Michal Viewegh, photo: Ondřej Tomšů
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Pendant longtemps Michal Viewegh (1962) a été le romancier le plus populaire et le plus lu de la scène littéraire tchèque. Il était l'un des rares écrivains tchèques capables de gagner sa vie de sa plume. Romancier à succès, il écrivait un livre par an et sa vie hédoniste faisait rêver les jeunes adeptes de la littérature. Il ne savait pas que le sort lui préparait une épreuve qui allait déboucher sur sa deuxième vie.

De belles années de galère

'De belles années de galère',  photo: Český spisovatel

Báječná léta pod psa – De belles années de galère, c'est le titre du livre paru en 1992 qui a propulsé l'écrivain en herbe Michal Viewegh sur le devant de la scène littéraire tchèque. Ce tableau de la vie ordinaire à l'époque de la normalisation, c'est-à-dire pendant la période où le pays était occupé par l'armée soviétique, surprend et attire les lecteurs par un ton nouveau. S'inspirant de sa propre enfance et adolescence, l'auteur raconte la situation de sa famille qui cherche tant bien que mal à vivre sans contraintes dans un pays occupé et se heurte sans cesse aux limites fixées par le régime communiste. Il y a quelque chose d'authentique et de sincère dans cette confession d'un jeune homme qui pose un regard amusé et légèrement ironique sur les désarrois de sa jeunesse. Bien que ce jeune homme soit un personnage du roman, c'est aussi dans une grande mesure un auto-portrait de l'auteur qui ne cache pas le caractère autobiographique de ce livre et de l'ensemble de son œuvre :

« Nous écrivains, nous écrivons comme nous vivons. C'est logique parce que la vie est l'inspiration essentielle de notre travail.  Nous ne différons que par la façon dont nous le masquons. Et moi, j'appartiens probablement à ce genre d'écrivains qui le masquent moins ce qui parfois peut me compliquer la vie. Quand vous écrivez par exemple un livre de contes sur Oskar, un homme dont les problèmes s'appellent l'alcoolisme et la promiscuité, et quand vous admettez que c'est en partie autobiographique, vous devenez  vulnérable. Difficile de le nier. »

Le film 'De belles années de galère',  photo: ČT

Témoin de la vie post-totalitaire

'L'Education des jeunes filles en Bohême',  photo: Český spisovatel

De belles années de galère est un grand succès de librairie. Le roman est traduit en plusieurs langues et il est porté à l'écran. La carrière du jeune auteur s'annonce prometteuse et Michal Viewegh renonce à sa profession d'instituteur. Lauréat en 1993 du prix Jiří Orten, il confirme bientôt le succès de son début littéraire par les romans Výchova dívek v Čechách - L'Education des jeunes filles en Bohême et Účastníci zájezdu - Les Participants à l'excursion. Il évoque désormais dans ces livres la situation après la chute du communisme dans son pays, la liberté post-totalitaire qui apporte de nouvelles séductions, de nouvelles déceptions et qui découvre les faiblesses des caractères humains. C'est un ton satirique qui commence à s'imposer de plus en plus dans ces livres qui sont souvent adaptés pour le cinéma et le théâtre.

'Les Participants à l'excursion',  photo: Falcon

L'écriture comme violon d'Ingres

Michal Viewegh,  photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

L'écrivain joue aussi avec son lecteur, il lui révèle dans ses romans les secrets de sa méthode littéraire et l'omniprésence de l'auteur dans ses personnages. Et comme il est présent dans ses personnages, il partage aussi leurs désirs et leurs faiblesses. La vie lui sourit et il en jouit immodérément. Il veut même que l'écriture ne soit pas un travail assidu mais une activité amusante et agréable. Il dit :

« Je souhaite que l'écriture continue à me faire plaisir parce que je gagnerai ma vie en écrivant encore pendant quelques années. Je n'aimerais pas aller dans mon bureau comme on va au travail. J'y vais parce que c'est mon hobby, pour me faire plaisir. C'est un don et je dois en être reconnaissant. Combien d'entre nous peuvent dire qu'ils se réjouissent d'aller au travail ? »

Les satires politiques

'La mafia de Prague',  photo: Druhé město

Dans les années 1990 et 2000, la liste des œuvres de Michal Viewegh se  rallonge. Il trouve une source de thèmes quasi inépuisable dans les rapports entre les hommes et les femmes, dans la sexualité qui est souvent la force motrice des héros de ses romans, dans les changements de la société qui sont parfois mal reçus et mal digérés par ses contemporains. S'il reste le chouchou des lecteurs, ses rapports avec la critique ne sont pas toujours idylliques, et parfois ils sont même orageux. Il est évident que Michal Viewegh n'aime pas entendre ceux parmi les critiques qui disent que la qualité de ses textes baisse et que sa production glisse vers la facilité.

