« Prague en v.o. », nouveau portrait polyglotte et amoureux de Prague et de la Bohême
Sorti récemment aux éditions Atlande, « Prague en v.o. » est le titre d’un ouvrage qui, à travers la description de cinquante mots-clés tous suivis de courts extraits littéraires de différentes langues traduits en français, propose à ses lecteurs une découverte originale et multiculturelle de la capitale tchèque et de la Bohême. Un guide de voyage dont Hélène Leclerc, tchécophile de cœur depuis son premier séjour à Prague en 1991 et spécialiste de l’histoire des relations germano-tchèques, est l’auteure :
« Il s’agit d’un portrait de Prague, un portrait à la fois littéraire et très subjectif. C’est aussi en quelque sorte un lexique amoureux de la ville constitué de cinquante mots-clés, en tchèque, puisque l’ouvrage s’intitule ‘Prague en v.o.’. Chacun de ces mots-clés est présenté et accompagné d’un texte qui les illustre. Ce texte, tout en étant traduit en français, est proposé dans sa version originale, mais pas uniquement en tchèque. Prague étant une ville pluriculturelle, et possédant une histoire pluriculturelle, j’ai en effet veillé à sélectionner des textes émanant de diverses langues. Du tchèque, bien évidemment, mais aussi de l’allemand, principalement, ou encore de l’anglais, de l’italien, du slovaque, et même du latin. »
Peut-on qualifier cet ouvrage de guide de voyage à la fois littéraire et historique qui s’adresse aussi bien à tous ceux qui voudraient découvrir Prague de manière peut-être un peu différente, mais aussi à ceux qui connaissent déjà la ville ?
« Oui, c’est un guide à la fois littéraire, historique et culturel qui s’adresse à la fois à un public qui connaît déjà Prague et souhaite en approfondir la connaissance ou en poursuivre l’expérience en se plongeant dans des textes littéraires, et à un public qui ne la connaît pas encore. Du coup, on peut tout aussi bien prendre ce guide pour partir à la découverte de la ville, que le lire pour voyager en quelque sorte en restant confortablement installé chez soi dans un fauteuil. C’est peut-être là la singularité de cette collection de guides touristiques. »
« Il y a également une bande-son qui accompagne l’ouvrage et qui est proposée au lecteur via un QR code. C’est une originalité qui a été introduite par la directrice de la collection ‘Villes en v.o.’, Gwen-Haël Denigot. Il s’agit en quelque sorte d’une bande originale de la ville de Prague, qui fait écho ou permet d’accompagner et de prolonger l’expérience littéraire des textes proposés dans l’ouvrage. »
Se limiter à cinquante mots-clés, est-ce compliqué ? Lorsque l’on vit à Prague, on a naturellement le sentiment, au fil de la lecture du livre, qu’il y a peut-être d’autres mots qui auraient pu être retenus...
« Bien sûr, c’est toujours difficile de choisir et d’opérer une sélection. Celle-ci est de mon fait. Il a été difficile, je le confirme, de choisir ces cinquante mots-clés qui auraient pu être différents. Mais ce choix des mots s’est accompagné du choix des textes pour lesquels j’ai veillé à une certaine représentativité. On peut avoir l’idée d’un mot-clé, mais on ne dispose pas nécessairement du texte pour l’accompagner ou l’illustrer idéalement. Et puis, il a aussi fallu opérer une sélection entre les textes incontournables, attendus dans un livre sur Prague, et d’autres textes plus personnels que je tenais à faire figurer ou d’auteurs que je tenais à mettre en avant, certains moins connus. »
« Enfin, il y avait aussi un équilibre à trouver entre les différentes époques, entre les différents genres littéraires. Voilà, ce sont autant de choses qui ont présidé à cette sélection de mots-clés. Alors, oui, évidemment, j’en avais une centaine dans ma besace au départ, mais il a bien fallu opérer une sélection. »
Parmi ces mots-clés, cela va de la bière au baroque, en passant par Kafka et bien d’autres très grands classiques. Néanmoins, au-delà de cet aspect, quel portrait de Prague avez-vous cherché à dessiner ?
« Avant tout un portrait très personnel. Évidemment, il y a des choses qu’il faut avoir vues quand on découvre Prague pour la première fois. Mais j’ai essayé de mettre en avant les lieux que je connais, les éléments historiques sur lesquels j’ai travaillé et qui me semblent refléter ou illustrer l’histoire tchèque à la fois récente et ancienne. J'espère que ce portrait reflète bien mes coups de cœur pour cette ville et pour les changements qui sont intervenus depuis plus de trente ans et ma découverte de Prague en 1991. Ce livre est donc aussi un état des lieux de la Prague que j’ai connue et que je continue de fréquenter. »
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Vous concernant, vous êtes d’abord enseignante-chercheuse en études germaniques à l’université Jean Jaurès à Toulouse. Vous avez expliqué dans votre réponse précédente que votre volonté était d’apporter une touche personnelle à cet ouvrage. Quelle est donc votre histoire avec Prague et la Tchéquie depuis votre première venue juste après la chute du régime communiste?
