« Lettre à Husák », une exposition rappelle combien Václav Havel savait mettre les mots sur les maux
Le 8 avril 1975, près de sept ans après l’écrasement du Printemps de Prague et le début de l’occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, Václav Havel envoyait une lettre ouverte à Gustáv Husák, alors premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque. Une lettre adressée également à plusieurs agences de presse dans laquelle le dissident, qui deviendra président quinze ans plus tard, décrit le regard inquiet qu’il porte sur l’évolution de la situation politique et de la société dans son pays. Un document clé sur lequel revient en détail une nouvelle exposition accessible en ligne.
Des lettres écrites par Václav Havel, celles destinées à sa première épouse Olga durant son séjour en prison entre 1979 et 1982, traduites en français par Jan Rubeš quelques années après la révolution, restent probablement les plus connues.
Mais parce que le contenu des échanges épistolaires entre les deux époux était contrôlé par l’administration pénitentiaire, et qu’Havel avait été condamné précisément pour avoir lancé un mouvement de contestation du pouvoir politique, c'est esssentiellement de questions philosophiques et existentielles dont l'intellectuel, depuis sa cellule, traite dans cette correspondance.
Au contraire, le contenu de la lettre adressée à Gustáv Husák, l’homme qui depuis 1969 était à la tête de l’appareil communiste en Tchécoslovaquie avant d’en devenir le président pour près de quinze ans en mai 1975, est, lui, davantage une critique de la politique de « normalisation » menée par le régime depuis l’écrasement du Printemps de Prague en août 1968.
Comme on peut l’entendre de la voix de l’auteur en personne, dont l’enregistrement remonte à l’époque où il avait déjà succédé à Gustáv Husák au Château de Prague dans les fonctions de président de la République, dans cette lettre, Havel exprime d’abord sa désillusion face à une société tchécoslovaque « résignée », qui a « perdu la foi en l’avenir » ou encore « dans le sens de la lutte pour la vérité et le droit ».
Une lettre dans laquelle il est tout à la fois question de « liberté », de « véritables opinions », de « conscience », d’« intégrité humaine », de « l’homme en tant qu’homme », de « valeurs telles que l’honnêteté, l’altruisme, la dignité et l’honneur », de la « culture - en tant qu’instrument de la conscience de soi », et même d’une « expérience authentique du monde ».
Mais aussi d’« humiliation », de « peur » ou d’« hypocrisie », autant de sentiments et attitudes engendrés par un système dans lequel, comme le constate d'ailleurs Havel en introduction de sa lettre, tout se passait pourtant bien en apparence, dans lequel tout le monde travaillait en faisant preuve de « discipline » et où le niveau de vie augmentait « visiblement » puisque « les gens construisent des maisons, achètent des voitures, font des enfants, s’amusent et vivent ».
À l’occasion du 50e anniversaire de l’envoi de cette lettre, c’est donc pour rappeler tout cela que les Archives des services de sécurité (ABS), en coopération avec l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires, proposent sur leur site une exposition en ligne qui, à travers différents documents, depuis l’original de la lettre jusqu’à la réponse du secrétariat de Gustáv Husák en passant par les réactions qu’elle a suscitées dans les médias étrangers ou une photo de la machine à écrire sur laquelle elle a été tapée, permet à ses visiteurs de (re)plonger dans le contexte et l’atmosphère de l’époque.
Chercheur à l’ABS, Radek Schovánek est l’un des deux auteurs de l’exposition. Lors de sa présentation aux médias, lundi, il a expliqué pourquoi l’écho qui a suivi l’envoi de ce manifeste, qu’il considère comme « l’une des analyses les plus importantes que Václav Havel ait écrites », a été si retentissant :
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« La publication de la lettre dans les revues de l’exil tchécoslovaque ‘Listy’ (Lettres) et ‘Svědectví’ (Témoignage) et, surtout, sa diffusion par la station Radio Free Europe, a permis à des dizaines de milliers, voire à des centaines de milliers de personnes en Tchécoslovaquie d’être informées de l’existance de cette lettre. Et je le sais moi-même pour l’avoir lue avant les événements de novembre 1989 (et la chute du régime communiste), j’avais alors été fasciné par la précision avec laquelle quelqu’un pouvait analyser la situation dans laquelle se trouve une société. »
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Bien qu’accessible uniquement en tchèque, cette exposition n'en montre pas moins combien cette lettre constitue un témoignage clé de l'action de la dissidence tchécoslovaque sous le régime communiste. Elle rappelle aussi, si besoin encore en était, combien Havel était un auteur brillant et savait mettre les mots sur les maux.








