Homme de plusieurs vies, le cardinal Dominik Duka est mort

Dominik Duka

Ancien prisonnier politique sous le régime communiste avec Václav Havel, autorité morale et intellectuelle longtemps respectée avant qu’il n’adopte diverses positions conservatrices très controversées, le cardinal et ancien archevêque de Prague Dominik Duka est décédé, ce mardi 4 novembre.

Grand artisan, entre autres, de l’adoption de la loi restituant aux Églises du pays les biens confisqués par l’État sous le régime communiste, l’ancien chef de l’Église catholique tchèque était âgé de 82 ans.

Enfant, lorsqu’il s’appelait encore Jaroslav, il aurait voulu être aviateur. Comme son héros de père, un de ces nombreux pilotes tchécoslovaques engagés dans les rangs de la Royal Air Force pendant la guerre avant d’être emprisonnés et condamnés aux travaux forcés à leur retour au pays dans les années 1950. Peut-être aussi en hommage à celle qui lui donna la vie en 1943 sous le Protectorat de Bohême-Moravie à Hradec Králové, une mère née dans le village au doux nom de Hory Matky Boží (Montagnes de la Mère de Dieu).

Mais le régime communiste au pouvoir dans un pays redevenu la Tchécoslovaquie, qui l’empêcha de poursuivre ses études après l’obtention de son bac, en décida autrement, comme Dominik Duka s’en était souvenu dans le témoignage recueilli par l’association Post Bellum :

Dominik Duka fut ordonné en 1970 | Photo: Archive de Dominik Duka/Paměť národa

« La maîtresse est venue me voir et m’a dit : ‘Mon garçon, tu ne pourras pas, tu sais que ton père est en prison, ils ne t’accepteront pas, tu dois écrire autre chose. J’avais quatorze ans. C’est comme ça que j’ai su qu’il fallait que j’emprunte une autre voie. »

Et c’est ainsi qu’adulte, malgré une formation de serrurier-métallier, Dominik Duka, nom religieux qu’il adopta suite à son admission au noviciat clandestin de l’ordre des Frères prêcheurs dominicains, devint prêtre. Animé d’une foi devenue pour lui tout à la fois source d’un nouvel espoir et moyen de lutter contre l’autoriratisme et les restrictions de liberté.

« C’était effectivement aussi une des raisons pour lesquelles je considérais le sacerdoce comme la seule vocation qui donne un sens à ma vie, car je n’avais alors pas à croire ni à adhérer au communisme, et pouvais, dans une certaine mesure, soutenir une forme d’opposition à celui-ci. »

Dominik Duka fut ordonné en 1970, deux ans après l’écrasement du Printemps de Prague. Une autre façon, aussi, d’appréhender les nuages et des cieux où il repose, donc, désormais.

Dominik Duka,  prêtre à Jáchymov | Photo: Archives de Dominik Duka/Paměť národa

Malade depuis de longs mois, Dominik Duka est mort ce mardi matin à Prague. Et si l’on s’en tient aux nombreuses réactions, notamment de politiques, qui ont rapidement fait suite à l’annonce se son décès, c’est « une personnalité forte aux opinions marquées » qui s’en est allée.

Un homme d’abord resté fidèle à ses principes et à son engagement au milieu des années 1970 quand, après cinq ans d’activité, les autorités communistes lui interdirent d’exercer son ministère. Comme d’autres ecclésiastiques en Tchécoslovaquie et dans cette « autre » Europe derrière le rideau de fer, c’est alors dans le plus grand secret de l’Église dite souterraine qu’il continua, en tant que vicaire, à célébrer les sacrements et à accompagner spirituellement les fidèles.

Des activités qui lui valurent d’être incarcéré au début des années 1980, une époque où le francophile qu’il était, initia aussi, toujours dans la plus grande clandestinité, la traduction de la Bible en tchèque à partir du texte français de la Bible de Jérusalem. Envoyé à la prison de Bory, dans les environs de Plzeň, qui accueillait alors différents prisonniers politiques, Dominik Duka y fit la rencontre du dissident Václav Havel, condamné, lui, à une peine de près de cinq ans de réclusion.

« Il m’a accueilli, m’a offert un paquet de thé, du sucre et donné quelques coupons que nous appelions les ‘bons de Bory’ et qui servaient de monnaie d’échange dans la prison. Notre principal sujet de conversation était la vie religieuse. »

Václav Havel et Dominik Duka,  prisonniers politiques | Photo: ČT24

Après sa libération, Dominik Duka, tout en étant nommé parallèlement provincial de Bohême et de Moravie, reprit le chemin de l’usine, concrètement de Škoda Plzeň où il fut employé comme dessinateur technique.

Dominik Duka en 1995 | Photo: Stanislav Peška,  ČTK

Comme pour toutes les Églises et ordres religieux, la  révolution de Velours en 1989 marqua un tournant dans sa vie et le début de son ascension dans la hiérarchie ecclésiastique.

Après avoir notamment enseigné la théologie à Olomouc, Jean-Paul II le nomma d’abord évêque de sa ville natale de Hradec Králové en 1998. Puis Benoît XVI, en 2011, archevêque de Prague, une fonction dans laquelle il succéda à Miloslav Vlk, figure historique de l’ancienne Église souterraine et phare moral dans les années de grandes transformations parfois sauvages traversées par la société tchèque après la chute du régime communiste.

Homme à l’époque encore de dialogue et de concensus, c’est lui qui prit en charge les difficiles négociations avec le gouvernement pour l’adoption de la loi sur la restitution des biens confisqués aux Églises par les autorités communistes, parvenant enfin à un accord en 2011, plus de trente ans après la révolution. Une année durant laquelle il concélébra également la cérémonie de funérailles de Václav Havel.

Dominik Duka | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Nommé cardinal en 2012, encore par Benoît XVI, il participa à l’élection de son successeur François un an plus tard. Resté à la tête de l’Église catholique tchèque jusqu’en 2022, Dominik Duka devint néanmoins, au fil des années, un personnage toujours plus clivant, symbole aussi, dans une société tchèque probablement plus libérale et moins traditonnaliste que ses voisines slovaque ou polonaise, d’une Église qui peine à entendre certaines revendications du monde moderne. Proche de l’ancien président de la République Miloš Zeman, Dominik Duka se fit d’abord remarquer en se positionnant contre l’accueil de migrants.

Dominik Duka avec Miloš Zeman en 2012 | Photo: Profimedia

Bien que se présentant comme un grand défenseur de la liberté et de la justice, il n’en était pas moins un farouche opposant à l’avortement, une démarche qu’il considérait comme « un malheur plus terrible qu’une attaque terroriste », à toute forme d’homosexualité et son manque d’investissement dans le règlement du problème des abus sexuels au sein de l’Église lui était également reproché. En septembre dernier, Dominik Duka avait encore suscité l’indignation de certains en célébrant dans le centre de Prague une messe en l’honneur de Charlie Kirk, militant politique conservateur et nationaliste chrétien américain d’extrême droite qui avait été abattu d’une balle quelques jours plus tôt.

Dominik Duka | Photo: Šárka Ševčíková,  ČRo

Un dernier geste controversé qui n’empêchera cependant pas Dominik Duka, homme donc de plusieurs vies, d’avoir droit lui aussi à une messe funéraire qui sera célébrée, le samedi 15 novembre, dans la cathédrale Saint-Guy au Château de Prague.