« C’est vrai, je suis d’abord germaniste, mais en 1991, quand je suis arrivée à Prague, je ne l’étais pas encore. J’avais appris l’allemand au collège et au lycée et j’ai alors eu un véritable coup de cœur pour Prague. Et donc, en quittant la ville, je me suis fait le serment d’apprendre le tchèque. Il m’a certes fallu attendre quelques années pour cela, mais je me suis dirigée vers un cursus universitaire d’études germaniques, et lorsque je suis arrivée à Paris, j’ai pu m’inscrire à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) pour un cursus de tchèque. J’ai donc tenu ma promesse et même si, ensuite, je suis devenue universitaire en études germaniques, mes travaux ont porté d’emblée sur l’Europe centrale et plus particulièrement sur les relations germano-tchèques, la littérature de langue allemande dans les Pays tchèques et l’histoire de la Bohême. Ainsi donc, Prague et la Bohême ont toujours fait partie intégrante de mon cursus académique et de mon parcours professionnel. »
On sent bien dans l’ouvrage que ces relations germano-tchèques et la place des écrivains de langue allemande en Bohême sont très importantes pour vous, à travers notamment un certain nombre d’extraits tirés de la littérature de langue allemande. Dans quelle mesure cet intérêt personnel a-t-il influencé la composition du livre ?
« C’est vrai qu’en tant que germaniste, j’avais d'abord dans ma besace des textes de langue allemande. Je travaille depuis vingt ans sur la littérature de langue allemande, sur la presse de langue allemande dans les Pays tchèques. Je disposais donc d’un très grand nombre de textes. Ceci dit, il n’était pas question pour moi de rédiger un guide littéraire sur Prague en me contentant de textes de langue allemande. Par conséquent, j’ai vraiment veillé à trouver un équilibre. Il y a d’ailleurs davantage de textes tchèques que de textes allemands, même s’ils sont, je vous l’accorde, encore nombreux. Mais ici aussi, j’ai veillé à ce qu’il s’agisse de textes certes de langue allemande, mais d’auteurs et d’autrices tchèques ou originaires de Prague et des Pays tchèques. Le dernier en date étant Jaroslav Rudiš, qui est un écrivain tchèque qui a commencé sa carrière en tchèque, mais qui, depuis 2019, écrit en allemand. »
Parmi les extraits littéraires que vous proposez, on retrouve en effet à plusieurs reprises ce Jaroslav Rudiš, un auteur dont quelques ouvrages ont d’ailleurs été traduits en français. Est-ce là aussi dû à votre intérêt pour cette culture allemande ?
« Non, pas pour la culture allemande, mais pour ces écrivains plurilingues engagés dans un effort de médiation entre les Pays tchèques et l’Allemagne, dans ces transferts culturels entre les deux pays, dans ce rappel de l’histoire commune entre Allemands et Tchèques qui a longtemps été celle de la Bohême. »
L’essentiel de l’allemand que l’on entend à Prague aujourd’hui est celui pratiqué par les nombreux touristes. Que reste-t-il donc de cette culture allemande autrefois si présente à Prague et en Bohême ?
« Il est évident que la culture allemande a largement disparu à Prague et en Bohême. Il reste néanmoins encore un certain nombre d’universités tchèques où l’on enseigne l’allemand et il existe une recherche tchèque en matière de germanistique très dynamique. À Prague, on peut aussi mentionner l’existence de la Prager Literaturhaus, autrement dit ‘la maison pragoise de la littérature’, qui a été fondée en 2004 par une écrivaine que j’évoque également dans le guide, Lenka Reinerová. Cette maison a pour mission de promouvoir la littérature allemande à Prague et en République tchèque et, ainsi, même si plus modestement qu’autrefois, la littérature et la culture de langue allemande y ont encore leur place. »
Plus généralement, quel regard sur l’évolution de ces relations germano-tchèques depuis désormais un peu plus de trente ans et dont certains chapitres de l’histoire sont très compliqués et douloureux ?
« Des efforts considérables ont été faits depuis la révolution de Velours pour normaliser les relations germano-tchèques. Il y a d’abord eu un traité d’amitié et de coopération signé en 1992, puis une déclaration de réconciliation en 1997. L’adhésion de la République tchèque à l’Union européenne a sans doute aussi permis une véritable normalisation de ces relations qui se sont donc bien améliorées. Tchèques et Allemands sont à présent sur la bonne voie au sein de l’Europe. Et ce sont là des choses que défendent des écrivains comme Jaroslav Rudiš pour revenir à lui. Lui aussi s’intéresse dans son œuvre à ces moments plus difficiles de l’histoire des relations germano-tchèques. Il propose, d’une certaine manière, une représentation permettant d’envisager l’avenir sous un angle différent. »
Un des mots-clés développés dans l’ouvrage est aussi « Srdce Evropy » - « Cœur de l’Europe ». Une idée à laquelle les Tchèques eux-mêmes sont très attachés, mais est-ce que celle-ci se rattache également au fait que les textes littéraires qui accompagnent les différents mots-clés proviennent de six langues différentes ?
