« À côté du tchèque, l’allemand est un jeu d’enfant »

Bernardo Tonasse, photo: Archives personnelles de Bernardo Tonasse

C’est avec Bernardo Tonasse que nous reprenons après une longue pause notre série sur ces francophones qui ont un jour pris la décision d’apprendre le tchèque. Traducteur brésilien vivant à Prague depuis six ans, Bernardo n’en était pas à son premier coup lorsqu’il s’est mis au tchèque, puisqu’outre le portugais et le français, il parlait déjà l’espagnol et l’allemand. Ce polyglotte musicien nous explique le mélange de plaisir et de souffrance que cet apprentissage a constitué, mais aussi comment il ne s’est pas laissé rebuter et a appris à chanter cette langue peu mélodieuse.

Bernardo Tonasse, dobrý den ! Brésilien, vous êtes arrivé, de France, à Prague il y a six ans… Vous parlez maintenant très bien le tchèque, mais avez-vous eu envie de l’apprendre dès votre arrivée ici à Prague ?

« Oui, c’était même la principale raison pour laquelle je suis venu. J’avais même déjà commencé à essayer d’apprendre avant mon arrivée, de façon autodidacte, avec la méthode Assimil. Et j’ai été assez surpris de constater que pour les rudiments de la langue, cela m’a très bien servi. »

Et une fois à Prague, avez-vous pris des cours de tchèque ?

« J’ai essayé à plusieurs reprises, des cours particuliers et des cours en groupe, non pas que je n’aimais pas les professeurs, mais en fait, j’ai toujours appris les langues seul. C’est comme ça que j’ai fait pour toutes les langues que je parle, j’ai ma façon à moi de travailler, mes propres méthodes, donc j’ai vite arrêté les cours. »

Bernardo Tonasse,  photo: Archives personnelles de Bernardo Tonasse

Vous souvenez-vous du premier mot tchèque que vous avez appris ?

« Je ne vais pas être très original, mais je pense qu’il s’agit du mot ahoj, un mot par lequel nous passons tous et que je trouve assez drôle, d’ailleurs, parce qu’il me fait penser au ‘ahoy’ des pirates… »

À l’origine, vous étiez traducteur indépendant, et le tchèque n’était pas une de vos langues de travail. Maintenant que vous travaillez dans une entreprise multinationale, utilisez-vous le tchèque au travail ?

« Rarement. Nos langues de travail sont l’anglais, le français et l’espagnol. Mais nous avons parfois des clients tchèques, et nous savons qu’entendre un étranger parler le tchèque lorsqu’ils ne s’y attendent pas leur plaît. Donc on essaye toujours de leur parler un peu en tchèque. »

Vous êtes passionné de langues, mais apprendre le tchèque vous a-t-il procuré autant de plaisir que les autres langues ?

Photo illustrative: Robert Mikoláš,  ČRo

« Ça a été énormément plus difficile qu’avec n’importe quelle langue que j’avais essayé d’apprendre jusque-là. Je parle également un peu d’allemand, et je pensais jusque-là que l’allemand était la langue la plus difficile du monde… Mais non, à côté du tchèque, l’allemand est un jeu d’enfant !  Mais comme pour tous ceux qui aiment la recherche de quelque chose de nouveau, je pense, il y a [dans l’apprentissage du tchèque] à la fois ce mélange de plaisir, chaque centimètre parcouru procure un énorme plaisir, mais c’est également une grande souffrance ! Car ce n’est pas seulement un genre de divertissement, c’est aussi une nécessité pratique lorsque l’on habite ici. »

Quels sont les mots ou expressions tchèques qui vous plaisent particulièrement ?

« J’aime surtout les allitérations de plusieurs mots, comme ‘popojíždět’, ça me semble un peu enfantin, assez mignon… »

Et quels sont, à l’inverse, les mots qui vous déplaisent ?

« Ah oui ! Podprda [soutien-gorge, en langage familier]. Je déteste ce mot. Il me renvoie à un autre mot assez similaire, prd [pet, prout]. »

Vous êtes musicien et chanteur. Pensez-vous que le fait d’avoir l’oreille musicale vous a aidé à apprendre le tchèque, même si l’on dit que ce n’est pas une langue particulièrement mélodieuse ?

« C’est connu, avoir une oreille musicalement entraînée aide pour la prononciation, aide à distinguer les nuances… Dès mes premières semaines à Prague, j’ai trouvé une chorale dans laquelle chanter, et nous chantions une pièce de Dvořák qui comprenait des notes très longues sur des consonnes, sur un ‘r’ roulé ou un ‘l’, par exemple. Mais comment chanter une note longue de trois ou quatre secondes sur ‘rrr’ ? Donc oui, lorsque vous dites que ce n’est pas une langue très mélodieuse, c’est vrai ! »

Bernardo Tonasse et l'ensemble vocal Haeri,  photo: Anaïs Raimbault

Ce qui n’empêche pas de composer de très belles pièces musicales avec cette langue !

« Oui, et c’est d’ailleurs fascinant, que l’on soit parvenu, comme on dit au Brésil, à ‘extraire du lait de la pierre’. »

Quelle langue parlez-vous à la maison, avec votre compagne et votre enfant ?

« Nous parlons surtout tchèque. J’essaye de parler portugais avec ma fille, mais j’avoue que je ne le fais pas aussi souvent que je le devrais… »

Et maintenant que vous parlez bien le tchèque, continuez-vous votre apprentissage de la langue, d’une façon ou d’une autre ?

'Les Aventures du brave soldat Švejk',  photo: Československý spisovatel

« Pas énormément. Je dois avouer que je stagne un peu. J’essaye de lire de la littérature tchèque à l’occasion, mais cela me prend tellement de temps… Avant, avec d’autres langues que j’ai apprises, lire faisait partie de ma méthode d’apprentissage. Je prenais des notes, je progressais petit à petit… Mais je pense que ces dernières années, j’ai perdu cette motivation, ou plutôt la patience de procéder de cette façon. »

Quel livre tchèque avez-vous particulièrement apprécié ?

« Les Aventures du brave soldat Švejk, que j’avais lues en français, alors que j’étais encore en France. C’était sans doute mon premier contact avec la littérature tchèque. J’ai d’ailleurs adoré ! Après avoir vécu six ans en Tchéquie, je comprends d’où ça vient. On voit Švejk partout ! »

Pouvez-vous nous raconter une anecdote drôle ou une situation gênante liée à une erreur de vocabulaire ?

Dálnice,  photo: Miloš Turek

« Pas vraiment une situation gênante, mais des malentendus, bien sûr ! Par exemple, dans l’une des chorales dans laquelle je chantais au départ, on discutait à propos d’un week-end de répétition, on discutait de comment on allait s’y rendre, et on parlait sans cesse d’une certaine dálnice. C’était dálnice par-ci, dálnice par-là… Or, en tchèque, de nombreux noms de villages se terminent en -ice. Donc moi je pensais que cette sacrée dálnice était le village où nous allions loger. Mais dálnice, ça veut dire « autoroute »… Donc je suis rentrée chez moi, et j’ai dit à mes colocataires de l’époque que nous allions loger à dálnice,  que je ne savais pas où c’était et que je ne le trouvais pas sur Google Maps… Ils se sont bien marrés, évidemment. »

Y-a-t-il un groupe ou un chanteur tchèque que vous appréciez particulièrement ?

« Je ne vais pas être très original, mais c’est le fameux air de Rusalka, de Dvořák. Il est vraiment très émouvant. »