'Le froid vient du Château',  photo: Druhé město

Entre-temps l'écrivain divorce et se remarie, il a des enfants et devient aussi une personnalité publique. Il s'exprime sur la situation dans la société, se lance dans la lutte contre la presse à scandale et se met à écrire des satires politiques aux titres évocateurs Mafie v Praze - La mafia de Prague et Mráz přichází z Hradu - Le Froid vient du Château. Dans ce dernier roman, il présente la politique tchèque comme un bourbier où les politiciens corrompus se livrent à une lutte sournoise et sans merci pour le pouvoir. Il ose même mettre en scène des protagonistes réels de la vie politique tchèque et les appeler par leurs noms. Plus tard, il évoquera cette étape de sa vie dans un entretien à la radio :

« Je n'observe pas la politique avec la même passion qu'à l'époque où j'ai écrit les livres La mafia de Prague et Le Froid vient du Château. A cette époque-là, je dessinais même des représentations graphiques des tissus de relations entre des mafieux, des hommes politiques et des hommes d'affaires. Je savais beaucoup de choses, j'ai même eu quelques rencontres secrètes avec un officier du Service de renseignement et de sécurité BIS. (...) Ecrire sur la politique est un travail énorme qui exige un élan et une énergie que je n'ai plus. »

La vie après la vie

Michal Viewegh,  photo: Prokop Havel,  ČRo

En 2012, l'écrivain à peine quadragénaire et qui semble être en pleine santé, est terrassé par une rupture de l'aorte, diagnostic qui peut être fatal. Opéré d'urgence, il est sauvé in extremis mais son corps et son système nerveux sont grièvement atteints par la mort clinique. Son retour à la vie sera long et douloureux. Il lui semble qu'il est né pour la deuxième fois car il doit non seulement réapprendre les gestes élémentaires de la vie, mais aussi retrouver sa mémoire perdue, se créer une nouvelle identité. Sa carrière littéraire semble finie mais il ne s'avoue pas vaincu. Il se force à écrire et, un an après son accident cardiaque, il publie déjà un livre intitulé Můj život po životě  - Ma vie après la vie dans lequel il rassemble les expériences et les réflexions que lui a apportées sa maladie. Sa carrière littéraire redémarre malgré les conséquences de son accident, malgré ses lacunes de mémoire et ses états dépressifs. Il se souvient :

'Ma vie après la vie',  photo: Druhé město

« Je souffrais de dépressions, je prenais des antidépresseurs. La vie et aussi l'écriture ne me disaient rien et me laissaient indifférent. Tous les thèmes que j'ai choisis ne m'inspiraient rien et je les abandonnais après avoir écrit quelques pages seulement. J'étais désespéré parce que je ne savais pas quoi faire, comment gagner ma vie. »

Les ouvrages récents

Et c'est encore l'écriture, encore la création littéraire qui sauve Michal Viewegh de la résignation et du désespoir. Mais c'est un autre Michal Viewegh qui retrouve le chemin de la littérature.

'Le bio-époux',  photo: Druhé město

Sa hiérarchie des valeurs a changé et il apprécie désormais les choses simples de la vie. Il ne s'occupe plus de la politique, divorce une fois de plus et change d'éditeur. Désormais il publie plutôt des livres de contes mais dans sa production récente il y a aussi un roman intitulé Biomanžel - Le bio-époux, dont le héros subit lui aussi une rupture de l'aorte ce qui permet à l'auteur de retracer d'une façon humoristique l'expérience de son accident cardiaque et l'aventure de sa convalescence.

L'écrivain tchèque le plus vendu

On ne présente plus Michal Viewegh comme l'écrivain tchèque le plus lu mais comme l'écrivain le plus vendu. Une différence qui ne semble pas lui déplaire car il évalue le nombre de ses livres vendus en Tchéquie et dans le monde à des millions d'exemplaires :

« J'ai écrit 32 ou 33 livres qui ont été publiés dans des millions d'exemplaires et ont été traduits en 22 ou 23 langues. Bien sûr, mon succès à l'étranger n'est pas le même qu'en Tchéquie. C'est incomparable à l'exception de la Croatie où j'ai été aussi une célébrité pendant quelque temps parce qu'on y a publié cinq traductions de mes livres dans le courant d'une seule année. »

Michal Viewegh,  photo: Tereza Čistotová,  ČRo
'Les Anges du quotidien',  photo: Druhé město

Aujourd'hui Michal Viewegh mène une existence paisible dans sa maison de la ville de Sázava. Il partage sa vie avec une nouvelle amie, il aime son calme et les promenades avec son chien au bord de la rivière, il apprend l'art d'être grand-père. Au lieu d'exciter son lecteur, il préfère désormais l'amuser par ses textes légèrement ironiques et satiriques. On dirait qu'il est content de lui-même mais n'oublions pas qu'il a écrit un jour : « Je porte le deuil de l'homme que j'aurais pu être », ce qui pourrait être interprété comme : « Je suis loin d'avoir satisfait mes ambitions ». Quoi qu'il en soit Michal Viewegh continue à écrire et il n'a pas encore dit son dernier mot. On lit dans son livre Andělé všedního dne - Les Anges du quotidien :

« Que puis-je attendre encore de la vie ? Une question mal posée. C'est la vie qui attend encore quelque chose de nous. »

Auteur: Václav Richter
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