« Je n’avais pas pensé à cela, mais effectivement, on pourrait voir un lien entre ce plurilinguisme pragois et cette centralité. Au départ, la notion de ‘cœur de l’Europe’ m’a été inspirée par des travaux que j’ai consacrés à l’écrivaine Lenka Reinerová, qui dans les années 1960, à la veille du Printemps de Prague, dirigeait une revue intitulée ‘Au cœur de l’Europe’, une revue de langue allemande et de propagande destinée à faire connaître la Tchécoslovaquie communiste à l’étranger. »
« Et effectivement, il s’agit d’un leitmotiv dans l’histoire tchèque que j’ai essayé de rappeler dans l’entrée consacrée à cette expression, qui est revendiquée par les Tchèques, encore aujourd’hui, mais aussi par les voisins des Tchèques en Europe. Tant la Hongrie que la Pologne, voire l’Allemagne, se considèrent aussi comme étant au cœur de l’Europe. J’ai d’ailleurs trouvé un texte éponyme amusant de Pavla Horáková, qui illustre bien ce propos tout en se moquant gentiment de cette prétention des Européens du centre à se trouver au cœur de l’Europe. »
Autre ville qui se trouve au cœur de l’Europe, et dont les Pragois aiment beaucoup se moquer : Brno, chef-lieu de la Moravie. Pourquoi ce choix, même si, quand on vit à Prague, on comprend très bien cette volonté de vouloir y intégrer Brno ?
« C’est peut-être étonnant, effectivement, d’évoquer Brno dans un ouvrage consacré à Prague. La collection ‘Villes en v.o.’ invite à proposer une entrée consacrée à une destination en dehors de la ville même, dans le pays. Évidemment, j’aurais pu choisir un lieu plus proche de Prague, mais les lieux plus proches me semblaient peut-être plus connus des touristes qui seraient déjà allés à Prague. Et puis, au fur et à mesure de la rédaction du livre, Brno revenait souvent, notamment comme lieu de naissance de grands écrivains tchèques, à commencer par Milan Kundera."
« Finalement, il m’a semblé logique d’intégrer une entrée sur Brno. Par ailleurs, cela me permettait aussi de présenter un peu mieux la République tchèque dans son ensemble. Ce n’est pas que la Bohême, c’est aussi la Moravie aussi. Et donc, voilà... Brno est une entrée qui peut surprendre, j’en conviens, mais je m’en explique dans la préface. »
Puisque vous évoquez Milan Kundera, précisons qu’il n'est pas seulement question de Brno dans cet ouvrage sur Prague, mais aussi de Paris à Prague avec ici, presque comme une évidence, un extrait du célèbre « Passant de Prague » de Guillaume Apollinaire.
« Pourquoi Paris à Prague ? Parce que c’est un guide en français qui s’adresse à un public français. C’est aussi une autre façon d’intéresser le lectorat français. Et puis, effectivement, quand on se promène dans Prague, Paris, la France, les relations historiques et politiques entre la France et la Bohême, sont nombreuses et elles sont là, à portée de vue. Elles apparaissent dans la topographie pragoise, dans les noms des rues... Il y avait donc aussi une forme d’évidence à faire figurer Paris dans ce guide. »
Enfin, d’autres mots-clés présentent une Prague moins connue, comme par exemple celui consacré à la « přiroda » - la nature. Personnellement, un de ceux que j’ai préférés, c’est le passage consacré aux « hřbitovy » - aux cimetières, où il est question d’un lieu très apprécié, par exemple, des amoureux en raison du calme et de la magie qui y règnent. C’est là aussi votre touche personnelle ?
« Oui, c’est vrai que les cimetières, c’est quelque chose qui m’a toujours frappée à Prague, quand on arrive de France. De manière générale, les cimetières d’Europe centrale sont des lieux de promenade, ce qui n’est pas le cas en France, et tout particulièrement à Prague. C’est une invitation, là encore, aux lecteurs qui auront l’occasion d’aller ou de retourner à Prague, de prendre le temps d’arpenter quelques-uns de ces cimetières qui sont des lieux bucoliques. »
« Alors, je n’ai personnellement jamais croisé d’amoureux dans les allées des cimetières à Prague. Je dois cette allusion à la littérature, encore. Mais oui, la nature aussi, c’est ce qui me frappe quand je reviens à Prague, qui reste une ville très verte. La nature est très présente et on peut y faire de longues promenades. Sur ce dernier point, j’ai d’ailleurs longtemps hésité entre deux types d’entrées. Pour tout vous dire, j’avais songé à une entrée consacrée aux promenades, mais j’ai finalement préféré la nature. Mais les deux thèmes sont évidemment liés, surtout donc à Prague... »







