faite d’une manière différente. Mais il y a quand même le chou et la viande de porc. Et puis après il y a tous les points communs historiques. Ce qui est très important pour moi sur ces liens Alsace-Bohême c’est que ce sont deux terres que j’appelle ‘prises en sandwich’, d’une part parce qu’il n’y a pas la mer et il n’y a pas d’ouverture vers le large, vers l’horizon. Ensuite, prises en sandwich historiquement, parce qu’elles ont en commun d’avoir été sous le joug allemand, en tout cas sous l’influence allemande qui pouvait être positive ou négative. Et puis il y a l’histoire commune. Par exemple, c’est l’empereur Charles IV qui a fondé la Décapole alsacienne, qui a collecté des reliques et a ramené à Prague les reliques de sainte Odile, patronne alsacienne. En 1870, les Tchèques ont été les seuls à protester au sein de l’empire austro-hongrois contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Il existe aussi une plaque que j’ai souvent vue quand j’étudiais l’histoire au Palais Universitaire à Strasbourg, une plaque rappelant que les étudiants tchèques avaient manifesté leur soutien aux étudiants alsaciens en 1872, puisque visiblement, déjà à l’époque, ils se reconnaissaient une sorte d’affinité élective avec les Alsaciens, une espèce de destin commun de petit pays toujours ballotté entre les frontières.»

(Les nouvelles de Jiří Weil et d’Alena Wagnerová ont paru en français aux éditions BF.)